Le luxe et la violence

Domination et contestation chez Ibn Khaldûn


Depuis l’État de barbarie, ouvrage posthume de Michel Seurat et les ouvrages d’Abdesselam Cheddadi et de Krzysztof Pomian, on sait l’importance de l’œuvre d’Ibn Khaldun (voir le dossier d’Esprit de novembre 2005 et l’entretien à paraître de Makram Abbes), ce géographe maghrébin du xve siècle que l’on compare à Polybe, Thucydide, Machiavel ou Tocqueville. Ces auteurs ont montré que l’on ne pouvait en faire seulement un penseur de l’islam et que ses travaux avaient des résonances très contemporaines. Si Hamit Bozarslan met l’accent sur les cycles du pouvoir, ponctués par trois phases de domination – conquête, domestication, exercice tyrannique qui précède la chute  –, c’est pour mieux souligner que « la Cité ne peut se constituer sans la violence, et qu’elle ne peut vivre qu’avec elle ». Mais aussi pour mettre l’accent sur les analyses khalduniennes portant sur les empires, qui sont des entreprises de pacification débouchant sur des formes de brutalisation inédites. Ces rappels donnent l’occasion de revenir sur la richesse des concepts (mulk, assabiyya, dawa…) et de marquer des distinctions avec les théories européennes du contrat social ; mais ils permettent aussi d’opposer « des “Anciens” obsédés par l’impermanence de l’ordre social et politique et des “Modernes” anxieux d’imaginer le social à partir des lois et des normes censées apporter une capacité régulatrice ». De ce paradoxe, il ne résulte pas cependant que les concepts de Khaldun sont spécifiques à l’islam impérial, alors même qu’ils permettent de distinguer l’accidentel de l’essentiel, le particulier de l’universel. Ce qui fait écho ici aux événements qui ont troublé récemment le monde arabo-musulman, à commencer par la chute des dictatures de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Égypte. Peut-être Bozarslan aurait-il pu souligner également la portée de l’œuvre khaldunienne concernant l’urbanisation du monde en cours, puisqu’il avait anticipé un phénomène qu’il appelait la « villagisation » des villes.

 

O. M.

CNRS Editions, 2014
240 p. 25 €