Écologiser l’architecture

L’acte de bâtir doit tenir compte des enjeux environnementaux, l’architecture ne peut plus se contenter de bétonner la planète, elle doit impérativement expérimenter de nouvelles pratiques, des matériaux bio- et géo-sourcés, se penser eu égard au dérèglement climatique. Mathias Rollot, architecte et chercheur, maître de conférences à l’École nationale supérieure d’architecture de Grenoble, accompagne le nouveau BTP (Bois, Terre, Paille) et promeut le biorégionalisme. Il a notamment publié Décoloniser l’architecture (Le Passager clandestin, 2024).

Entretien avec Mathias Rollot

En quoi l’architecture peut-elle être un pharmakon ? D’autant que vous écrivez qu’elle est « un problème avant d’être une solution »…

Tandis qu’au quotidien, mon métier est d’enseigner « l’architecture », mes préoccupations personnelles et politiques ne sont pas tant constructives et spatiales qu’écologiques et sociales. D’où ce questionnement récurrent – que je sais partager avec de nombreux collègues des écoles d’architecture : pourquoi enseigner encore l’architecture, pourquoi former encore des étudiants en architecture aujourd’hui ? En bref, au service de qui et de quoi placer la discipline ? Ce sont ces questionnements qu’adresse le livre Décoloniser l’architecture. J’avais envie d’y travailler la possibilité que l’architecture puisse être un outil écologique et social, saisi par les peuples en vue de leur propre émancipation, de révolutions possibles et d’une résistance active à la destructivité contemporaine. Mais avant de dire ces possibilités d’utilisation des compétences architecturales au service des luttes, j’ai senti la nécessité d’un point clair sur les « héritages problématiques » dont « nous » (architectes) héritons avec « l’architecture », cette discipline historiquement utilisée au service des dominants. La tension entre cette vieille discipline dont il faut se départir, et sa métamorphose – déjà à l’œuvre ! – en une forme écologique et sociale : voilà ce qui serait la prendre comme un pharmakon – non pas au sens antique d’un art du dosage (je ne crois pas que juste « un peu » de la vieille architecture résoudrait grand-chose), mais au sens où c’est ce qui nous tue actuellement qui, une fois retourné, pourrait nous sauver.

En réalité, il y a diverses architectures : quoi de comparable entre Christian de Portzamparc, mondialement célèbre, et Simon Teyssou, qui choisit de vivre et de construire dans le monde rural ? Quels sont les collectifs qui vont dans le bon sens ?

Il est fondamental de s’entendre sur les termes, en effet. En disant « il y a aujourd’hui un problème avec l’architecture », de quoi souhaite-t-on parler : de la discipline architecturale, des édifices bâtis ou encore des architectes ? Il me semble important de poursuivre en s’accordant sur le fait que « les architectes », c’est une catégorie qui ne veut pas dire grand-chose, qui ne veut plus dire grand-chose. Certains architectes restent attachés à la forme et à l’objet dans ses aspects les plus spectaculaires, en appui sur les codes culturels internes à la discipline – un référentiel extrêmement restreint tant il est occidentalo-centré, andro-centré, bourgeois et élitiste. Je pense qu’on peut dire que Christian de Portzamparc (qui a réalisé la première Philharmonie et le Conservatoire national supérieur de Paris et qui fut le premier architecte français à recevoir le prix Pritzker en 1994) fait partie de ceux-là. À l’inverse, depuis plusieurs décennies déjà, des architectes s’engagent dans des voies radicalement différentes, à la manière de Simon Teyssou (Grand Prix de l’urbanisme 2023), Sophie Ricard ou Anna Heringer, qui chacun et chacune à leur manière, tentent d’ouvrir la discipline, de la rendre frugale et partagée, bref de la faire émerger depuis des territoires habités qu’ils et elles habitent elles-mêmes. Les initiatives concrètes ne manquent pas, bien au contraire ! Partout en France, on trouve des lieux où « devenir autre », des collectifs et des associations, des mouvements auxquels contribuer pour participer à cette métamorphose de l’architecture à l’œuvre. Aucune excuse possible !

Pourquoi la prise en compte écologique tarde-t-elle tant en France ? Qu’est-ce qui vous fait, quand même, espérer ?

Je crois que si la prise en compte écologique tarde, c’est avant tout car il y a des résistances multiples, des freins, des blocages au changement – à la fois dans le système économique social et ses règlementations, mais surtout en chacun et chacune d’entre nous, parce que l’impératif écologique nous met en demeure de bouleverser radicalement nos vies, et cela n’est simple pour personne. Il faut non seulement avoir les ressources psychologiques, sociales, intellectuelles, etc. pour engager un tel reversement ; mais avant tout, pour cela, il faut inverser complètement le système de valeurs sur lequel notre monde est fondé. Et cela ne peut être accompli ni simplement, ni immédiatement, ni dans la solitude ; c’est un chantier collectif de long terme et de longue haleine. Comme toutes les luttes, pluriséculaires ! C’est en se réancrant, pour moi, dans la longue histoire des luttes qu’on trouve paradoxalement l’énergie et l’espérance de se battre à la fois immédiatement et durablement.

Vous plaidez pour des architectures « autochtone », « réhabitantes », « décoloniales », « pluriverselles », « biorégionalistes », « sauvages », sachant que ces expressions ne sont pas synonymes. De quoi s’agit-il, et qu’ont-elles en commun ?

Je crois que cette famille d’expressions utilisées dans Décoloniser l’architecture me sert à préciser ce que je veux mettre dans la toute première formule « architecture autochtone » : une construction née du savoir-faire d’individus ancrés quelque part, qui collaborent intelligemment pour configurer les lieux qu’ils et elles habitent, de façon durable. Cette tâche – composer et recomposer, encore et encore les mondes habités – est une responsabilité qui ne peut être ni déléguée à d’autres, ni menée seul, ni être standardisée. C’est une question de « souveraineté constructive » autant que de cosmologie, un enjeu écologique et social autant qu’une problématique économique et politique. D’où l’idée d’autochtonie, utilisée en guise de synthèse, et aussi dans l’ouvrage pour rendre visibles des luttes anticoloniales et antiracistes encore bien trop peu discutées dans les mondes de l’architecture.

Propos recueillis par Thierry Paquot

Décoloniser l’architecture, préface de Françoise Vergès, postface d’Émeline Curien, Le Passager clandestin,, 2024
240 p. 22 €