Appartements témoins d’Isabelle Backouche, Sarah Gensburger et Eric Le Bourhis
Ce livre, dont chaque chapitre s’ouvre par un exemple de spoliation, est terrifiant par l’ampleur de ce qu’il révèle : la confiscation de centaines de logements de Juifs sous l’Occupation, d’abord en récupérant ceux des fugitifs de juin 1940 (sans cependant que les prisonniers de guerre ou les travailleurs réquisitionnés en Allemagne fassent l’objet de la même mesure, ce qui démontre le ciblage antisémite des nouvelles autorités), puis en s’accaparant les appartements de déportés, parfois quelques jours à peine après leur arrestation. Les victimes, de Georges Mandel dans le XVIe arrondissement jusqu’aux artisans récemment installés à Belleville ou dans le Marais, sont comparées aux nouveaux locataires, dans un premier temps des collaborateurs ou des officiers allemands, plus tard des résidents de Courbevoie, Noisy-le-Sec ou Boulogne-Billancourt, aux habitations détruites par les bombardements anglais et américains, que le pouvoir vichyste désigne comme cibles « légitimes » pour ces logements vides, prétextant des tensions sur le marché locatif parisien (qui préexistent à la guerre). Les auteurs montrent la réponse partielle du Gouvernement provisoire de la République française après la Libération et les procédures longues et souvent inefficaces d’anciens déportés ou enfants cachés souhaitant récupérer leur logement. Ces descriptions, ainsi que le travail d’enquête minutieux dans les archives parisiennes et celles des communes de la petite couronne, rendent cet ouvrage remarquable.
Les trois historiens appellent en conclusion à des études plus poussées sur les villes de province, notant qu’en Europe, seule Vienne a jusqu’alors fait l’objet d’une recension des cadastres, baux et réaffectations, comme celle proposée dans l’ouvrage. Le fait que des milliers de Parisiens d’après-guerre et d’aujourd’hui vivent dans des appartements spoliés pendant l’Occupation est d’autant plus marquant qu’il n’a jamais été mis en évidence par les autorités municipales, les travaux de mémoire ou les instances d’indemnisation mises en place depuis quarante ans.