Le passé kidnappé ?


Les questions mémorielles occupent une place croissante dans l’espace public et l’imaginaire collectif (« le roman national »). Dans 1984, George Orwell avait asséné la formule choc : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle de l’avenir. » Dans un monde où les États interagissent en fonction de leurs intérêts matériels et stratégiques, les relations internationales sont également façonnées par le poids du passé.

Or ce passé, comme le montre Sabine Janssen dans l’introduction de ce riche et stimulant dossier, se présente sous deux formes distinctes : Clio contre Mnémosyme ? L’histoire cherche à reconstruire scientifiquement ce qui fut ; elle a pour fonction la vérité. La mémoire, elle, sélectionne et transmet émotionnellement des événements nourrissant l’identité d’un groupe. Elle a pour fonction la fidélité, mais, par nature, elle est plurielle, selon les époques, les témoins, les circonstances, alors que l’histoire est unique ou se veut telle. Comme l’écrit Pierre Nora, « l’histoire est la reconstruction intellectuelle du passé, tandis que la mémoire est un vécu porté par des groupes vivants ». C’est la mémoire collective, concept développé en 1925 par Maurice Halbwachs. On a dit que la mémoire est diversifiée, mais elle se présente aussi de différentes manières, comme l’a montré Paul Ricœur. Elle peut être « empêchée » ou « bloquée » c’est le « passé qui ne passe pas » analysé par Henry Rousso au sujet de Vichy. On peut appliquer cette catégorie à la guerre d’Algérie, qui fait l’objet d’une riche entrée. La mémoire peut aussi être « obligée », objet de multiples lois mémorielles, qui ont bien sûr leur vertu, mais qui, en s’érigeant en « politiques du passé », tendent à imposer une vision unique, réduisant parfois la diversité et les débats. Enfin, la mémoire peut être « manipulée » au service du gouvernement, dictature ou régime autoritaire. On l’a vu lorsque, en prélude à la guerre en Ukraine, la compétence russe a interdit, le 21 décembre 2021, l’association Mémorial, fondée en 1989 par le physicien Andreï Sakharov, prix Nobel de la paix. Déjà en 2012, une société d’histoire russe était créée pour diffuser et sauvegarder la mémoire officielle russe, en particulier celle de la Grande Guerre patriotique, qui forme la légitimité du pouvoir.

Toutes ces distorsions sont bien documentées et font l’objet des divers articles. Il est équitable de reconnaître que la « commémorite » qui s’est répandue dans divers endroits, particulièrement en France, est le reflet d’une perte de confiance en soi et le symptôme d’un affaiblissement du consensus national. Les tentatives pour surmonter les divisions au sein de la société sont louables, mais elles ne peuvent pas masquer les divergences sous-jacentes. Il y a parfois trop d’histoire, avait averti encore Paul Ricœur. D’où l’appel à une juste mémoire, équilibrée, objective – but, on le voit, quasi inatteignable. En effet, dans un contexte géopolitique marqué par des traumatismes (colonisations, génocides, guerres), l’émergence de politiques mémorielles et la compétition des récits nationaux, ces deux rapports au passé influencent puissamment les relations entre États. De nombreux conflits contemporains puisent leurs racines dans des traumas anciens qui structurent les perceptions collectives. En Asie orientale, le massacre de Nankin (1937), la question des « femmes de réconfort » ou les visites au sanctuaire Yasukuni, à Tokyo, où sont enterrés plusieurs grands criminels de guerre, entretiennent un profond ressentiment entre la Chine, la Corée du Sud et le Japon. Ce dernier ne demande qu’à se rallumer, comme cela vient de se produire quand, à peine arrivée à la tête du gouvernement, Sanae Takaichi a déclaré que les forces de défense seraient conduites à agir en cas d’invasion de Taiwan. Dans le Caucase, la non-reconnaissance par la Turquie du génocide arménien (1915) empêche toujours toute pleine normalisation diplomatique entre la Turquie, arcboutée sur son déni, et l’Arménie.

Les récits mémoriels divergent profondément d’un pays à l’autre. En Europe de l’Est et en Russie, on assiste à l’impossible réconciliation des mémoires, qui ont été réactivées en 2009 lors du 80e anniversaire de la signature du pacte germano-soviétique entre Molotov et Ribbentrop le 23 août 1939, l’occupation soviétique, les interventions successives de l’Armée rouge, à Berlin (1953), en Pologne et en Hongrie (1956) et en Tchécoslovaquie (1968). Les pays baltes commémorent l’occupation soviétique et la lutte des partisans qui s’est prolongée jusqu’au début des années 1950, tandis que la Russie glorifie la « Grande Guerre patriotique ». Le déboulonnage des statues soviétiques dans les pays baltes est ainsi perçu par Moscou comme une provocation.Il paraît étrange que le dirigeant hongrois Orbán ait surgi sur la scène politique nationale en dénonçant l’intervention soviétique à Budapest en 1956.

Ces différentes mémoires nationales créent des pressions politiques internes qui peuvent rendre impossible toute concession extérieure. Les gouvernements japonais hésitent à s’excuser davantage, face à une opinion publique divisée. En Turquie, le débat sur 1915 reste un tabou politique majeur. En Chine, le « siècle des humiliations » structure toujours la politique étrangère. Tout récemment, Xi Jinping a fait valoir auprès de Donald Trump que le retour de Taiwan dans le giron national était conforme à l’ordre international instauré en 1945, lorsque le Japon vaincu devait renoncer à ses possessions coloniales.

Corriger les erreurs du passé, effacer leurs traumatismes, punir les coupables ou les conduites à la repentance et au pardon, tel est l’objet des politiques de mémoire et de justice transitionnelle. Saluons ces objectifs, fort nobles, visant à rétablir la paix nationale après des périodes de dictature, comme ce fut le cas en Amérique latine ou en Afrique du Sud, où la commission vérité et réconciliation a permis une reconnaissance apaisée des crimes de l’apartheid. Ce qui a été parfois appelé le « tribunal des larmes ». Cette justice transitionnelle, qui s’est internationalisée et a harmonisé ses procédures, a recours à des procès, à des gestes politiques d’excuse, à des commissions vérité et à des commissions de réconciliation. Tous ces mécanismes ont pour but de forger un nouveau pacte social, fragile comme on le sait. L’histoire permet d’objectiver le passé pour dépasser les mémoires blessées. Bien que les courants souterrains remontent parfois à la surface, Staline continue d’être l’objet d’un véritable culte en Russie, tout comme la mémoire de Franco ressurgit en Espagne un demi-siècle après sa mort. L’étude de l’histoire doit donc servir à la transmission du passé et à l’intelligence des situations du présent. Comme l’explique Paul Ricœur, « La mémoire est toujours menacée par l’idéologie. » Certes, l’historien pourra corriger les dérives mémorielles, établir des faits reconnus internationalement, créer des cadres de dialogue transnationaux (associations d’historiens, coopérations universitaires). Un procédé qui a été souvent employé, mais dont on peut s’interroger sur son véritable impact.

Le sujet des restitutions des œuvres d’art et des biens culturels a fait l’objet d’un vif débat, surtout depuis le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou en novembre 2017, qui a donné un coup de fouet inédit à la question, la plaçant au cœur des agendas politiques, diplomatiques et culturels internationaux. La richesse s’exprime en termes de « rapatriement », de « retour », de « restitution » ou encore de « rematriation ». Cela soulève toute la circulation des objets, et la nécessité de leur contextualisation. De l’impératif de justice mémorielle, de la recherche de l’équité et de l’égalité entre les nations et les peuples – en définitive, de la reconnaissance de la dignité de toutes les cultures.

En ces temps troublés, où bien des repères vacillent et où nombre de valeurs sont contestées ou réexaminées, où l’on voit partout les démocraties en péril, le « devoir de mémoire » demeure plus que jamais indispensable, mais peut-être plus difficile que jamais. Toutefois, soyons prudents quant à l’idée de trop exiger de l’histoire. Renan nous avait déjà mis en garde : « Une nation est un groupe de personnes unies par une vision erronée de leur passé et une haine commune envers leur voisin. » On peut et on doit lutter contre la haine, mais peut-on uniformiser le passé ?

Histoire et mémoire(s) dans les relations internationales, Questions internationales, no 133, octobre-novembre, 2025