La Tension politique de Juan Alonso Aldama
Juan Alonso Aldama collabore à l’édification d’un modèle sémiotique général de la stratégie politique, en deçà et au-delà des discours strictement conflictuels ou polémiques.
Ce livre croise très explicitement des logiques différentes qui ne sont pas souvent convoquées de concert (histoire, philosophie, communication, rhétorique, tactique et stratégie politiques). La sémiotique – conçue à l’aune d’une empirie radicale et première – constitue et construit ainsi un espace d’analyse ouvert à une hybridation de ces approches, de façon pragmatique et dans une recherche de la « vérité effective du signe », si l’on accepte de reprendre la célèbre formulation de Machiavel.
Il pouvait difficilement en aller autrement quand on rappelle le point de départ du parcours de Juan Alonso dont l’enjeu politique et la nature radicalement conflictuelle – le terrorisme et la violence politique au Pays basque – étaient ô combien évidentes et dont il était difficilement plaidable que le contenu en fût purement cognitif. Comme cela devrait d’ailleurs toujours être le cas dans le cadre d’une recherche, le choix de la méthode et de la boîte à outils ne dépendait pas d’un a priori, mais était justifié par l’objet de l’enquête, synthétisé dans un mot, certes large et d’une définition encore vague, le conflit ; mais un mot qui n’en constitue pas moins une forme de condensation problématique particulière, portant en elle une charge lourde et singulière – tant historique que conceptuelle – parce qu’elle se présente un peu comme un « éclateur » théorique, un coup de vent qui met à bas les châteaux de cartes que sont souvent nos enquêtes et qui rebat donc ces mêmes cartes, au nom de l’étude de ce que Juan Alonso nomme joliment « le fondement polémique du sens ».
Si la sémiotique est « une théorie générale de la signification capable de rendre compte de phénomènes qui relèvent de formes de l’expression différentes », cette concentration du travail s’avère parfaitement légitime… et nous incite à interroger d’ailleurs les structures fortement binaires, me semble-t-il, de la réflexion sémiotique elle-même. Quand on s’intéresse aux mots de la politique dans la longue durée, comme on est fondé à le faire si l’on considère que la langue de la politique est la plus stable qui soit tout en recelant, en même temps, une charge sémantique qui, elle, est d’une manifeste instabilité, on sait bien que la question de l’expression du conflit est un nœud gordien que l’analyse historique des rapports de force, chers à Machiavel autant qu’à Marx, ne suffit pas totalement à trancher. À cet égard, l’enquête de Juan Alonso est bienvenue et aborde un objet et des questionnements qui relèvent à la fois de l’histoire politique de longue durée, de l’analyse diachronique ultra contemporaine et de la théorie de la communication politique (le tout étant parfois de revenir à une conscience des distinctions de leurs dispositifs et de leurs enjeux respectifs…). Pour Juan Alonso, l’objectif est devenu peu à peu de collaborer ainsi à l’édification d’une forme de modèle sémiotique général de la stratégie permettant de rendre compte d’un grand nombre de phénomènes de signification du politique en deçà et au-delà même des discours strictement conflictuels ou polémiques. La chose pourrait déboucher sur la pensée d’un modèle d’analyse de la signification du politique dans sa globalité, voire sur le fondement d’une sorte de grammaire ou de modèle sémiotique sur la manière dont on fait et dont on comprend le politique, en deçà et par-delà le social en général.
Une perplexité peut naître du propos sur la façon de se placer à la fois « en deçà et par-delà le social en général », ce qui lui semble aller un peu à l’encontre du privilège accordé à l’empirie pragmatique, bien pointée dans la relation avec un Paolo Fabbri posant que « si la sémiotique a […] une vocation scientifique, elle a avant tout une “vocation empirique” ». On peut s’interroger également sur les effets potentiellement réducteurs des modèles et des modélisations, dommageables à la complexité et à la polysémie qui sont consubstantielles au fondement polémique du sens. Bref, il convient de garder présent à l’esprit ce dont d’ailleurs convient Juan Alonso, qu’il ne s’agit pas d’appliquer un modèle à des corpus déjà donnés mais de construire des objets d’analyse, lesquels, en tant que cas, questionnent aussi la théorie. À cet égard, il est pertinent de mener l’enquête sur les dispositifs selon une classification en « quatre lignes thématiques » (narrativité, stratégie, méta-sémiotique, sémio-politique) qui apparaît parfaitement opératoire. On relèvera l’efficace – pour ce qui était appelé plus haut la « vérité effective » – de la volonté de dépasser les formes structurantes et généralisantes au bénéfice de motifs tels que l’« ultimatum », l’« attente », la « défaite », la « résistance », l’« intimidation ». L’évolution vers un travail sur figures et motifs permet une conception plus flexible et plus fluide des modèles, bref une approche, heureusement, plus historique et plus historiciste (tant il est vrai que s’attacher à parler de processus et d’événements c’est toujours parler d’histoire). Reste qu’il faudra quand même bien rendre compte, à un moment donné, du départ entre la question cognitive de l’élaboration d’un modèle interprétatif et la question pragmatique de l’intervention dans l’histoire (puisqu’à terme, le modèle, construit, ne peut pas ne pas prétendre exercer une influence politique).
Dans cette superbe étude théorique, on a à la fois un petit traité de sémiotique politique originale, nouant la sémiologie des connotations sociales de Roland Barthes et les modèles de la narrativité de Greimas (conçue, selon les mots de Juan Alonso, comme un principe d’organisation de la production et de la circulation du sens et, par-delà, de l’expérience sociale, afin de répondre aux interrogations sur le fonctionnement de la signification, tout en s’inscrivant dans une théorie générale du langage). Le travail est fondé sur la ferme conviction que la sémiotique du politique doit être d’abord une théorie des processus et des formes de l’action et de la transformation, dans la mesure où, en tant que sémioticien du politique, Juan Alonso considère que sa tâche est de repenser les différents modes et régimes de la transformation sous forme narrative dans le champ politique. Dans cette perspective, la sémiotique du politique est d’abord une théorie des transformations, ainsi que de leurs régimes et de leurs modalisations. La dynamique des processus de signification, qui est préférée à la statique des catégories socio-politiques, permet ainsi de mettre en mouvement l’histoire politiques des discours et de la projeter dans une pratique polymorphe, mais elle contraint aussi à rendre compte du heurt de la signification contre les actes politiques mis en série et qui peuvent avoir une autonomie temporelle par rapport à cette dynamique des processus de signification. L’interaction du cognitif, du pragmatique et du passionnel est parfaitement étudiée grâce au choix de la narrativité comme phénomène organisateur du sens en profondeur, en deçà de la narration et du récit. La tension (mot crucial dans cette étude) dynamique est toujours présente dans l’analyse (les schémas eux-mêmes retraçant des mouvements !), d’où d’ailleurs des développements féconds sur les espaces et leurs limites ou sur les articulations de la guerre et de la paix. On voit même se dessiner peu à peu, dans cette histoire sémiotique de la conflictualité politique, une intrigante « sémio-diplomatie » (on aurait toutefois attendu à ce propos quelques références plus solides aux historiens de la paix et de la guerre).
Certaines questions demeurent notamment sur le moment d’intervention de l’analyse sémiotique, sur sa temporalité privilégiée et à privilégier : a posteriori dans une logique interprétative et cognitive ou pendant, au sein de l’événement dans une logique de pragmatique politique, puisque le langage de la politique a comme fonction première, comme tout le langage d’ailleurs, de comprendre, construire et transformer le monde ? De même, on pourrait parler plus au fond de l’identification du lien entre crise sémantique et crise politique ou historique, au nom de l’instable stabilité du lexique de la politique. Le travail de sémioticien sur le conflit peut et doit se confronter à l’historicité de conflits – souvent violents – qui sont susceptibles de déstabiliser la langue politique, de fragiliser les charges sémantiques des concepts, de favoriser les questionnements ouverts plutôt que les définitions claires de fonctions et de dispositifs statiques et achevés. Le livre de Juan Alonso est en ce sens une précieuse contribution.