Qui vive de Colin Lemoine
Qui vive est la lettre d’amour qui ne s’écrit pas, une adresse faite à un mort, Alain, ami très cher du père du narrateur et encore plus du narrateur lui-même. Le livre oscille entre défiguration et refiguration. Il renverse le principe chrétien du verbe qui se fait chair au profit de la chair faite verbe. Ce premier roman devient un acte de « piété », une sorte d’accouchement longuement recensé. Mais il se libère de tout ce qui viendrait enrayer le mystère, l’indicible. La « frustration » semble régner, mais prend ici une dimension de plaisir qui repousse le niveau des limites physiques et psychologiques. Il existe une consécration entre « le plaisir et le vœu ». Au milieu : l’ombre blanche de l’ami et son « éthernité » consacrée par la présence tutélaire du père et de la mère. Le tout « grâce » au plus injuste des pouvoirs : celui de la mémoire qui désagrège. Mais Colin Lemoine, à défaut de déplacer les montagnes, en déplace les lignes intimes en une écriture subtile et pudique. Elle devient la couseuse d’un passé empiété là où « tout était possible, y compris l’extase, pourvu que l’on eût quelque règle et un compas dans l’œil ». Et c’est ainsi que l’auteur passe – et son lecteur avec – de l’aveuglement à l’écarquillement.