École pour filles après le bombardement israélo-américain de Minab (168 morts) ; bombardement à Téhéran le 4 mars. Mehr News Agency, Abbas Zakeri Via wikimedia
École pour filles après le bombardement israélo-américain de Minab (168 morts) ; bombardement à Téhéran le 4 mars. Mehr News Agency, Abbas Zakeri Via wikimedia

L’Iran et la complexité du monde

L’offensive américano-israélienne déclenchée contre l’Iran constitue un nouvel épisode des « guerres du Golfe », à l’issue très incertaine. Mais elle s’inscrit cette fois dans une historicité singulière, marquée par la tension croissante, depuis cinquante ans, entre la République islamique et Israël.


Le kitsch du pouvoir traduit la névrose du pouvoir, écrivait jadis le dramaturge Hermann Broch1. On peut en dire autant des noms de « Fureur épique » et de « Lion rugissant », que Washington et Tel-Aviv jugèrent bon de donner à leur guerre déclenchée le 28 février. Ce nouvel épisode des « guerres du Golfe », qui a commencé par l’anéantissement du Guide suprême et les chefs d’état-major de l’Armée et des Pasdarans, ainsi que du ministre de le Défense iranien, ne s’éternisera sans doute pas pour la simple raison que Téhéran, qui n’a déjà plus la maitrise de son ciel, n’est pas en mesure de tenir longtemps. Estimés à plusieurs milliers de têtes, ses missiles balistiques de courte et de moyenne portée s’épuisent sans pouvoir être remplacés par une chaîne de production, elle-même lourdement affectée par les bombardements ciblés, et l’on peut raisonnablement penser que le régime des mollahs sera militairement édenté d’ici quelques semaines. Quant à l’ouverture d’un nouveau front par le Hezbollah, dont les faits d'armes en 2023-2024 n’avaient été d’aucun secours aux Palestiniens mais avaient couté si cher au Liban, elle n’est pas de nature à changer la donne sur un plan militaire. 

Scénarios du futur

Il serait pour le moins hasardeux de penser à l’avenir de l’Iran alors que la guerre continue. Pourtant des scénarios contradictoires, dont probablement aucun ne se réalisera tout-à-fait, se profilent déjà à l’horizon.

Marco Rubio dessine les contours du premier d’entre eux : les États-Unis souhaitent certes un changement de régime, mais sans l’ériger en objectif de guerre. De même, tout en soulignant qu’il est apprécié par certains, Donald Trump disqualifie Reza Pahlavi, fils de l’ancien dictateur chassé du pouvoir en 1979 par la révolution islamique, de la liste des candidats potentiels aux fonctions suprêmes du pays. Selon lui, le meilleur scénario consisterait à ce que « quelqu’un déjà en poste prenne la relève2 ». Un scénario somme toute analogue à celui de Venezuela, où non pas une femme mais un homme, de providence ou de circonstance, prendrait le pouvoir pour mettre un terme aux programmes militaires du pays et lancerait un processus de « reconstruction ». On ne peut certes pas écarter cette hypothèse, mais la survie du régime peut également avoir pour conséquence la transformation du pays en un isolat tyrannique, une sorte de 2084 de Boualem Sansal avec un règne de terreur aussi cruel que surréel. On ne manque pas de précédents : bien que marqué par le strict retour au statu quo, la fin de la guerre entre Iran et Irak (1980-1988) avait été vécue par l’Imam Khomeini, fondateur du régime, comme un nouvel épisode de Karbala, théâtre du meurtre du petit-fils de Muhammad en 680. Le « Guide » de 89 ans s’était alors vengé de cette humiliation en ordonnant la mise à mort de plusieurs milliers de prisonniers politiques dont beaucoup étaient libérables ou n’avaient pas encore été condamnés, et en promulguant la fatwa de la mort contre l’écrivain Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques. Après la répression du soulèvement d’une ampleur inédite qui a secoué le pays en janvier 2006 pour se solder par des milliers d’exécutions extra-judiciaires et environ 50 000 arrestations, la survie du régime peut potentiellement signifier l’entrée de l’Iran dans une ère totalitaire.

Ce scénario est d’autant plus plausible que ceux qui commandent les structures militaires et paramilitaires, juridiques et économiques du pays savent ce que signifie le renversement d’un régime profondément haï. Eux, ou leurs parents et grands-parents avaient fait montre en 1979 d’une grande cruauté, multipliant les exécutions extrajudiciaires dont les victimes étaient exposées à moitié nues, tout autant que les actes de confiscation des avoirs des anciens dirigeants pour enrichir leurs bounyad (« fondations pieuses »). Ils savent que leur chute éventuelle s’accompagnera des actes de brutalité dont ils seront cette fois-ci les victimes.

Le deuxième scénario, qui semble avoir la préférence de nombreux responsables israéliens, consiste à procéder à la restauration du pouvoir monarchique des Pahlavi, à l’instar du retour aux commandes des Bourbons en 1815. Comme les Bourbons, cependant, Reza Pahlavi, fils du monarque-dictateur renversé en 1979, n’a rien pardonné et n’a rien appris. Presque un demi-siècle après avoir préparé le terrain à la Révolution islamique par son ineptie, sa corruption et sa répression, la dynastie déchue souffle le chaud et le froid, promettant tantôt un régime démocratique et laïque, tantôt la mise en place d’un pouvoir absolutiste. Alors qu’il est encore dans l’opposition et a besoin de fédérer toutes les forces de l’opposition même dans une perspective purement cynique, Reza Pahlavi donne déjà l’ordre à son armée de prendre des mesures pour protéger l’«  unité du pays » contre ce qu’il considère comme le « séparatisme » kurde, à savoir la demande de reconnaissance culturelle politique et administrative des formations kurdes.

Le troisième scénario est celui d’une insurrection, souhaitée à la fois par Trump et Netanyahu dans plusieurs déclarations contradictoires. Une insurrection n’est cependant pas une émeute spontanée – ce à quoi l’Iran est habitué depuis le premier mouvement de contestation de masse de 1999. Elle exige une logistique, une préparation, des forces armées capables de s’y engager ; des forces qui, pour le moment, ne sont disponibles que chez les « minorités », à commencer par les Kurdes.  La répression avait toujours été plus forte au Kurdistan, contre lequel Khomeini avait proclamé le premier djihad de la République islamique dès 1979. Il est vrai que la guérilla kurde s’est affaiblie depuis 1983, sans disparaître pour autant, et cette région transfrontalière à majorité sunnite, qui dispose d’une forte conscience nationale, est en dissidence ouverte par rapport au pouvoir central, persan et chiite. Donald Trump a pris le soin d’appeler personnellement les deux grandes figures politiques kurdes irakiennes pour s’entretenir des « scénarios du futur » avec eux, et a rappelé le 6 mars qu’il soutiendrait toute insurrection kurde dans le pays. Tout indique également que les installations militaires iraniennes de l’autre côté de la frontière irano-irakienne, qui est avant tout une frontière kurdo-kurde, sont anéanties pour préparer le terrain à une éventuelle révolte armée kurde. On ne s’étonnera dès lors pas de lire, dans un texte signé « Aj Jaff » et paru dans le Jerusalem Post le 3 mars, que « les périphéries détiennent la clef de l’Iran » et en constituent « le centre de gravité ». Tant de fois trahis par le passé, les acteurs kurdes accepteront-ils de se lancer dans une telle aventure sans disposer de garanties suffisantes pour réaliser leur programme, à savoir « un Iran démocratique et fédéral » ? 

Droit international ou hégémonie régionale ?

Il est évident que la guerre a lieu en dehors de tout cadre juridique, et signale une fois de plus l’inefficacité de la communauté internationale qui, selon Pierre Hassner, observateur des guerres des années 2000, avait la fâcheuse habitude de se faire porter pâle chaque fois qu’on avait besoin d’elle3. Mais contrairement à bien d’autres, y compris celle qui a débouché sur l’invasion de l’Irak par les forces anglo-américaines en 2003, cette nouvelle guerre s’inscrit dans une historicité propre, avec une séquence longue remontant à la Révolution islamique de 1979 qui fixait la destruction d’Israël comme son objectif ultime, et une séquence courte qui remonte aux attaques du 7 octobre 2023. Réclamant la destruction des capacités militaires iraniennes pour assurer sa survie tout au long de la première séquence, Israël ne fait plus mystère, depuis le 7 octobre, de sa détermination à devenir, à l’horizon des années 2030, le centre de gravité du Moyen-Orient, qu’il veut restructurer à sa guise. Pour preuve, l’accueil chaleureux réservé en février 2026 à Narendra Modi, auteur des éloges intarissables sur l’alliance entre les deux « civilisations-démocraties ». Netanyahu envisage également d’inscrire son pays dans des axes internationaux dépassant de loin le seul cadre moyen-oriental. L’alliance militaire nouée avec Chypre et la Grèce fait d’ailleurs de l’État hébreux une importante puissance maritime en Méditerranée. Enfin, ayant marginalisé toute opposition à la faveur de la guerre, la coalition des partis suprématistes que dirige le Premier ministre israélien s’est transformée en un véritable « bloc hégémonique » et est susceptible d’être reconduite lors des élections prévues pour automne 2026.  

Israël ne fait plus mystère de sa détermination à devenir le centre de gravité du Moyen-Orient.

Les historiens du futur concluront sans doute que le 7 octobre, qui a inauguré la deuxième séquence dans laquelle la guerre actuelle a été déclenchée, n’a pas seulement constitué un repère temporel, mais également un « sur-événement », offrant à Israël une occasion unique pour se doter d’une pensée stratégique ; pensée qui manque à Washington dont les politiques moyen-orientales ont été et restent totalement erratiques depuis la fin de la Guerre froide : après avoir enterré la question palestinienne comme une cause nationale légitime sous les ruines de Gaza, Israël a su également réduire le Hezbollah libanais à un nain militaire, et par ricochet détruire le protectorat iranien qu’était devenue la Syrie.

La Syrie, porte d’entrée au Liban, constituait en effet une zone stratégique de première importance pour Téhéran depuis le tournant des années 1980. En septembre 2013, alors que le régime de Bachar al-Assad était fragilisé, l’ancien commandant bassij, Mahdi Zaeb, expliquait ainsi la vision « géopolitique » de son pays : « la Syrie est [notre] 35èmeprovince, la province stratégiquement la plus importante. Si l’ennemi attaque et tente de conquérir à la fois la Syrie et le Khuzestân, notre priorité serait la Syrie. Car si nous tenions en Syrie, nous pourrions ensuite reconquérir le Khuzestân, mais si nous perdions la Syrie, nous ne serions même pas en mesure de garder Téhéran4 ». La perte de puissance des mollahs a commencé avec la défaite du Hezbollah face à Israël en 2024 et s’est accélérée pour devenir irrémédiable avec la chute de Bachar al-Assad, en quelques jours seulement, en décembre de cette même année. Même si le régime islamique parvient à se maintenir à Téhéran, il n’aura plus les moyens de ses ambitions hégémoniques dans la région. On observe d’ores et déjà la carence de légitimité dont il souffre sur le plan international après ses massacres à répétition en interne : l’ampleur de la répression de la contestation sociale et politique qui mobilisait, pour la première fois, aussi les classes moyennes traditionnelles du bazar en janvier 2026, a montré qu’il était acculé à incarner le mal absolu. On comprend dès lors que les voix qui s’élèvent contre la guerre soient peu nombreuses en Europe, et que même elles tiennent à souligner la responsabilité première de Téhéran dans le déclenchement du conflit.

Israël serait-il dès lors le grand gagnant du cycle de guerres et d’effondrements des États comme des sociétés qui secoue le Moyen-Orient depuis des décennies, et qui n’est que partiellement lié à la question palestinienne ? La réponse à cette question semble affirmative dans le contexte de 2023-2026. Mais n’oublions pas que confiance et certitude sont mauvaises conseillères et que la puissance peut se transformer en une source de nuisance pour qui la détient. C’est fort de ce savoir, mais aussi très inquiet, que Pierre Hassner osait, à la veille de la guerre malavisée de George W. Bush de 2003, une véritable prophétie qui n’a pas manqué de se réaliser : « à long terme, la complexité du monde se vengera5 ». Dont acte !

 

  • 1. Hermann Broch, À propos du kitsch, Paris, Allia, 2016, p. 34.
  • 2. Déclaration rapportée dans un live sur le site du journal Le Monde, 3 mars 2026.
  • 3. Pierre Hassner, La terreur et l’empire. La violence et la paix II, Paris, Seuil, 2013, p. 65.
  • 4. Afshon Ostovar, Vanguard of the Imam, Religion, Politics, and Iran’s Revolutionary Guards, Oxford, Oxford University Press, 2018, p. 206.
  • 5. « Pierre Hassner : “À long terme, la complexité du monde se vengera” », Entretien avec Daniel Vernet, Le Monde, 29 septembre 2002.