Une prière simple

Dans Une écharde dans la chair (Corlevour, 2024), Réginald Gaillard transforme la souffrance de la rupture amoureuse en une joie insensée, portée par des vers empreints de pudeur, jusqu’à devenir chant. 


Réginald Gaillard, Prix Max-Jacob 2021, a fait paraître en octobre 2024 son dernier recueil intitulé Une écharde dans la chair, se référant par ce titre à une parole de saint Paul. Le poète opère ici la transmutation d’une souffrance liée à une rupture amoureuse en une joie « insensée » dont il ne veut pas qu’elle soit la joie des « ahuris béats » aux « niais sourires de sacristie ».

Réginald Gaillard est catholique pratiquant. Il choisit d’exposer sa douleur, dans une geste que l’on pourrait croire relever de l’exhibitionnisme et qui en est un si on ne le lit que de l’œil gauche. Ses vers sont pourtant empreints de pudeur lorsque nous lisons avec les deux yeux, puisque nous entendons cette question qui n’est jamais posée : « Mon Dieu, pourquoi ai-je été l’instrument d’une telle histoire, pourquoi as-tu voulu que je vive cela ? »

La première partie, « Dies Doloris », en même temps qu’elle expose la situation de manière claire et sans fard, est riche d’images nées de cette nuit de l’âme, nuit où l’on voit le poète à l’œuvre pour déceler la lumière et, vers après vers, la créer depuis ce noir paradoxalement enchanteur.

Pour un Moderne revendiqué, une passion amoureuse déçue pourrait tenir de la tragédie. Pour un chrétien, elle est une épreuve. Sérieuse, atroce, infernale, mais conduisant à un autre état d’être.

Il y a tant de beaux vers, de belles images dans ce chant, tant de références comme des héritages que cette parole dépasse : à Rimbaud, « la vraie vie n’était plus là », à Sartre, « L’enfer n’est pas chez mes frères, mais là », et « laver le regard aux eaux primaires » n’est possible que grâce à la « langue maternelle », seul véritable héritage dont Gaillard se réclame. Elle est moins le français que la poésie et, à travers elle, la langue ontologique.

Épreuve, et quelle épreuve, pour convertir l’orgueil, cet orgueil qui tient notre espèce presque incapable de se mettre à genoux pour prier. Ici, le poète est aussi à genoux ; il prie, dans la colère contre lui-même, contre le monde, dans la révolte qui est la sienne avec cette condition humaine que nous avons pour Loi, et le corps, si faible.

Le rire jaune du poète envers lui-même se substitue au chant jusqu’à devenir chant, pour une guerre qui est à l’image d’une fuite ou de la métaphore du réel incarné, pour renvoyer l’image du vrai visage caché derrière nos désirs et nos actes : « Voici la femme qui s’éloigne… / Dois-je l’accueillir ». L’extérieur et l’intérieur sont en dialogue intense, dans l’espérance d’une union parfaite. Geste, disions-nous : la femme qui s’éloigne n’est-elle pas l’âme meurtrie à accueillir pour un soin salvateur ?

« Un feu d’heures vivantes / coule dans ma gorge », profère Réginald Gaillard : n’est-il pas encore question d’illusion sous le masque du vivant, et si ce vivant est sans masque, alors est-il porteur d’une âpre leçon débouchant sur la joie véritable ? Mais alors quelle épreuve, et quelle leçon, car notre poète, à l’heure où il compose ces vers, grille en enfer : « Comment… ai-je pu choisir le naufrage, / l’asphyxie des sens, l’atrophie de l’âme ? »

Hébété, interdit, il se demande quelles forces ont pu se jouer de lui par les tours d’une vie dont il croyait savoir, dont il savait bien sûr les ruses, mais il a plongé, comme « le continent passé sous les eaux », dans l’enthousiasme et l’innocence de ce qui se présentait à vivre, avec cœur et passion, pour en tirer maintenant l’enseignement.

Poète, parle-t-il de la femme aimée, l’amante partie vers d’autres cieux ou de la présence de Dieu ? C’est à une guerre spirituelle ayant lieu dans le théâtre d’opérations de sa vie entière – extérieure parce qu’intérieure – que son chant se confronte. Il fait monter la fréquence, comme il se doit, c’est-à-dire avec bonté et humilité. La femme partie révèle la présence du feu dans l’âme embrasée où luit finalement le visage de l’Aimant.

Au point que le poète déclare n’avoir « rien mangé depuis des jours », en écho voilé au Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour du Notre Père, le pain de la matière spirituelle. Mais tout ce chant en prouve l’inverse.

Ô comme est beau « Le chant des ruines », où l’on voit la transposition s’opérer sous nos yeux : tenir, traverser et passer – a-t-il vécu la Pâque, le passage d’un état d’être à un état de conscience plus profond, passage permis par la composition corps et âme de ce chant de douleur, poète délivré, mais marqué au fer rouge ?

Et comme est belle cette prière simple qu’il adresse à toute la création à travers l’arbre, le vent, la mer, la pluie, la montagne, la rivière, mais aussi à l’amante partie, mais surtout à sa femme trahie, et au Seigneur. Il va falloir vivre avec ça. Et gagner d’autres terres dont il ne se veut plus digne. La terre de la chair, celle du titre, celle promise à la résurrection, et contenant le noyau divin scellé en son centre. Car notre chair physique n’est qu’image, notre poète le sait, et dissimule la chair réelle.

Quel beau chant, tant il en contient d’autres en filigrane, en sourdine.

Le regard imagine une terre espérée,

elle pourrait être une phrase,

– ou, mieux, un vers, un seul vers,

qui tiendrait, en suspens, entre nos lèvres.

Ce livre est un présent.


Une écharde dans la chair Poèmes
Réginald Gaillard
Préface de Michael Edwards

Éditions de Corlevour, 2024
144 p. 18 €