Le monde à venir vu par la CIA


Chaque année, depuis une vingtaine d’années, la CIA, au nom des dix-huit agences de renseignement américaines, fortes de 800000 employés et doté d’un budget annuel de 72 milliards de dollars, produit un rapport annuel sur les menaces pesant sur les États-Unis et ses intérêts et ceux de ses alliés. On se doute bien que, cette année, l’Annual Threat Assessment, sorti le 18 mars, allait être marquée par l’idéologie Make America Great Again (MAGA) et la profonde aversion que Donald Trump nourrit à l’égard de ses « services secrets » auxquels il avait, en juillet 2018 à Helsinki, accordé moins de confiance qu’à la parole de Vladimir Poutine. Depuis, le 47e occupant de la Maison Blanche, qu’il a transformée en studio de télévision, est convaincu que ces services n’ont fait que le persécuter, ce qui l’a conduit à procéder à une mutation d’ampleur de leur direction, ainsi qu’à la mise à pied de centaines d’agents chevronnés. Cette opération de lessivage a déjà produit ses effets : les efforts tournés vers la lutte contre les activités cyber ou les opérations d’influence russe ont été supprimées ou fortement réduites. L’objectif de l’administration Trump II est d’orienter le travail de sa communauté du renseignement vers une vision plus identitaire et plus idéologique, ce qui transparaît quelque peu dans ce rapport. En effet, plutôt que de commencer par les menaces émanant des puissances étatiques (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord), celui-ci débute par une description émanant des « criminels et terroristes transnationaux non étatiques », dont les activités illicites ont causé 52000 décès américains en 2024, en majorité du fait de l’utilisation du fentanyl et autres opioïdes. Plutôt que de s’en prendre aux consommateurs, ou d’en réguler ou restreindre l’usage, il est plus commode de s’en prendre aux bandes de criminels qui menacent la sécurité des États-Unis. Heureusement, conclut le rapport dans ce chapitre, « le nombre total de migrants tentant d’atteindre les États-Unis a chuté de manière significative depuis 2025, en raison de l’intensification des mesures de sécurité aux frontières ».

Ce coup de chapeau une fois adressé à Donald Trump, l’évaluation annuelle se livre en une quarantaine de pages aux menaces que font peser la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord en adoptant le même plan (évaluation stratégique, militaire, balistique, cyber, économie, technologie, arme de destruction massive, biosécurité, espace, activités d’influence maligne, défis globaux). C’est dire qu’en si peu de pages, et couvrant un champ aussi vaste, on ne doit pas s’attendre à de réelles informations. On glane de-ci de-là quelques informations plus précises. On savait que la Chine allait mettre à flot cette année son troisième porte-avions, les États-Unis en possédant onze, et un nouveau missile balistique hypersonique, d’une portée estimée entre 5000 et 8000 km. Plus intéressant d’apprendre que la part du PIB chinois consacré aux technologies devrait atteindre 23% en 2026 (le double de celui de 2018). De plus, malgré l’embargo américain, la Chine est parvenue à produire des microprocesseurs de 7 nanomètres, un bond technologique de taille, puisque la Russie n’en élabore que de 65 nm. D’où les achats massifs de Moscou de divers appareils auprès de ses alliés ou de la Chine pour doter ses missiles de microprocesseurs plus pointus. Notons, s’agissant du chiffre des victimes russes en Ukraine (morts et blessés), la CIA l’évaluait à 750000 fin février. Même si on y ajoute le chiffre des victimes journalières (1000 à 1200) on reste en deçà du nombre actuel à la mi-juin du million de victimes russes, selon le recensement ukrainien, corroboré par les estimations de la Grande-Bretagne et d’autres pays européens.

La séance de questions et réponses des sénateurs, membres de longue date de la commission du renseignement, constitue la partie la plus vivante du rapport. On assiste, souvent éberlué, à une critique en règle de la part de sénateurs démocrates à l’égard de l’administration Trump, accusée, en procédant à des licenciements massifs, surtout pour des centaines de jeunes recrues, de saper les fondements de la sécurité des États-Unis et celle de ses alliés. Sur ce dernier point, l’article fort documenté de Paul Charon et de Clément Renault, de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, apporte de précieux éléments. Sans pouvoir se prononcer sur le point de savoir si on s’oriente vers une crise de confiance entre services alliés, ils constatent un net rapprochement entre ceux de Russie, de Chine, d’Iran et de Corée du Nord.

Il ressort de ce rapport et des diverses contributions qui l’accompagnent que la communauté nord-américaine du renseignement doit naviguer entre une politisation grandissante, des injonctions paradoxales et des défis structurels. On assiste à l’érosion progressive de l’avantage des États-Unis en matière cyber, ainsi qu’à l’efficacité décroissante des instruments traditionnels de dissuasion et de coercition. Dans le même temps, on observe à une convergence croissante entre renseignement, influence et subversion, mettant à nu les vulnérabilités des sociétés ouvertes. Cette question de la légitimité et de l’efficience des activités de renseignement au sein des autocraties et des régimes démocratiques mérite un examen approfondi.

Analyses, faits et chiffres, préface d’Alain Frachon, introduction de Paul Charon et Clément Renault, Équateurs, 2025
288 p.