Le suicide de l’Amérique de François Heisbourg
Sous ce titre accrocheur, une contradiction apparaît : un suicide est l’effet d’une décision intérieure et non le résultat des pressions extérieures ; or, à plusieurs reprises, François Heisbourg mentionne l’action des puissances révisionnistes, Russie et Chine, qui œuvrent à l’affaiblissement de l’empire américain. Est-ce à dire qu’en réponse à ces nombreux défis, l’Amérique mettrait elle-même fin à l’hégémonie qu’elle exerçait sur le monde depuis 1945 ? En vérité, la philosophie profonde du Make America Great Again (MAGA) est bien de restaurer la richesse et la puissance de l’Amérique en faisant payer les alliés pour les services qu’elle leur rend, et d’obliger les concurrents à passer sous les fourches caudines de ses droits de douane.
Mais il est vrai qu’à terme, le comportement et les décisions de Donald Trump conduiront à son isolement sinon à son affaiblissement. L’auteur y voit d’abord la fin du rêve américain du fait de la montée des inégalités, de la disparition du sentiment d’exemplarité, du fait que les discriminations sociales et sociétales sont loin d’avoir disparu. Il y adjoint le déclin démographique, avec les 80 000 décès dus au fentanyl et les 40 000 morts par armes à feu. Ces éléments ont d’ailleurs expliqué l’élection et la réélection de Trump qui a su capter le ressentiment des perdants de la mondialisation en dénonçant le rôle des élites, de Washington et de la bureaucratie fédérale. S’y ajoutent l’élection contestée de George W. Bush en 2000, sa guerre hasardeuse en Irak, sa guerre contre la terreur…
S’ensuit le copieux portrait d’un « vandale ». Aux causes internes de son succès s’ajoutent trois chocs : la fin des alliances qu’avaient forgées l’Amérique victorieuse, l’ébranlement de l’ordre mondial libéral fondé sur les règles et l’affaiblissement de la confiance dans la parole de l’Amérique. Des observateurs ont remarqué qu’en mettant les Européens face à leurs responsabilités en matière de défense, les États-Unis leur rendaient service. Quant à la perte de confiance dans la parole américaine, pouvait-on reposer sur celle-ci éternellement ? Il est vrai qu’en exerçant de fortes pressions sur l’Inde pour ses achats de pétrole russe, alors qu’il s’est abstenu de le faire à l’encontre de la Chine, l’hôte de la Maison Blanche a incité l’Inde à se rapprocher davantage de la Russie et de la Chine. De même, en punissant le Brésil pour le « mauvais traitement » infligé à Bolsonaro, il n’a fait que le pousser dans les bras de la Chine. Peu à peu, c’est à une vaste alliance entre le Sud global et les puissances eurasiatiques qu’aboutiront les foucades du 47e président américain. Si Donald Trump semble avoir privilégié les intérêts de la Russie, en revanche, il n’a pas flanché vis-à-vis de l’Iran.
Mais plus convaincantes encore pour la thèse du suicide sont les pages consacrées à l’attaque de Trump contre les instances judiciaires qu’il entend mettre au pas, les universités, les scientifiques, les statisticiens et tous les contre-pouvoirs qui s’élèvent contre lui. Par ces coups de boutoir répétés, c’est toute la démocratie américaine qui est laminée et mise en péril. C’est en ce sens que la plus grande démocratie du monde, qui servait de modèle et de pilier de l’ordre mondial libéral, rejoint les démocraties illibérales. Mais quelle est son idéologie : techno-libertarisme à la Elon Musk, nationalisme chrétien d’inspiration réactionnaire incarné par J. D. Vance qui se profile comme son successeur ou régime plouto-populiste alliant démagogie et oligarchie ?
Finalement, François Heisbourg hésite en se demandant si le trumpisme militant n’est pas qu’un mauvais moment à passer pour un empire américain qui pourrait revenir à une logique d’érosion plutôt que d’effondrement. Mais, dans les pièces d’Anton Tchekhov, lorsqu’un pistolet est suspendu à un mur, c’est que la pièce se terminera par un meurtre.