Les cathares, ennemis de l’intérieur d’Arnaud Fossier
Nous connaissons principalement les cathares, des hérétiques actifs au Languedoc, en Flandres, en Rhénanie et dans la péninsule italienne, par quelques traités rédigés par les autorités catholiques au tournant du xiie et du xiiie siècle, selon lesquels ils refusaient les sacrements de l’Église et ne croyaient pas au purgatoire. Les cathares, comme d’autres hérésies de l’époque, contestent la séparation des clercs et des laïcs introduite par la Réforme grégorienne conduite entre 1050 et 1120. « Faire une histoire des cathares, c’est donc raconter la manière dont ces femmes et ces hommes se sont organisé·es pour critiquer les institutions dominantes, leur faire face et leur résister. »
Contestant les origines manichéennes du catharisme (par l’intermédiaire du bogomilisme byzantin), qui est d’abord une construction inquisitoriale, Arnaud Fossier associe les cathares aux patarins, ces artisans du textile milanais qui critiquent les prêtres simoniaques (qui achètent leur charge ecclésiastique) et concubinaires, annonçant une opposition plus large du monde communal contre l’ordre féodal. Les cathares, contestant la prétention du clergé à se constituer en intermédiaire du salut, sont donc attachés à « désinstitutionnaliser la foi » pour revenir à l’enseignement moral des Évangiles – « à la recherche d’une parole d’échange et non plus d’autorité ». Les cathares auraient leur propre rite, le « consolament », qui consiste en une imposition des mains en guise de baptême spirituel et qui vaudrait tous les sacrements. « Leurs principes de vie sont la chasteté, la frugalité et l’humilité. »
Les campagnes anticathares participent ce que Robert I. Moore a appelé la « société de persécution ». En effet, une décrétale de 1199 assimile l’hérésie à un crime de lèse-majesté : « L’hérésie ne peut plus dès lors être considérée comme une errance dans la foi, mais comme un crime contre la puissance publique. » La voie est ainsi ouverte pour les inquisitions, les condamnations et les croisades : « Tuez-les tous ! Dieu reconnaîtra les siens », aurait dit l’abbé de Cîteaux, Arnaud Amalric, choisi par le pape Innocent III pour mener sa guerre sainte sur les terres du comte de Toulouse. Avec ses techniques d’enquête et d’interrogatoire, « l’Inquisition a acquis la capacité de contrôler la quasi-totalité d’une population régionale ». Dans cette synthèse accessible et érudite, Arnaud Fossier est particulièrement attentif à la manière dont la répression de l’hérésie constitue un « laboratoire pour les institutions gouvernantes » (l’Église et les premiers États monarchiques). Il propose ainsi une lecture politique de l’hérésie cathare : alors que les gouvernements urbains atteignent une forme de maturité politique, « la grande affaire de l’Inquisition ne fut pas tant l’hérésie que la création d’un nouveau lien politique fondé sur l’obéissance à un pouvoir supérieur ».