L’universel en tension
La 10e édition des Rendez-vous de la philosophie au Maroc
L’Europe, qui s’est longtemps crue dépositaire de l’universel, ne peut plus parler au nom de l’humanité. Cependant, il est impossible de céder au relativisme, qui est renoncement à la raison. Comment donc penser l’universel en tension ?
« Les peuples se trouvent avoir été partout naturellement poètes. » Giambattista Vico, La Science nouvelle (1725)
Selon les deux commissaires de la 10e édition des Rendez-vous de la philosophie au Maroc, organisée par l’Institut français du Maroc, Driss Ksikes, directeur du centre de recherche Economia, et Camille Riquier, professeur à l’Institut catholique de Paris, l’Europe, qui s’est longtemps crue dépositaire de l’universel, ne peut plus parler au nom de l’humanité. Cependant, il est impossible de céder au relativisme, qui est renoncement à la raison. Comment donc penser l’universel en tension ? Pour répondre à cette question, de nombreux philosophes français et du continent africain sont intervenus à Marrakech, Fès, Casablanca et Rabat du 11 au 17 novembre 2024. Il ne nous est pas possible de rendre compte de l’ensemble des interventions, en particulier celles qui étaient faites en arabe, mais celles que nous avons suivies permettent de mettre l’universel à l’épreuve. Les Rendez-vous de la philosophie comprenaient également un programme de formation continue pour des professeurs de philosophie du secondaire, animé par Mohamed Maouhoub, ainsi que des ateliers pour étudiants inscrits en école doctorale de diverses disciplines. L’ambassadeur de France au Maroc a assuré que les Rendez-vous de la philosophie rédigeaient un chapitre du « nouveau livre » des relations franco-marocaines dont Emmanuel Macron a exprimé le souhait lors de sa visite officielle en octobre 2024.
L’épreuve de la violence coloniale
Souleymane Bachir Diagne, professeur à l’Université Columbia, considère que la tâche de faire humanité commune est d’une brûlante actualité1. Dénonçant la purification ethnique de l’histoire de la philosophie par Hegel, qui réduit la philosophie « proprement dite » à la philosophie européenne, il propose de mettre l’universel à l’épreuve de la violence coloniale.
Bado Ndoye, professeur à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, se demande si on peut encore parler d’humanisme. La crise de l’universel fournit en effet une occasion de repenser l’humanisme de manière inclusive. Il évoque à cet égard la préface de Jean-Paul Sartre, « Orphée noir » (1948), à l’Anthologie de poésie nègre et malgache de langue française de Léopold Sédar Senghor, qui invitait déjà à la « provincialisation de l’Europe », et rappelle que les migrations sénégalaises sont largement dues aux accords avec l’Union européenne sur la pêche. Séverine Kodjo-Grandvaux, journaliste au Mondeet chercheuse associée au Laboratoire d’études et de recherches sur les logiques contemporaines de la philosophie, insiste pour sa part sur les droits des êtres vivants, comme en Équateur, où une plainte a été déposée au nom d’une rivière. L’universel est en effet également mis en tension par la crise écologique.
Montrant que les questions coloniales et écologiques sont liées, Mohamed Amer Meziane, maître de conférences à l’université Brown a présenté une archive coloniale dans laquelle un administrateur français faisait état de l’opposition de la population locale à l’exploitation du charbon dans une mine de Cochinchine parce qu’elle craignait que cela ne réveille le dragon qui y sommeillait. Pour lui, la sécularisation – ici, le désenchantement des souterrains – est l’idéologie de l’extractivisme colonial2. Les développements d’Edward Saïd sur l’orientalisme sont à cet égard insuffisants, parce qu’ils reposent sur une conception hégélienne de la sécularisation (importée en France par Jules Michelet et Edgar Quinet). Mohamad Amer Meziane développe ainsi une philosophie originale de l’histoire, selon laquelle la sécularisation est un retour de l’impérialité (Napoléon en Égypte) et qui permettrait de dépasser la division entre les études postcoloniales et le marxisme.
Zakaria Rhani, biologiste et anthropologue, professeur à l’université Mohamed V, a présenté ses recherches sur l’usage du gaz moutarde par l’Espagne lors de la guerre du Rif (1921-1926). L’ypérite, comme ce gaz est aussi appelé, a provoqué des maladies chroniques, qui se transmettent de génération en génération, et polluent encore les sols. Malgré les dangers connus depuis la Première Guerre mondiale, des tests ont continué d’être conduits en Europe sous le prétexte de la « lutte contre les nuisibles », les revues scientifiques ont fait état d’effets différenciés du gaz selon les « races » et les traités internationaux qui en interdisaient l’usage ont ménagé des exceptions pour les « races non civilisées ». Malgré des demandes de réparation, l’État n’a jamais mis en place de suivi médical des personnes concernées. Pour Zakaria Rhani, ce cas illustre l’idée de Frantz Fanon selon laquelle la violence coloniale est à la fois politique et clinique.
Concilier les conflits
Souleymane Bachir Diagne et Vincent Delecroix, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, se sont demandé dans quelle mesure la traduction peut être le vecteur d’un universel. Pour le premier, la traduction, considérée comme une négociation entre des singularités irréductibles, est le meilleur modèle de la dynamique d’universalisation3. Pour le second, la traduction, ce n’est ni le même ni l’autre, mais des singularités successives, entrelacées, mouvantes. De son point de vue, la notion même d’universel représente un obstacle à la circulation du sens, qu’il vaut mieux penser sur le modèle de la conversation.
Frédéric Worms, professeur de philosophie et directeur de l’École normale supérieure, distingue deux sens de l’universel, dont la confusion produit des faux problèmes : un universel inclusif, qui englobe tout (par exemple, l’histoire universelle) ; un universel distributif, qui désigne une propriété commune (par exemple, « tous les êtres sont historiques »). De l’examen empirique des propriétés communes surgit un universel englobant. Cette expérience donnée est, selon Canguilhem, celle d’un être vivant individuel menacé par et résistant à la disparition et la mort. La mort est ainsi un universel distributif des vivants : nous avons le négatif en partage, comme en témoignent les Essais de Montaigne et les peintures des Vanités. Cette condition mortelle des êtres humains conduit d’abord à des divisions, des conflits, des violences, y compris des violations intimes dans les relations vitales4. Mais dans ces divisions surgit aussi ce que Bergson appelle une « aspiration » à l’universel englobant, un désir d’unité, qui engendre un travail historique, une institution – au minimum, un commandement : « Tu ne tueras point. » Le vrai problème est donc : comment concilier des conflits mortels ? C’est la mission des institutions nationales et internationales de le résoudre, dans la mesure où elles participent à un universalisme critique, qui intègre le négatif.
Souleymane Bachir Diagne juge nécessaire de passer de l’universel de surplomb à l’universel latéral. Il s’agit de démocratiser le logos et de décentrer l’universel à la manière de Maurice Merleau-Ponty et dans l’esprit de la conférence de Bandung (1955), qui est affirmation du pluriel du monde, c’est-à-dire de l’équivalence des langues et des cultures. Il faut donc « décoloniser pour universaliser » (Alioune Diop). Le modèle de cette pratique d’universalisation est, malgré ses limites, la Déclaration de 1948 : l’universel est une propriété émergente de la négociation internationale. De plus, l’enjeu écologique nous pousse désormais à faire humanité ensemble.
À cet égard, Olivier Mongin, ancien directeur de la revue Esprit, observe que les États se renforcent et se referment sur eux-mêmes à la faveur de leurs politiques sécuritaires, avec des tendances populistes voire ethniques, mais qu’il existe une véritable ouverture économique et sociale5. Michaël Fœssel, professeur à l’École polytechnique, définit la souveraineté comme le pouvoir de décider en dernier ressort et donc d’arbitrer les conflits, mais constate aussi qu’aujourd’hui, on mobilise surtout la notion de souveraineté pour faire la guerre. Il souligne que chez Kant, les droits cosmopolitiques limitent la souveraineté des États6, et il observe que la crise écologique conduit à renforcer le conflit entre l’impérialisme et le cosmopolitisme.
Rêves prémonitoires
Jean-Baptiste Brenet, professeur de philosophie arabe à l’université Paris 1 - Panthéon Sorbonne, étudie la représentation picturale d’Ibn Rushd (Averroès, 1126-1198) dans les Triomphes de Saint Thomas d’Aquin entre le xive et le xvie siècle7. La querelle philosophique sur l’interprétation du De Anima d’Aristote disparaît de la peinture au profit de la question religieuse : Thomas représente la synthèse de la Révélation chrétienne et de la sagesse païenne, à l’exclusion de l’islam. La répétition du motif du philosophe musulman vaincu est symptomatique du refoulement européen de l’islam. Mais il y a une ruse de la peinture qui, contre l’idéologie, restaure le réel de la dette de Thomas à l’égard d’Averroès.
Yamina Adouhane, professeure agrégée au lycée André Malraux de Montereau, explique que les philosophes arabes considèrent, avec Aristote et contre Platon, que les universels existent dans l’âme et les particuliers – et que l’universel intelligible existe en Dieu. Dans ce contexte, comment concilier l’unité de l’universel et la diversité des particuliers ? Pour le jeune Ibn Rushd (Averroès), influencé par Ibn Sina (Avicenne) et le néoplatonisme, la vérité des rêves prémonitoires est analogue à celle des principes donnés par l’intellect agent. Mais c’est une vérité particulière donnée à un individu particulier concernant un futur particulier. Dans le cas des rêves prémonitoires, le sens interne de l’imagination fait jonction. Cette vérité est encore analogue à la donation des formes dans la génération et aux prévisions des médecins. Ainsi, les tensions entre l’universel et les particuliers n’ont de sens que pour les hommes, pas pour Dieu. Face à la tentation médiévale d’unification des particuliers dans l’universel et à la tentation moderne de l’éclatement de l’universel dans le particulier, il faut maintenir les tensions.
Pour Mélika Ouelbani, professeure émérite de l’université de Tunis, qui se demande si l’universalisme n’est pas un leurre, les vérités mathématiques elles-mêmes sont plurielles. S’appuyant sur la philosophie de Wittgenstein, elle souligne qu’un jeu de langage est une activité réglée. Communiquer, dans ce contexte, c’est parler comme les autres membres de la communauté, avec, à l’arrière-plan, des règles partagées, une nature commune et des connaissances scientifiques dont on ne peut pas douter. Soulignant les inégalités entre les hommes et les femmes, la philosophe en appelle à dénoncer les prétentions de l’universel au profit d’un « air de famille », qui invite au respect des différences.
Pour Fabienne Brugère, professeure à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, on ne peut pas penser l’amour sans penser aussi sa fin, à savoir le désamour, ce qui implique d’assumer une vulnérabilité8. En réponse à une question (d’un homme) sur l’amour de soi, elle répond qu’on apprend aux hommes l’amour de soi et aux femmes l’amour des autres.
Dans un entretien publié dans Al Bayane le 22 novembre 2024, Nathalie Depraz, professeure à l’université de Paris Nanterre, est ravie de l’enthousiasme que suscite la philosophie au Maroc, comme en atteste le public jeune et nombreux aux événements de ces Rendez-vous. Elle préfère considérer les tensions de l’universel comme une dynamique plutôt que comme des divisions irréductibles. Elle met en œuvre sa démarche au sujet de la surprise afin que la philosophie se réapproprie la « dimension incarnée de notre existence »9.
- 1. Souleymane Bachir Diagne, Universaliser. « L’humanité par les moyens d’humanité », Paris, Albin Michel, 2024.
- 2. Mohamad Amer Meziane, Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, Paris, La Découverte, coll. « L’envers des faits », 2021.
- 3. Souleymane Bachir Diagne, De langue à langue. L’hospitalité de la traduction, Paris, Albin Michel, coll. « Espaces libres », 2024.
- 4. Frédéric Worms, Pour un humanisme vital. Lettres sur la vie, la mort et le moment présent, Paris, Odile Jacob, 2019.
- 5. Olivier Mongin, Démocratie d’en haut, démocratie d’en bas. Dans le labyrinthe du politique, préface de F. Worms, Paris, Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2023.
- 6. Michaël Fœssel, Kant et l’équivoque du monde, Paris, CNRS Éditions, coll. « Biblis », 2015.
- 7. Jean-Baptiste Brenet, Le Dehors dedans. Averroès en peinture, Paris, Macula, coll. « Patte d’oie », 2024.
- 8. Fabienne Brugère, Désaimer. Manuel d’un retour à la vie, Paris, Flammarion, 2024.
- 9. Nathalie Depraz, La Surprise. Crise dans la pensée, Paris, Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 2024.