Stanislas Breton. Un portrait philosophico-théologique de Jérôme de Gramont
Il faut rendre hommage à Jérôme de Gramont de montrer Breton devant la question du rapport entre le scandale du mal et la folie de la Croix.
Jankélévitch disait à propos du paradoxe de ce qu’il appelait l’organe-obstacle : « Il est un avènement continué à l’être, et du même coup (non par surcroît, mais du même coup), il est un acheminement continué vers le non-être1. » Et Stanislas Breton : « Tenir ensemble ce qui semble s’opposer, voilà une définition du paradoxe. » Une grande pensée se reconnaît à cette tension, hors de tout système.
C’est évident dès la façon dont Breton décline son identité : « Je suis un homme du Moyen Âge romain, né dans un faubourg d’Athènes, sous un arbre de Judée2. » Dans Stanislas Breton. Un portrait philosophico-théologique, Jérôme de Gramont met en perspective le cœur de la pensée de Breton autour de quatre lieux : la Judée, Athènes, Rome et Paris, auxquels il ajoute l’Ailleurs. Le premier est celui de la découverte fondamentale, le paradoxe de la Croix. Tout part de l’expérience et de la « métaphysique » de ce qu’avec Paul de Tarse il appelle, devant le Christ crucifié, « scandale pour les Juifs et folie pour les païens ». Le plus grand se fait le petit, la plus grande transcendance se révèle dans la plus grande immanence. C’est l’alliance des plus opposés, c’est le paradoxe porté à son extrême. Un Dieu qui s’abaisse et s’anéantit révèle aussitôt cet autre paradoxe : tous les petits et méprisés de la terre sont dans la condition de ce Dieu en kénose.
Ce que contemple le philosophe sous son arbre de Judée va demeurer l’ancrage fondamental de sa philosophie et de sa vie. Mais il faut donner à ce paradoxe de la Croix une consistance de pensée en allant du côté d’Athènes. Là, il trouve chez les néo-platoniciens : Plotin, Proclus, Damascius, une philosophie de l’au-delà de l’être. L’union de l’Un et du multiple comme inséparables oblige à remonter au Principe, qui fournira le titre au livre majeur de Breton, Du principe3. On ne peut remonter plus haut, puisque le Principe est ce dont tout procède mais qui n’est rien de qui procède de lui : le Principe donne ce qu’il n’a pas. Cette pensée est si vertigineuse que Breton craint de devoir parler de causa sui. Ce concept est si paradoxal lui-même qu’il est prudemment assorti d’un « comme si » ou d’un « peut-être ». Penser le Principe, c’est aussi penser le Rien, comme penser la Croix. « Penser le Rien, s’approcher du logos de la Croix, c’est pour Breton s’approcher du plus difficile, en étant sensible à l’analogie de ces deux entreprises, en sachant qu’il n’y a là qu’analogie4. » Mais dans les deux cas il faut distinguer le Rien par excès, le Principe, et le Rien par défaut qu’est la dispersion. Le premier ne peut guère s’entrevoir que l’espace d’un éclair, qui illumine notre nuit. Proximité n’est pas similitude.
La Judée et Athènes ne doivent pas faire oublier ce qui, peut-être, est à la racine de tous les autres paradoxes, à savoir ce que Breton a découvert à Rome, quand il écrivit une thèse s’éloignant de toute philosophie de la substance au profit d’une philosophie de la relation avec le couple, lui-même paradoxal car insécable : l’être est à la fois esse in et esse ad. Demeurer, être soi et aller vers l’altérité, transiter, ce duo s’applique à tout ce que Jérôme de Gramont appelle « l’espace bretonien », avec aussi bien les dimensions physiques où nous nous mouvons que les dimensions qui nous constituent (mystique, poétique et politique). Il faut tenir ensemble l’exigence d’unité et la place du multiple
C’est à Paris que Breton a confronté la pensée héritée du néoplatonisme, convergente, bien que très distincte, avec celle du Le Verbe et la Croix5, et les pensées de la dissémination, du multiple, poussées à leur extrême par les philosophes les plus lus et les plus suivis par le Paris intellectuel. L’affrontement est rude car Breton est très sensible au multiple, à la diversité, à l’ailleurs de l’Occident. Il s’agit d’arraisonner le rhizome de Deleuze, c’est-à-dire la ruine du principe hénologique, la déconstruction de Derrida, c’est-à-dire la ruine du principe ontologique, le neutre de Blanchot, c’est-à-dire la ruine du principe théologique. Breton recourt à trois dialogues platoniciens qui, déjà, comme des précurseurs de nos Modernes, ébranlaient ces trois principes : le Parménide (ébranlement de l’un), le Théétète (ébranlement de l’être), le Timée (disparition du dieu). À quoi répondent l’hénologie de Plotin, l’ontologie de Spinoza et la théologie de Thomas d’Aquin. Donc la « multiplicité » contemporaine était déjà présente en philosophie, mais y était contredite également. Ce qui permet à Breton de réaffirmer la nécessité de n’abandonner ni l’Un ni le multiple, car verser unilatéralement du côté de l’Un, c’est l’immobilisme ; verser unilatéralement du côté du multiple, c’est la non-pensée. Mais plus que cela : refuser de voir que les deux côtés de la réalité ne sont pensables que dans leurs liens. C’est sans doute ici qu’il faut faire droit, à ce que Breton appelle « la fonction Méta », c’est-à-dire le mouvement, présent bien ailleurs qu’en métaphysique, de changement, de dépassement, de transformation : « Elle n’est rien de plus que la formule développée de transit, que chacune à sa manière, la poésie, la foi chrétienne, la philosophie et la science ont tenté de traduire dans leurs langages respectifs6. »
Ainsi, sur ces quatre piliers (la Croix, le néoplatonisme, l’être relationnel, la rencontre de la philosophie contemporaine), on voit la construction méta-physique bretonienne se dresser, qui se développera à travers une quarantaine d’ouvrages et des centaines d’articles. Mais quand on va vers le plus vertigineux, on est comme Job qui met la main sur sa bouche devant ce qui le dépasse. C’est pourquoi il faut rendre hommage à Jérôme de Gramont de montrer Breton devant la question du rapport entre le scandale du mal et la folie de la Croix. Breton, en proximité avec son ami Paul Ricœur, ne peut conclure qu’à une attitude pratique, car le spéculatif est ici en échec : « S’il y a renversement, ce n’est pas tant contre le scandale du mal (ce qui ne devrait pas être) que grâce au scandale de la Croix (ce qu’un Dieu en toute logique humaine n’aurait jamais dû devenir)7. »
Comment ne pas terminer par l’homme Stanislas Breton qui fut si ferme dans sa foi et dans sa pensée, mais si sensible à l’humanité souffrante et aussi un ami aimé de tous ceux qui l’approchaient. À lire son ouvrage, on peut comprendre ce que Jérôme de Gramont dit du faible retentissement de la pensée de cet esprit extraordinaire que fut Stanislas Breton : « Intempestif, Stanislas Breton l’est à double titre : comme métaphysicien à l’âge du dépassement de la métaphysique, comme penseur de l’Un à l’époque où il n’est question que de différence et de multiple8. » J’ajouterai : à l’âge où l’on se détourne du christianisme.
- 1. Vladimir Jankélévitch, La mort [1977], précédé d’un entretien avec Frédéric Worms, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », ch. IV : « Le vieillissement », p. 280.
- 2. Stanislas Breton, De Rome à Paris. Itinéraire philosophique, Paris, Desclée de Brouwer, 1992, p. 48.
- 3. Stanislas Breton, Du principe. L’organisation contemporaine du pensable [1971], préface de Jean Greisch, Paris, Cerf, coll. « Théologie et philosophie », 2011.
- 4. Jérôme de Gramont, Stanislas Breton. Un portrait philosophico-théologique, Paris, Cerf, coll. « Philosophie et théologie », 2023, p. 133.
- 5. Stanislas Breton, Le Verbe et la Croix [1981], présentation de Joseph Doré, relecture de Jean Greisch, Paris, Mame-Desclée, coll. « Jésus et Jésus-Christ », 2010.
- 6. Jérôme de Gramont, Stanislas Breton, op. cit., p. 248.
- 7. Ibid., p. 183.
- 8. Ibid., p. 291.