Les Dérives d’un continent. L’Amérique latine et l’Occident d’Alain Rouquié
Directeur de recherche émérite au Centre de recherches internationales de Sciences Po, ambassadeur au Mexique et au Brésil, directeur des Amériques au Quai d’Orsay, puis directeur de la Maison de l’Amérique latine, Alain Rouquié, auquel on doit l’expression « Extrême-Occident » pour qualifier l’Amérique latine, était particulièrement armé pour revisiter cette notion quelques décennies plus tard1.
Donald Trump et les républicains MAGA veulent tourner la page de l’Amérique latine, où l’actuel président ne s’est rendu qu’une seule fois, pour quelques heures, à l’occasion d’un sommet du G20. Mais si l’agressivité de Trump oblige l’Europe à s’unir, il n’en est rien en Amérique latine, qui se divise davantage, alors que les processus d’intégration et de concertation ne sont pas sortis de leur léthargie. Or cet éloignement de ce qui a longtemps fait figure de grand frère est l’occasion de faire valoir une vocation pacifique singulière et presque unique dans un monde de multipolarité conflictuelle où prévalent des logiques de puissance. Certes, des poches minimes de guérilla subsistant en Colombie et les tensions s’accroissent entre les États-Unis et le Venezuela. Pour l’Amérique latine, le défi est d’abord intérieur : le taux d’homicides est le plus élevé du monde, la violence liée au trafic de drogue s’étend à un nombre toujours croissant de pays (Équateur, Argentine, Costa Rica, autrefois plus ou moins épargnés, sont désormais touchés par l’embrasement). Dans un continent habitué de longue date aux problématiques de corruption et de trafics, quelles sont les dynamiques en cours ? Quels sont les nouveaux acteurs (gangs, cartels et réseaux) et les stratégies de riposte envisageables ? Au Salvador, qui vit selon le « modèle Bukele », d’après le nom du président Nayib Bukele, faut-il choisir entre abandons de l’État de droit et expansion de l’extrême violence ?
Aujourd’hui, pour la plupart des pays d’Amérique latine, la Chine est devenue le premier ou le second partenaire commercial. À titre d’exemple, si, en 2005, les importations en provenance de la Chine représentaient 5 % du total, vingt ans plus tard, elles ont atteint le quart. S’agissant de la guerre en Ukraine, peu de pays ont fait leurs les positions occidentales. Représentative à cet égard est la position du Mexique lors de l’Assemblée générale des Nations unies, en mars 2022 : Mexico a officiellement condamné l’invasion russe, mais s’est refusé à aller plus loin : « Nous n’envoyons pas d’armes [en Ukraine] car nous sommes pacifistes. Nous n’allons prendre aucunes représailles économiques. Nous devons maintenir de bonnes relations avec tous les gouvernements du monde. » Dans la foulée, le président Andrés Manuel López Obrador a annoncé que le Mexique continuerait d’acheter des engrais à la Russie et a précisé, fidèle à la « doctrine Estrada » de neutralité : « Nous ne nous positionnons ni en faveur ni contre la Russie. » Le président mexicain a aussi déploré « la censure des médias russes » au nom de « la défense de la liberté d’expression », en réaction à l’interdiction de diffusion de RT et de Sputnik sur le territoire européen.
Les rivalités planétaires entre les États-Unis et la Chine fournissent aujourd’hui aux pays latino-américains un espace de liberté inattendu. Depuis cinquante ans, ils cherchent à diversifier leurs partenaires et interlocuteurs, mais cela n’est pas aisé comme l’a montré la longue négociation de l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur, qui n’a toujours pas été ratifié. L’Amérique latine a désormais le droit de choisir le mieux offrant dans les domaines commerciaux, technologiques voire sécuritaires. Elle n’attend plus rien de la politique latino-américaine du nouvel élu à la Maison-Blanche. L’Amérique latine est peut-être en voie d’émancipation, pourvu qu’elle surmonte sa fragmentation et ses dérives.
- 1. Alain Rouquié, Amérique latine. Introduction à l’Extrême-Occident, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 1987.