Quels horizons nous attendent-ils ?
À propos de Un monde de violences. Et après ? de Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi et L’Horizon des possibles de Philippe Dessertine
Il est devenu banal de dire que nous vivons une époque de crises. Le verdict de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) est formel. Publié le 11 juin 2025, son rapport annuel indique que la planète a connu en 2024 le nombre de conflits armés le plus élevé depuis 1946, détrônant 2023, qui était déjà une année record. Gaza, l’Ukraine, la Birmanie, le Tigré, le Soudan, la République démocratique du Congo, le Sahel… Les guerres et violences se multiplient aux quatre coins du globe. Certes, si le chiffre de morts liés aux guerres est stable par rapport à 2023, l’année 2024 est tout de même la quatrième plus sanglante depuis la fin de la guerre froide en 1989, avec environ 129 000 décès, selon l’étude suédoise. L’actuelle bouffée de tensions au Moyen-Orient au sujet de l’armement nucléaire duquel l’Iran s’approchait de plus en plus, avec ses retombées sur les marchés pétroliers, n’est que le dernier aspect de ce monde de crises et de violences dont parlent Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi. Mais s’agissant d’économistes et non de géopolitologues, l’examen du monde à venir qu’ils nous fournissent porte spécifiquement sur les tendances profondes, économiques, sociales, financières et technologiques.
Mais que se passe-t-il quand les crises ne sont plus passagères, mais les signes d’une transformation irréversible ? Comme pour leur répondre, dans son ouvrage paru un mois plus tard, Philippe Dessertine, également économiste, spécialiste des mécanismes financiers, se livre à une vaste fresque des formes que devrait revêtir le monde de l’avenir pour échapper à la catastrophe, qui est pour lui avant tout écologique, tout en remettant en cause la place et la valeur du travail comme élément contribuant à l’épanouissement des humains. L’économie mondiale, au moins occidentale, semble ne plus reposer sur ce qui l’a fondée : la jeunesse des populations, l’extension industrielle, le leadership de l’Occident. Le temps long raconte une autre histoire, celle d’un basculement. Le modèle dominant s’essouffle, à la fois miné par l’épuisement des ressources, la démographie stagnante, les dettes incontrôlées et une contestation globale de ses principes (démocratie, droits humains, croissance, facteurs également passés en revue par l’ouvrage de Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi).
En dépit d’une démarche différente, ces deux ouvrages plaident tous deux pour une nouvelle organisation économique et sociale à l’horizon de 2050. À cette date (car, au-delà, les projections se font floues), la population mondiale aura dépassé les 10 milliards d’habitants et, sauf revirement majeur des politiques énergétiques à l’échelon global, l’élévation des températures aura frôlée les 2°C de hausse. Les trois auteurs multiplient les approches et, ce faisant, emploient des termes qui font dorénavant partie de notre univers mental : « basculement », « bifurcation », « tournant », « mutation », « changement d’ère » (Zeitenwende), « choc », « bouleversement de paradigme » et même « révolution » pour Philippe Dessertine. Faut-il alors penser à une autre façon de produire et de mesurer la richesse ? Imaginer un système non plus vertical, fondé sur l’accumulation et la compétition, mais horizontal, relocalisé, attentif à la manière dont les biens sont créés et partagés ? Ce basculement est déjà en cours, montre-t-il, dans les technologies, les usages du travail, les réseaux numériques, les valeurs. Mais que manque-t-il pour qu’il devienne un choix collectif plutôt qu’un effet de bord ?
Le président du Cercle des économistes et son coauteur commencent à passer en revue les défis ou contraintes qu’il nous faudra relever collectivement dans les meilleurs délais. Celui, en premier lieu de la jeunesse, dont le niveau de vie et les conditions d’insertion sont inférieurs à celles des deux générations qui l’ont précédée. Le vieillissement de la population, couplé à la chute des taux de fécondité à moins de 1, 3 enfant par femme dans de nombreux pays développés, pèsera à la fois sur les comptes sociaux, mais aussi sur le manque de cerveaux, un aspect que développe longuement Philippe Dessertine, qui se demande si l’utilisation de l’IA pourra y suppléer. Le second défi, c’est celui de la dette, qui a atteint, un peu partout des niveaux himalayens, ayant dépassé les 330 milliards de dollars, 320% du PIB mondial.
Puisque tous trois placent la démographie au centre de leurs analyses, on ne peut que conseiller aux lecteurs intéressés de se référer au dernier numéro de la revue Questions internationales (no 130, avril-mai 2025) : « La démographie, une inconnue décisive », qui fournit des études précises sur les grandes tendances mondiales et les évolutions régionales, tout en expliquant les relations entre démographie et croissance, population et changement climatique (les enquêtes montrent que la préoccupation écologique n’influence pas réellement la fécondité). La population mondiale devrait atteindre 11 à 12 milliards d’habitants en 2070 avant de stagner et possiblement décroître. Cette tendance globale recouvre d’importantes variations régionales. Entre une Europe qui devrait toucher son pic de population en 2026 à 453 millions pour chuter à 419 millions, et une Afrique subsaharienne qui devrait passer de 1, 3 milliard en 2023 à environ 2, 1 milliards en 2050, puis 2, 5 milliards en 2063, le contraste est saisissant. D’où la nécessité de se doter de politiques migratoires adaptées et de prévoir un vaste plan Marshall pour l’Afrique, plaident Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi.
Pour ce qui concerne la France, celle-ci devrait dégager, pour couvrir les besoins de l’avenir (innovation, climat, défense), une somme minimum de 150 milliards d’euros de plus par an, ce qui correspond approximativement à l’effort à réaliser pour réduire le déficit budgétaire à 3% ! Pour un pays qui émet chaque année 285 milliards d’obligations et dont la dette vient d’atteindre 3344 milliards d’euros (113% du PIB) l’équation, à première vue, paraît insurmontable. Mais les auteurs nous présentent un plan permettant d’accomplir le chemin indispensable, en allongeant notamment la durée de maturité de la dette, en la rendant quasi perpétuelle, ce qui permettrait de continuer à lever la dette sans être contraint par l’échéance de l’obligation. Tout créancier, toute institution, tout détenteur de rente aimerait y croire. D’où le troisième défi, le plus redoutable, celui de trouver les sources de financement pour assurer la transition nécessaire, ce qui soulève la question des inégalités, d’autant plus que l’épargne se fait rare ou reste mal orientée. Rappelons que chaque année, quelque 320 à 330 milliards d’euros se dirigent de l’Europe vers les États-Unis, en raison de l’absence d’un marché unique des capitaux, de sociétés analogues aux GAFAM ou au poids des réglementations et de la bureaucratie européennes. Quatrième enjeu, de taille, celui de l’innovation. Tout le monde s’accorde sur l’objectif, mais avec quels moyens ? Nos dépenses de recherche et développement, actuellement de 2, 2% du PIB, devraient augmenter au moins d’un point pour se placer au niveau des principaux pays en pointe (États-Unis, Japon, Suède et Corée du Sud). Sur cette question, autre défi, ils mettent l’accent sur l’extrême difficulté de la réindustrialisation, du fait des coûts de production, de manque de main-d’œuvre et de compétitivité.
Dans une seconde partie, Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi ne proposent pas moins de quatorze ruptures, un programme d’ensemble, dont la plupart des thèmes sont liés les uns aux autres, et qui ne manque pas d’ambition compte tenu des délais qu’ils fixent pour leur réalisation, soit 2030 !
Leur priorité est de centrer le monde sur sa jeunesse. Elle est la source des innovations et sera à l’origine et bénéficiaire des mutations annoncées. Or le monde ne consacre que 5% de son PIB pour l’éducation : peut-on dans ce cas augmenter ce pourcentage de deux points ? Cela paraît faisable si on accroît la productivité au niveau mondial de 1, 5 à 2% par an. D’autre part, compte tenu de l’impératif de réduire les effets négatifs du changement climatique et de maintenir la biodiversité de nos écosystèmes, il conviendrait de socialiser les ressources rares, à commencer par l’eau. Il ne s’agit nullement d’une appropriation collective de cette ressource, mais de faire en sorte que l’eau, alors que 700 millions de personnes n’y ont pas accès et que 1, 5 milliard ne bénéficient pas de dispositifs d’assainissement, que cette eau soit disponible à tous en quantité suffisante et à des prix raisonnables. Lutter contre les inégalités croissantes impose d’abord un meilleur partage entre les salaires et les profits, la part de ceux-ci s’étant élevée de 27% à 36% jusqu’à la crise financière de 2008. Mais ils ne s’arrêtent pas là, préconisant une réforme de l’héritage, qui est peu populaire en France, quand bien même, paradoxalement, 80% de la population n’est pas touchée. Il est vrai que l’on a assisté à une concentration sans précédent des grandes fortunes, qui se transmettent de génération en génération, alors qu’il siérait d’orienter ces sommes vers les investissements productifs. Bien d’autres propositions sont avancées dans le domaine de la finance, des hautes technologies et de la prévention des pandémies.
Compte tenu de notre proximité avec le continent africain et le fait que l’essentiel de l’augmentation de la population mondiale proviendra de l’Afrique subsaharienne, une attention particulière est portée à l’Afrique, dont il conviendra de mettre en valeurs les terres (elle possède 60% des terres arables non encore cultivées et non irriguées) et de favoriser l’industrialisation, seul secteur, en dehors de l’informel, capable d’absorber les 25 millions de jeunes apparaissant sur le marché du travail. À cet effet, outre des investissements massifs dans les infrastructures, l’eau et l’éducation, il convient de rendre l’investissement plus sûr et attractif, en baissant les taux d’intérêt et en réduisant le fardeau de la dette.
Dans L’Horizon des possibles, Philippe Dessertine ne se départit pas de l’ouvrage précédent, il en élargit la focale en se livrant à une réflexion éthique et morale, exercice salutaire. Cela l’amène parfois assez loin. Il constate, ce qui n’est guère original, que l’on assiste à un déclin de l’Occident, à la perte de ses valeurs, au délitement de la démocratie et à la montée de nouvelles puissances (Chine, Inde, Brésil, Nigéria). Tout pour lui est lié : monnaies, cryptomonnaies, dette, compétition technologique, duel sino-américain, tous sujets qu’il examine en détail. C’est certes une idée reçue, mais personne ne nous indique le moment où se produiront le basculement et ce qu’il implique. Est-ce à dire que l’Europe est déclassée à tout jamais ? Cela ne prend pas en compte les défis qui se posent d’ores et déjà à la Chine, qui est grise avant d’être devenue riche. S’agissant de l’Inde, déjà quatrième économie mondiale, ses dépenses de recherche et développement ne se situent qu’à 0, 7% du PIB contre 3, 6% aux États-Unis, 2, 4% en Chine, 3, 4% au Japon, 3, 1% en Allemagne et 4, 4% en Corée du Sud. L’Inde ne figure qu’à la 39e place dans la liste des pays les plus innovateurs, la Chine à la 11e et les États-Unis la 3e. Son ascension sera longue et malaisée, et pourrait être handicapée par les rivalités ethniques de ce pays doté de la deuxième population musulmane du monde.
Ce faisant, Philippe Dessertine plaide pour un nouveau modèle – véritable mutation d’ampleur qui devrait reposer sur trois piliers : que l’aspiration au changement soit profonde et partagée par toutes les générations ; que ce modèle soit véritablement universel ; et qu’enfin on parvienne à réaliser une nette accélération de la croissance mondiale. On sait d’emblée la part d’utopie de tels horizons. De manière plus concrète, il fixe un seul et unique critère au modèle différent qu’il appelle de ses vœux : que tout être humain atteigne une espérance de vie de 80 ans en bonne santé. Quand on voit comme l’indique Questions internationales, que l’Amrique du Nord n’en est qu’à 78, quatre ans juste au-dessous de la Chine (78, 6 ans), la Russie (72 ans) et l’Afrique (62, 5 ans), on mesure le chemin à parcourir.
À l’horizon 2100, 99% de la population mondiale sera concentrée dans les villes, d’où la nécessité d’opérer une nette rupture avec les modes de vie actuels. Philippe Dessertine est visiblement marqué par l’expérience du Covid qui, avec le télétravail, a permis de mieux équilibrer travail, vie familiale, loisirs et épanouissement personnel. En 2021, 48 millions d’Américains ont quitté leur emploi qui ne les réjouissait pas, certes, mais que sont-ils devenus et comment sont-ils pris en charge ? Mais ce qui est possible dans une société riche l’est-il au Bangladesh, en Inde ou au Nigéria ? Afin de lutter contre le changement climatique, il prône pour l’établissement de microcellules de base, constituées de plusieurs centaines de personnes, vivant non en autarcie, ce qui est impensable, mais pouvant satisfaire l’essentiel de leurs besoins sans déplacement (générateurs d’émission de gaz à effet de serre). De tels phalanstères modernes, élargis, sont-ils viables ? Pour des villes intégralement nouvelles du futur, connectées, quasi autonome en énergie grâce à la géothermie, au solaire ou mini-éolien peut-être, mais qu’en sera-t-il des immenses espaces laissés de côté ?
Convient-il de reposer entièrement sur l’IA, à laquelle Philippe Dessertine consacre de solides pages, parmi les plus fécondes de son ouvrage ? L’expression Big data is the new oil a surgi en 1997. Dix ans plus tard, ce fut la première cyberattaque contre l’Estonie. Que d’avancées ont été accomplies depuis ! Il semble le croire tant la diffusion de celle-ci a été ultra rapide, massive et en mouvement constant. Mais peu de pays ou plutôt de sociétés y prennent part, les sommes en jeu, qui se comptent par dizaines de milliards de dollars, étant hors de portée de la quasi-totalité des Européens, a fortiori du reste du monde.
Quoi qu’il en soit, on est entré dans une nouvelle ère, celle de l’hyperinflation et de l’hyper-intelligence. Comment pallier le manque de cerveaux ? Et qu’adviendra-t-il si les cerveaux non humains seront à la fois plus intelligents que les nôtres et en mesure de guider nos choix, de restreindre notre liberté de choix et de décision ? En attendant, on voit bien que l’IA a commencé à envahir les champs de bataille. L’économiste libéral Claude-Frédéric Bastiat nous avait prévenus : « Si les marchandises ne traversent pas les frontières, les soldats le feront. » Comment arrêter les guerres, pendant lesquelles on crée de la monnaie pour détruire de la valeur ?, se demande Philippe Dessertine. Si ces deux ouvrages ne répondent donc pas à toutes les questions que tout le monde se pose, au moins elles fournissent pour nous, Européens hantés par le déclassement et pour qui les peurs s’additionnent, un cadre pour la réflexion et un programme pour l’action.