Trump, et nous de Christian Saint-Étienne
Face à Trump et aux grands défis liés au combat de la Chine et des États-Unis pour la domination mondiale et à l’intervention belliqueuse de la Russie, les institutions de l’Union européenne ne sont pas la solution, argumente l’économiste Christian Saint-Étienne dans son nouvel ouvrage. Son objectif est clair : il s’agit de sortir de l’« Europe zéro » et relancer une croissance durable en Europe, ce qui suppose – condition nécessaire, mais non suffisante – de favoriser l’essor des start-up et des licornes. On se doute bien que ce n’est pas aux institutions européennes, si lourdes et bureaucratiques, de créer des entreprises innovatrices dans tous les domaines qui détermineront notre futur (IA, quantique, biotechnologies, batteries électriques, giga-factories etc.), mais au moins peuvent-elles alléger les procédures fiscales, réglementaires permettant l’émergence de ces sociétés qui nous manquent tant. De plus, Bruxelles peut octroyer des aides financières, accorder des subventions, mais en ce domaine où elle met des dizaines de milliards d’euros sur la table, les GAFAM américains (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ou les BATHX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawai et Xioami) alignent des centaines de milliards. De nombreux experts considèrent que l’Europe ne pourra plus rattraper son retard technologique et susciter à son tour la création de sociétés géantes. À titre de seul exemple, Tencent gère l’application de messagerie instantanée WeChat avec 1, 4 milliard d’utilisateurs en 2025, des sites d’enchères, de jeux en ligne et le portail QQ.com (plus de 860 millions de comptes actifs). Ce qui manque toujours à l’Europe, déplore l’auteur, est-ce qu’il dénomme « l’iconomie entrepreneuriale » (avec un « i » comme « intelligence artificielle », « informatique », « Internet », « innovation », « intégration ».
Malheureusement, montre Christian Saint-Étienne, l’UE a surtout une vision réglementaire et n’a aucune véritable stratégie. Pour y remédier, il propose la création d’un noyau dur de puissances constitué de neuf pays (Allemagne, Autriche, Benelux, France, Italie, Espagne et Portugal). Remarquons d’emblée que la Pologne ne participe pas à ce noyau et qu’il conviendra à un moment ou un autre de réfléchir au rôle et à la place de la Grande-Bretagne et, à terme, de la Suisse, qui figure en tête des pays en matière d’innovation, et peut-être de la Norvège, dotée d’un puissant fonds souverain.
On devine immédiatement les questions touchant au périmètre de ce noyau, ainsi que de ses véritables compétences et mécanismes de prise de décision. Ce noyau dur à neuf, qui pèserait 12, 8 % du PIB mondial et représenterait 74 % du PIB chinois et 56 % du PIB américain, serait doté d’un Conseil des ministres et d’un ministre de l’Économie. Il va de soi, selon l’auteur, que ce noyau dur encouragé à s’accroître par sa souplesse, sa vision stratégique et sa manière de fonctionner se départirait de l’Union européenne. Mais que deviendrait celle-ci, sinon être réduire à une vaste organisation subalterne de redistribution appelée à disparaître ? Voilà des décennies que, de Jacques Delors à Valéry Giscard d’Estaing, pour ne mentionner que des responsables français, les propositions ont fusé : noyau franco-allemand, cercles concentriques, Europe à la carte, coopérations renforcées. La difficulté est qu’il ne s’agit pas seulement de renforcer l’industrie et l’économie européennes, et de la hisser au niveau des grands dans le domaine des technologies innovantes, mais de constituer une base industrielle et technologique de défense, et de faire en sorte que l’Europe parle d’une seule et puissante voix sur la scène internationale, ce qui est loin d’être acquis. Tant vis-à-vis de Trump que de Poutine ou Xi Jiping, l’Europe n’apparaît ni pleinement solidaire ni unanime.
Se pose alors l’éternelle question des politiques et des institutions. Par quoi convient-il de commencer, définir les politiques et les orientations de l’avenir puis y adapter les institutions, ou se doter de nouvelles structures appelées à tracer les voies de le demain ? Dès ses premières années, le mouvement d’unification européen, lors de la conférence de La Haye de 1948, a été confronté à ces choix. Il lui a été difficile de trancher. Tel a été le destin de l’Europe de progresser à la faveur de crises, mais cette fois-ci le temps presse comme jamais auparavant. Le renouveau industriel de la France et le rétablissement de ses finances publiques lui redonneraient une voix puissante en Europe et dans le monde, conclut Christian Saint-Étienne. Faut-il attendre le scrutin présidentiel pour que le miracle advienne ?