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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le Déchaînement du monde. Logique nouvelle de la violence, de François Cusset

juil./août 2018

#Divers

La Découverte, 2018, 240 p., 20€

Des multiples violences nouvelles qu’évoque l’auteur naît la question centrale de ce livre : le processus de civilité entre le xvie et le xixe siècle décrit par Norbert Elias dans la Civilisation des mœurs est-il une fiction rassurante ? Ce schéma ne doit-il pas être (fortement) corrigé, n’a-t-il pas connu une sorte d’inversion au xxe siècle et plus encore au début du xxie siècle, avec des logiques et des formes nouvelles de violence, de « décivilisation » ? Le mot « déchaînement » du titre est illustré tout au long des titres de chapitres et de leurs intertitres par des mots et des expressions parlantes : « violence-monde », « voyous » qui ont « muté », « oppression de sexe et de genre », « écocide », « nouvelle brutalité systémique » (du néolibéralisme et de son « économisme sacrificiel »), « camisole biopolitique », violence des structures (de santé, de l’école, du travail, de l’épargne), « restriction des possibles », « autorépression », « violence scopique », « tyrannie de la visibilité »… Violences multiples, donc, sur nous, entre nous, en nous, nées de la logique néolibérale et de la financiarisation du monde, violences destructrices de toutes sortes, qui « sature[nt] les subjectivités et conditionne[nt] les structures de pouvoir », lequel réécrit à son profit le droit et les usages de la police (« Ces douze dernières années, la violence a toujours été moins le fait des manifestants que des forces de l’ordre »). Un sombre tableau, quasi apocalyptique, où se donnent rendez-vous toutes les violences réunies du marché, de l’État, de la technique, de la vie sociale et domestique.

À ces violences cumulées qui ont saisi la totalité de l’espace social et de l’environnement humain et qui épuisent les subjectivités, François Cusset oppose des violences émancipatrices, « le réveil dispersé » des « nouvelles logiques de résistances – occupation des lieux, ancrage des luttes, formes de vie en rupture, sabotages, constructions de l’autonomie, radicalismes écologique et sexuel ». L’« ancrage territorial » de ces luttes s’est pour partie substitué à la conflictualité large dans le champ social, de même que leur instantanéisme a remplacé la perspective d’un Grand Soir, tout comme celle d’un « après chrétien » qui marquait encore l’altermondialisme d’il y a à peine vingt ans. L’auteur célèbre, dans un chapitre final presque lyrique, les multiples insurrections récentes. L’efficacité n’est pas leur affaire ; il n’y a que la vérité de l’action, du mouvement, de la lutte, de « résistances éclatées » et de « combats infimes », rarement de guerres plus durables. Est salué « le vivant qui marche, le vivant qui lutte, le vivant qui se défend », un « sujet collectif en acte » qui ne veut plus transformer le monde mais se contente d’avoir « des effets dans le monde ». Remarquons l’absence de toute réflexion sur la démocratie (avec Lefort), ou sur le juste (avec Ricœur) – sans doute parce que François Cusset n’y croit pas ou plus, ou parce que ces réalités détruites ou infectées par le néolibéralisme relèvent pour lui de l’illusion ou du baratin éthique sans consistance. Seuls font encore sens finalement les « vivants » et leurs luttes ponctuelles contre la mort de toutes les promesses. François Cusset évoque cependant à la fin (avec Walter Benjamin et Ernst Bloch) un « communisme non seulement social, mais, plus essentiellement, spirituel, mystique, voire surnaturel ». On se doute bien que le sens religieux de ces mots n’est pas la question. Mais que n’a-t-il creusé un peu leur différence, leur valeur de fanal peut-être, ou d’altérité, qui lui aurait permis d’échapper quelque peu à l’extériorité activiste de la violence émancipatrice, qu’il croit voir surgir de toute part mais qui risque toujours le mimétisme avec ce qu’elle combat.

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…

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