Langues et mémoires juives-arabes d’Ella Shohat


Alors qu’Albert Memmi tenait l’identité « juive-arabe » pour une impossibilité logique, Philip Roth a plus d’humour : « Un Juif est un Arabe né en Pologne. » Ils sont tous les deux cités dans la préface de Joëlle Marelli, qui trouve dans les écrits d’Ella Shohat ce que Jacques Rancière appelle un mode de « subjectivation politique » et, plus précisément, une manière de « se soustraire à la programmation des inimitiés [en France] et à la soumission de nos histoires, de nos traditions, nos affects, au service d’une oppression coloniale [en Palestine/Israël]  ». Par leur pouvoir d’émancipation, les figures juives-arabes ouvrent en effet un chemin de réconciliation.

Composé de trois articles, l’ouvrage offre une entrée dans la « lecture diasporique » de la chercheuse en études culturelles Ella Shohat et vient utilement compléter les deux ouvrages déjà traduits en français1. Le premier article, écrit en 1992 au moment de la première guerre du Golfe, propose une réflexion sur « l’identité disloquée » de l’autrice, qui pleure à la fois Jérusalem et Babylone. Le deuxième est une étude de 2016 sur « l’invention de la langue judéo-arabe ». Pour Ella Shohat, l’idée de langues juives est « une version linguistique tardive du projet sioniste », largement influencée par le modèle du yiddish, qui vise à en tenir la plupart à l’écart de leur véritable famille, l’arabe, et témoigne de la domination des juifs orientaux par les juifs européens en Israël. Prenant appui sur sa connaissance du dialecte parlé par les Juifs de Bagdad, de ses chansons et de sa littérature, l’autrice insiste sur « l’ajointement » plutôt que sur « la scission » (tous deux signifiés par le trait d’union), promouvant ainsi « une perspective relationnelle et transfrontalière », attentive aux porosités et aux négociations entre dialectes voisins. Le troisième et dernier article, écrit en 2000, est une réflexion sur l’orientalisme américain, fondée sur l’expérience des femmes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient immigrées aux États-Unis.

Malgré une ambiguïté liée à l’emploi du qualificatif « ethno-racial » que ses transpositions linguistiques ne parviennent pas à lever, ces études, à la fois personnelles et savantes, comme y invite la collection « Apartés » dans laquelle elles sont publiées, déconstruisent efficacement les assignations identitaires au profit de formes de vie composées et s’inscrivent ainsi dans ce que Walter Benjamin appelait « nostalgie révolutionnaire ».

 

  • 1. Ella Shohat, Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les juifs orientaux en Israël, trad. Isabelle D. Taudière, Paris, La Fabrique, 2006 ; E. Shohat, Colonialité et ruptures. Écrits sur les figures juives arabes, éd. Tal Dor et Joëlle Marelli, Montréal, Lux, coll. « Humanités », 2021.
Politique du trait d’union, traduit par Joëlle Marelli, Éditions de l’EHESS, 2025
192 p. 15 €