Alan Lomax, Enfants jouant, Eatonville, Floride, juin 1935. Library of Congress, Prints & Photographs Division, Lomax Collection [LC-USZ6-1716]
Alan Lomax, Enfants jouant, Eatonville, Floride, juin 1935. Library of Congress, Prints & Photographs Division, Lomax Collection [LC-USZ6-1716]

Trois Africaines-Américaines de retour de terrain

Déborder l’anthropologie. Zora Neale Hurston, Eslanda Goode Robeson, Katherine Dunham. Une exposition au musée du quai Branly-Jacques Chirac, jusqu’au 12 mai 2024


Trois femmes africaines-américaines, la romancière Zora Neale Hurston (1891-1960), la militante politique Eslanda Goode Robeson (1895-1965), la chorégraphe Katherine Dunham (1909-2006) ont étudié l’anthopologie et conduit une enquête de terrain qui a ensuite nourri leur activité professionnelle. Elles mobilisent la discipline anthropologique de manière à la fois singulière et commune, afin de réfléchir à ce qui unit la diaspora noire dans le contexte des années 1930. Ce dernier est notamment marqué par la Renaissance de Harlem, l’indigénisme haïtien et le mouvement de la négritude1. Ces années sont également caractérisées par les transformations de l’anthropologie, sous l’impulsion de Franz Boas et Bronislaw Malinowski notamment, avec l’abandon de l’hypothèse d’une hiérarchie des races, les distances prises avec les perspectives évolutionnistes et l’encouragement à conduire des terrains sur la longue durée. Les archives présentées dans l’exposition permettent d’observer des regards singuliers, loin des clichés coloniaux et racistes, avec le souci d’établir un lien privilégié avec les personnes enregistrées.

Zora Neale Hurston étudie l’anthropologie auprès de Franz Boas à l’université Columbia, Comme elle assume fièrement sa culture populaire et rurale du Sud américain (Floride, Nouvelle-Orléans, mais aussi Caraïbes), son terrain est sa ville natale, Eatonville, en Floride, fondée par d’anciens esclaves en 1881. Il aboutira à la publication de Mules and Men en 1935. La richesse de son enquête provient largement du fait qu’elle partage la vie des personnes qu’elle étudie. Elle collecte, avec Alan Lomax, des chants spirituels, des chants de travail, des chants d’enfants, et la musique des jooks (« bastringues »), sortes de cabarets clandestins, berceaux délabrés du blues. Elle étudie également le culte vaudou dans les Caraïbes, à une époque où de nombreux phantasmes sur le vaudou agitent la culture populaire (voir le Voodoo Macbeth d’Orson Welles en 1936). Pour Zora Neale Hurston, le vaudou est un espace d’émancipation possible pour les femmes (voir son Tell My Horse: Voodoo and Life in Haiti and Jamaica, 1936). Pionnière de l’anthropologie visuelle, elle filme des danses d’enfants, un baptême par immersion dans un fleuve (le Mississipi ?), des travailleurs d’une société d’exploitation de pins à térébenthine, offre un récit de Kossola, le « dernier » esclave2, et recueille ce qu’elle entend dans les « menteries » des populations rurales. Sa valorisation du folklore noir dénonce la vision de la bourgeoisie noire de Harlem, notamment représentée par Alain Locke. Surtout, elle informe les spectacles qu’elle met en scène par la suite ainsi que l’ensemble de son œuvre littéraire3.

Déjà militante politique, Eslanda Goode Robeson étudie l’anthropologie à Londres avec Malinowski, se rend en mission à Toro en Ouganda, pour y étudier la culture du bétail, et voyage en Afrique du Sud, à Zanzibar et au Kenya, avec son fils Pauli âgé de 8 ans. Elle écrit le premier livre à succès qui offre le regard d’une femme noire américaine sur l’Afrique, loin de l’exotisme qui caractérise les publications précédentes4. Elle prend des photographies d’écoliers, de familles, d’un mariage, de maisons, d’un mineur en train de se faire « envelopper » les cheveux, d’un marché, d’éleveurs de bétail, d’un couronnement, d’un palais ou de la fabrication du vin de banane. Mais elle ne le fait que lorsqu’elle y est invitée et qu’elle est sûre que « cela ne dérange personne ». Par la suite, elle devient journaliste et publie de nombreux articles contre la ségrégation raciale, la domination impériale et en faveur d’un féminisme noir transnational. Son passeport, ainsi que celui de son mari le chanteur Paul Robeson, a été confisqué entre 1950 et 1958, dans l’Amérique maccarthyste, à cause de ses sympathies communistes (elle publie, en 1953, un article intitulé « Pourquoi je suis une amie de l’URSS »), l’empêchant de voyager en Afrique pendant ces années.

Par sa pratique réflexive des formes chorégraphiques, la danseuse Katherine Dunham a largement contribué à l’élaboration d’une culture noire transnationale. Elle étudie l’anthropologie auprès de Melville Herskovits à l’université de Chicago et part étudier les danses caribéennes selon la méthode de l’observation participante5. Elle danse même ce qu’elle a observé lors de sa soutenance de thèse. Elle s’inspire notamment de l’ag’ya, la danse de combat de la Martinique, pour son ballet de 1938. Mais elle insiste toujours sur la contextualisation de ses spectacles, à rebours de toute « appropriation culturelle ». Ainsi, concernant des rites de passage, elle précise : « Les deux rites représentés ici ne sont pas relatifs à une société particulière. Ils ne reproduisent pas non plus à la lettre un cérémonial réel. Ils ont été créés dans une tentative de restituer, au moins partiellement, le fondement émotionnel de toute communauté primitive et de rendre sensible tant l’intense et courageuse expérience personnelle qui sous-jacente à toute mutation importante de l’individu, que la réaction correspondante de la communauté durant cette période. » En tant qu’artiste, Katherine Dunham peut représenter des expériences qu’elle n’a pas elle-même vécues, comme un lynchage dans Southland (1953), parce qu’elle a « éprouvé ces choses en esprit ».

Ces trois femmes noires engagées ont ainsi mobilisé, à leur manière singulière, des ressources anthropologiques pour soutenir leurs activités artistiques et politiques.

Écouter Les coulisses de l’exposition avec la commissaire de l’exposition, Sarah Frioux-Salgas.

  • 1. Sur ce contexte, voir Brent Hayes Edwards, Pratique de la diaspora. Littérature, traduction et essor de l’internationalisme noir [2003], trad. Jean-Baptiste Naudy et Grégory Pierrot, Sète, Rot-Bo-Krik, 2024.
  • 2. Zora Neale Hurston, Barracoon. L’histoire du dernier esclave américain, préface d’Alice Walker, trad. Fabienne Kanor et David Fauquemberg, Paris, JC Lattès, 2019.
  • 3. Zora Neale Hurston, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu [1937], trad. Sika Fakambi, Paris, Zulma, 2018. Sur ce roman, voir Zadie Smith, « Une femme noire : que signifie soulful ? » [2007], Changer d’avis, trad. Philippe Aronson, Paris, Gallimard, 2013.
  • 4. Eslanda Goode Robeson, Voyage africain [1945], trad. Jean-Baptiste Naudy, Paris, Nouvelles Éditions Jean-Michel Place, 2021.
  • 5. Katherine Dunham, Les Danses d’Haïti, préface de Claude Lévi-Strauss, illustrations d’André Quellier, Paris, Fasquelle, 1950.