Les cultures de la traduction
La revue Esprit était présente à la 33e rencontre européenne des revues du réseau Eurozine, organisée en partenariat avec la revue slovène Razpotja, du 7 au 9 novembre 2025 à Nova Gorica/Gorizia. Intitulée « Traduire les cultures, cultures de la traduction », elle promeut la formation d’un espace public transnational.
La 33e rencontre européenne des revues du réseau Eurozine, organisée en partenariat avec la revue slovène Razpotja, a eu lieu du 7 au 9 novembre 2025 à Nova Gorica/Gorizia, capitale européenne de la culture en 2025. Intitulée « Traduire les cultures, cultures de la traduction », elle portait donc sur le cœur de l’activité d’Eurozine (vingt-quatre traductions l’an passé !), qui vise à la formation d’un espace public transnational. Mais les activités de traduction sont aujourd’hui singulièrement mises à l’épreuve à une époque de guerres culturelles, d’esprit de revanche nationaliste, de retour des autoritarismes, d’homogénéisation linguistique et d’hyper-accélération technologique. Dans ce contexte, la traduction peut-elle toujours nous orienter dans la situation contemporaine ?
À cet égard, il est significatif que le réseau ait choisi la ville de Nova Gorica pour y organiser sa rencontre annuelle. En effet, Nova Gorica a été construite à partir de 1947, dans le style moderniste soviétique typique de la nouvelle Yougoslavie et à l’aide de « brigades de jeunes travailleurs » venu de tout le pays pour servir de vitrine du socialisme, quand une frontière a été imposée après la Seconde Guerre mondiale, donnant la ville de Gorizia à l’Italie et empêchant l’accès des Slovènes à leur lieu de vie historique. La gare, construite en 1906, est située juste à la frontière et abrite désormais un musée. Devant la gare se déploie une place (Trg Evrope/Piazza Transalpina), au centre de laquelle on peut admirer une mosaïque de Franko Vecchiet en célébration de l’entrée de la Slovénie dans l’Union européenne en 2004 (la frontière a disparu avec l’entrée de la Slovénie dans l’espace Schengen en 2007).

Rencontres à la frontière
La rencontre a débuté avec une conférence de Marci Shore, professeure d’histoire à l’université de Toronto, intitulée « Rencontres à la frontière : la traduction, les possibilités et les impossibilités de se comprendre dans un monde dystopique ». Marci Shore rappelle qu’Eurozine a été créé dans un contexte de cosmopolitisme post-impérialiste. La traduction au nom d’un pluralisme égalitaire constituait l’essentiel de son activité1. Depuis le début des années 1990, il existait en effet une téléologie joyeuse du progrès, mais aussi, déjà, un certain triomphalisme occidental, perçu comme méprisant notamment dans les anciennes démocraties populaires. L’article du Tchèque Vaclav Havel, « Le pouvoir des sans-pouvoirs » (1978), dédié à Jan Patočka et écrit après une rencontre avec le Polonais Adam Michnik à la frontière, est devenu le manifeste de la dissidence d’Europe de l’Est. Marci Shore raconte les amours contrariées (par les animosités nationalistes) de deux étudiants de Husserl, Edith Stein et Roman Ingarden. Elle rappelle que la vérité et la mort fixent des limites, alors que nous vivons à l’ère de la post-vérité2, du déni de la mort (transhumanisme) et du langage de l’IA, que Marci Shore soupçonne d’être secrètement complices. Face au langage de l’IA, il faudrait selon elle retrouver ce que Bakhtine appelle la polyphonie.

Traduction et pouvoir culturel
S’interrogeant sur des exemples de traductions hégémoniques ou contre-hégémoniques, Kateryna Botanova, critique culturelle et commissaire d’exposition ukrainienne, souligne que Kherson, sur la ligne de front, abrite un important festival culturel3. Elle invite à lire Hemingway Knows Nothing d’Artur Dron, un Ukrainien de 24 ans engagé volontaire sur le front, qui refuse le pacifisme d’Hemingway, et propose de distinguer armes offensives et défensives. Elle souligne l’importance de la langue et de la littérature tatares de Crimée. Jordan Elgrably, rédacteur en chef de Markaz Review, promeut la langue et les pensées arabes en France et aux États-Unis. Quant à Erica Johnson Debeljak, écrivain et traductrice américaine qui vit en Slovénie, elle considère la traduction comme un chemin qui conduit les lecteurs vers l’œuvre originale4.
Dans cette perspective, il convenait de s’interroger sur le rôle de la traduction dans la promotion des langues minorisées. Elin Haf Gruffydd Jones, professeure de linguistique à l’université du Pays de Galles et membre du European Language Equality Network, a lu des poèmes anciens et récents en gaélique. Elle souligne que le breton est proche du gaélique, mais ne reçoit aucune reconnaissance officielle de la part de la France. Sofiha Zahova, directrice du centre pour le multilinguisme de l’université d’Island, a lu des poèmes en romani. Et Marco Stolfo, professeur d’histoire à l’université d’Udine, a lu des poèmes en frioulan.

La tyrannie en traduction
La traduction a ainsi une dimension politique, mais cette dernière ne concerne pas seulement les causes progressistes. Il convenait ainsi de se demander quels sont les processus concrets d’échanges entre les différents autoritarismes. Pour Hamit Bozarslan, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il faut accepter la pluralité des termes qui caractérise les nouvelles antidémocraties. Selon lui, nous faisons face à une crise universelle de civilisation. La traduction est rendue impossible au sein d’une même langue, mais Steve Bannon et Alexandre Douguine parlent le même langage. Marci Shore est d’accord : pour comprendre Trump ou Poutine, il ne faut pas chercher ce qui est caché : tout est révélé, jeté à notre visage. Pour Stefano Bottoni, professeur d’histoire à l’université de Florence, il faut relire Ralf Dahrendorf : nous manquons d’idéologies nouvelles après 19895. Dans sa biographie de Viktor Orbán, il en parle comme d’un despote. Mais les despotismes contemporains reposent sur de nouvelles technologies politiques, sur des actions et des compétences, mais pas sur des idées, comme en témoigne le fait qu’Orbán a commencé sa carrière à gauche. Orbán émerge comme une force politique nouvelle au début des années 2000 quand les Hongrois prennent conscience du fait que malgré leur appartenance à l’Union européenne, ils ne deviendront jamais comme les Autrichiens. Orbán emploie alors la rhétorique décoloniale contre Bruxelles. La crise des réfugiés de 2015 n’a pas été seulement instrumentalisée, elle a été mise en scène par le gouvernement hongrois. À cela s’ajoute des partenariats stratégiques avec Israël, la Russie et la Chine. Si Marci Shore parle aussi de despotisme sans idéologie, Hamit Bozarslan repère tout de même une idéologie, principalement issue des penseurs contre-révolutionnaires. Pour lui, il faut relire Tocqueville sur le fait que l’on a besoin de la liberté et de l’égalité : Blair, Schröder et Clinton ont promu la liberté en oubliant l’égalité sociale, ce qui mène, comme Tocqueville l’avait compris, à la tyrannie.

À l’ère de l’IA
Pour Claudia Hamm, traductrice littéraire et directrice de théâtre, le métier de traducteur est un des plus affectés par l’essor de l’intelligence artificielle. Néanmoins, en traduction littéraire, selon elle, on ne traduit pas des textes, mais des voix, ce que l’IA est incapable de faire. Pour Florian Cramer, professeur à l’Académie William de Kooning à Amsterdam, nous parlons déjà un langage d’ordinateur, un langage standardisé, notamment dans la fiction pour jeunes adultes. Pour lui, la boîte de Pandore est désormais ouverte. Pour Tanja Petrič, traductrice littéraire et présidente de l’Association slovène des traducteurs littéraires, qui a conduit une importante campagne publique à ce sujet, l’IA n’a aucun engagement envers la vérité, à l’instar des fascismes contemporains. L’IA est un instrument de surveillance et de manipulation des masses, qui trouve son origine dans l’armée. Elle manque de transparence, pose des problèmes de droits d’auteur, est antidémocratique et constitue une catastrophe écologique. Pour Claudia Hamm, nous contribuons à la guerre à Gaza en écrivant un simple email. Nous devons nous désengager de la Big Tech en adoptant la « permaculture numérique ».
- 1. Voir António Sousa Ribeiro, « The reason of broders or a border reason? Translation as a metaphor for our times” [en ligne], Eurozine, 8 janvier 2004. Pour l’auteur, l’anglais est la langue de la mondialisation parce qu’elle est celle de l’empire. Mais la traduction soutient une mondialisation contre-hégémonique, à partir d’une critique de l’épistémologie coloniale. L’enjeu est ainsi de passer d’une traduction qui réduise à l’identique à une traduction qui préserve le non-identique en gardant vivante une relation de tension et d’étrangeté mutuelles.
- 2. Voir Marci Shore, « A pre-history of post-truth, East and West” [en ligne], Eurozine, 1er septembre 2017. Voir aussi Marci Shore, La Nuit ukrainienne. Une histoire intime de la révolution, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, Paris, Gallimard, coll. « La Suite des temps », 2024.
- 3. Voir Kateryna Bontanova, « The never-ending lessons of war » [en ligne], Eurozine, 23 février 2024.
- 4. Voir Erica Johnson Debeljak, « Gained in translation » [en ligne], Eurozine, 25 juillet 2005.
- 5. Voir Stefano Bottoni, « Unaltered dilemmas and novel challenges » [en ligne], Eurozine, 6 décembre 2005.