Un monde dénaturé de Nathaniel Rich
Traduit par David Fauquemberg
Nathaniel Rich ménage toujours une place pour l’espoir, pour des parcours de vie ou des histoires où l’ambiguïté prime sur la fatalité.
Après avoir retracé le rendez-vous raté de la prise de conscience climatique dans les années 19701, Nathaniel Rich présente, dans ce nouvel ouvrage, une série de dix enquêtes remettant en question les rapports entre l’homme et la nature.
Celui-ci s’ouvre sur le constat d’une amère victoire : si le projet de domination de l’homme sur la nature n’a, semble-t-il, jamais été aussi manifeste, le goût de la victoire s’étiole au fur et à mesure que nous prenons conscience des conséquences de nos actes. Jouant sans cesse avec le terme de nature, qui fait aujourd’hui l’objet de multiples redéfinitions et remises en cause, Nathaniel Rich propose donc d’interroger ce monde dénaturé au travers des témoignages et des itinéraires d’habitants, de scientifiques ou de militants. Ces témoignages se répartissent entre trois grandes parties.
La première est consacrée à diverses « scènes de crimes », qui sont autant d’occasions de constater les ravages de l’activité humaine et notamment de l’industrie, non seulement sur l’environnement, mais également sur les riverains de ces sites industriels. L’auteur se fait le porte-parole de ceux qui vivent ces catastrophes, conséquences de nos activités polluantes. Cette subjectivité assumée offre l’opportunité de présenter une pluralité de manières de vivre ce monde dénaturé, des points de vue les plus incrédules aux plus militants, en passant par des opinions plus fatalistes.
Nous avons été particulièrement intéressés par l’histoire de Robert Bilott, cet avocat de l’industrie chimique qui devient, selon la formule de Nathaniel Rich, « le pire cauchemar de DuPont », après qu’une famille d’agriculteurs l’a convaincu de les défendre face au géant de l’industrie chimique. La trajectoire de cet avocat qui, d’abord incrédule, se range, face à l’accumulation des preuves, du côté des habitants contre ses anciens amis et collègues résume la dynamique générale de cet ouvrage. Si les situations apparaissent parfois bien sombres et que le jeu des intérêts et de l’argent prime souvent sur les intérêts de ceux sur qui pèsent les conséquences de nos choix collectifs, Nathaniel Rich ménage toujours une place pour l’espoir, pour des parcours de vie ou des histoires où l’ambiguïté prime sur la fatalité.
Les deux autres parties de l’ouvrage mettent ainsi en avant des témoignages dans lesquels la dénaturation du monde n’est pas toujours synonyme de catastrophes. Il s’agit pour l’essentiel d’enquêtes sur les solutions que l’homme tente de mettre en place pour s’adapter à la crise écologique, voire la corriger. Si les thèmes abordés tournent majoritairement autour de la disparition de la biodiversité ou des émissions de gaz à effet de serre, les technologies et les rêves un peu fous exposés dans ces pages posent des questions fondamentales sur nos conceptions de la nature et notre organisation sociale. L’enquête sur les projets écologiques de la ville d’Aspen, une petite station de ski américaine où de nombreux milliardaires ont leurs quartiers d’hiver, invite ainsi à considérer les liens entre le techno-solutionisme, la justice climatique et les inégalités sociales. Il en est de même du reportage sur les stratégies de reconquête des quartiers noirs les plus pauvres de la Nouvelle-Orléans, dévastés par l’ouragan Katrina.
La dernière partie, intitulée « Comme des dieux », pose encore plus radicalement la question de la domination technologique du vivant. Notre pouvoir de transformation, tout comme les possibilités offertes par le biomimétisme, nous place face à l’ambivalence d’une humanité en quête d’elle-même, morceau de nature transformant la nature. Par les réflexions suscitées au travers de ces expériences de terrain, nous rejoignons certains des songes de Murray Bookchin ou de Robert Hainard sur la place de l’homme entre facteur d’accroissement et facteur de destruction de la nature.
Cette compilation des articles de Nathaniel Rich permet d’aborder, à partir d’exemples américains, des questions profondes concernant la crise écologique. Le décalage géographique et culturel est l’une des raisons de se lancer à la découverte de ce monde dénaturé.
- 1. Nathaniel Rich, Perdre de la Terre. Une histoire de notre temps, trad. David Fauquemberg, Paris, Seuil/Éditions du sous-sol, 2019.