Mémoires. Tome V, L’Histoire comme miroir (2007-2019) de Saïd Sadi
Mais cette génération osa autre chose, de plus iconoclaste : l’invitation à repenser la question nationale en intégrant l’ensemble des constituants historiques et culturels (berbère, arabe et français)…
En septembre 2025, les éditions Frantz Fanon publiaient le cinquième et dernier tome des Mémoires de Saïd Sadi, clôturant ainsi un long travail de reconstitution du parcours de la génération d’après-guerre. Ces ouvrages, qui sont des événements en Algérie et dans la diaspora, sont peu ou mal connus de l’opinion française, toujours conditionnée à voir l’Algérie à travers la guerre de libération. L’œuvre rapporte l’engagement de ceux que l’historien Mohammed Harbi avait nommés les « miraculés de l’Histoire » qui ont survécu aux manipulations et au révisionnisme historiques qui aliènent l’Algérie depuis son indépendance. Saïd Sadi, acteur privilégié de cette saga, est l’une des figures emblématiques d’un combat singulier.
On découvre comment cette génération, que personne n’attendait, a émergé sur une scène politique algérienne livrée à une aristocratie guerrière qui s’estimait dépositaire du destin national. Cette irruption connaîtra son apogée lors du Printemps berbère d’avril 1980, qui bouleversera la doxa du Front de libération nationale. Préconiser la lutte pacifique dans un pays où la violence institutionnelle était revendiquée comme un outil légitime et nécessaire était une gageure. Prôner le pluralisme politique et syndical en tant que moteur naturel de la gestion de la Cité dans une matrice qui faisait du parti unique l’outil exclusif de la souveraineté nationale était téméraire. Mais cette génération osa autre chose, de plus iconoclaste : l’invitation à repenser la question nationale en intégrant l’ensemble des constituants historiques et culturels (berbère, arabe et français) qui avaient sédimenté dans l’histoire d’une jeune nation assignée au rôle de réplique nord-africaine d’une Oumma arabo-islamique négatrice de toute altérité. Autre révélation de ce récit : la laïcité revendiquée par ces militants était d’abord inspirée par des traditions sécularistes multimillénaires encore vivaces dans nombre de contrées d’Afrique du Nord.
Les adversités et l’immensité du chantier n’impressionnèrent pas des jeunes qui s’employèrent à transformer la société au lieu de participer à la curée du partage de la rente. On peut lire dans le tome III de ces Mémoires, intitulé La haine comme rivale : « Pour le régime, les jeunes qui contestèrent le mythe d’une nation otage du jacobinisme, du léninisme et, déjà, de l’intégrisme, menaçaient la patrie. Les anciens opposants furent exaspérés par des prétentieux s’immisçant dans une scène réservée à l’aristocratie guerrière. Pour les islamistes, les laïcs souillaient la Oumma. Le courant socialiste français diabolisa des intrus réfutant la fable islamo-tiers-mondiste qui devait, sinon occulter, du moins relativiser ses coupables égarements. »
Cette révolution culturelle, intellectuelle et politique, fut engagée, au début des années 1970, par un collectif d’étudiants de la cité universitaire de Ben Aknoun (Alger) – à l’époque, l’une des plus grandes d’Algérie. Elle constituera un précédent dans des pratiques politiques fossilisées et essaimera rapidement dans tout le sous-continent nord-africain. Le mouvement culminera avec l’insurrection citoyenne de février 2019, qui avait mobilisé des millions d’Algériens pour une rupture radicale avec l’oligarchie militaro-policière.
Les animateurs du Printemps berbère empruntèrent un cheminement original. Au lieu de rallier d’emblée les partis de l’opposition, ils conçurent la nouvelle cité algérienne en accompagnant des figures comme les écrivains Mouloud Mammeri et Kateb Yacine, le peintre Issiakhem ou le chanteur Cherif Kheddam. Ils exhumeront les vérités interdites du mouvement national dont les bases modernistes et laïques avaient été occultées par le pouvoir. Ainsi en est-il du congrès de la Soummam, la première réunion des insurgés, tenu en août 1956, à Ouzellaguen en Kabylie. Ces assises, qui avaient transformé la révolte du 1er novembre 1954 en révolution, postulaient que l’insurrection armée visait « la renaissance d’un État algérien sous la forme d’une république démocratique et sociale, et non la restauration d’une monarchie ou d’une théocratie révolues ». Réhabilité, cet événement servira par la suite de référent au projet de refondation nationale que Saïd Sadi portera, à travers le parti qu’il fonde en 1989, le Rassemblement pour la culture et la démocratie, premier et unique parti algérien à inscrire la laïcité dans son programme.
Le tome V de ces Mémoires, L’Histoire comme miroir, couvrant la période de 2007 à 2019, débute sur l’amer constat que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Une fatalité récusée par des citoyens inscrivant leur réflexion et action en dehors des périmètres de la nomenklatura. Conscient de la subjectivité qui s’exprime dans une narration mémorielle, Saïd Sadi rappelle que celle-ci n’est pas l’histoire que l’académicien s’attelle à analyser avec méthode et recul. Pour autant, ces Mémoires dérogent aux récits apologétiques traditionnellement livrés sur l’Algérie. La minutie employée à restituer l’ensemble des faits n’esquive ni la complexité des choix opérés ni les doutes qui ont habité leurs auteurs. Sans soutien ni support, l’expérience était une gageure. On apprend, d’ailleurs, dans ce dernier opus, que la revue Esprit fut l’un des rares vecteurs français à avoir accepté de relayer, dans les années 1970, les acteurs du Printemps berbère, notamment le Groupe d’études berbères de Vincennes, rendant ainsi accessibles à l’émigration algérienne les combats de la mouvance démocrate et laïque militant au pays.
Stratégiquement, l’option était inédite : il ne s’agissait plus de se construire en réaction à l’ordre colonial ni même de se complaire dans une opposition mécanique à un régime démonétisé, mais de transformer un rejet en projet qui invitait à dire sur quelles bases, par quelles méthodes et pour quels objectifs les Algériens devaient s’accomplir individuellement et collectivement. Un défi qui n’a pas infléchi l’ordre institutionnel, mais qui est désormais au cœur du débat algérien.
Le public francophone trouvera dans ces cinq tomes les raisons anciennes et immédiates de l’impasse algérienne et les issues que celle-ci appelle. Les antiennes de la repentance que serine le régime d’Alger, les accès revanchards de la droite radicale comme les émois de la culpabilité postcoloniale de la gauche en France sont décodés en tant qu’artifices surannés qui brouillent les enjeux et diffèrent d’autant l’instauration de relations algéro-françaises adultes et fécondes. C’est le parcours d’une génération ayant ranimé la société plurielle et solidaire, qui a traversé trois mille ans d’histoire, qu’offre le témoignage de Saïd Sadi. En éclairant les luttes menées sur le terrain pour la modernité et la laïcité, cette œuvre, bousculant tabous et idées reçues, vient rappeler que la régression et la congélation politiques ne sont pas inéluctables en Algérie.