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La Pologne entre deux feux

Les bouleversements géopolitiques entrainés par le retour de Donald Trump à la Maison Blanche révèlent les fragilités internes de la Pologne, et compliquent sa volonté de jouer un rôle renforcé en Europe.


Au lendemain du renversement des nationalistes du PiS par une coalition libérale pro-européenne emmenée par Donald Tusk, la Pologne apparaissait comme un exemple, un «  renfort de l’Europe1 ». Sa victoire rendait possible le renversement d’un pouvoir illibéral. Et sa nomination en janvier 2025, à la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne (UE), apparaissait pour beaucoup, un an plus tard, comme une étape, « un moment » qui faisait de la Pologne un moteur de l’Union, tandis que ses deux plus grands alliés – la France et l’Allemagne – semblaient empêtrés dans leurs crises politiques. L’élection présidentielle en mai 2025 devrait selon les libéraux, achever le processus de retour à l’État de droit. Une victoire de leur candidat donnerait suffisamment de forces aux amis de Donald Tusk pour mener à bien leurs ambitions à la fois nationales et européennes. Notamment face à l’agression russe en Ukraine.

Or, la victoire de Donald Trump aux élections américaines et sa politique étrangère aussi tonitruante qu’imprévisible, ses comportements belliqueux, ont redistribué immédiatement les cartes. L’achèvement du projet libéral ne va plus de soi, tandis que l’extrême-droite grimpe dans les sondages, Trump trouve des émules très actifs en Pologne. Dès lors, la nouvelle situation éclaire particulièrement les faiblesses polonaises dans le jeu européen, tandis que la coalition au pouvoir à Varsovie a été fragilisée dans les questions intérieures. La Pologne, plutôt que de conduire le réveil européen, se trouve prise entre deux feux.  

Limites géopolitiques

Premier feu, les initiatives de Trump et son rapprochement de Poutine. Comme tous les États européens, la Pologne y voit une volonté de contourner l’Europe, voire l’Ukraine, pour mettre en place une nouvelle organisation mondiale de sécurité et un règlement pro-russe de la guerre en Ukraine. Un premier geste fera date, suivi de beaucoup d’autres : le refus des Etats-Unis de voter à l’ONU, le 22 février, une résolution anniversaire condamnant l’agression russe, en se rangeant aux côtés de la Russie, la Corée du Nord ou la Chine. Du jamais vu ! 

Or l’annonce d’une négociation directe entre Donald Trump et Vladimir Poutine, avec un probable protocole secret qui ferait penser au pacte germano-soviétique de 1939, appelle une réponse commune sur la sécurité européenne. « L’objectif primordial de Varsovie devrait donc être, selon un éditorialiste polonais, d’entreprendre des actions de défense conjointes – chaque fois que possible, au sein de l’OTAN et de l’UE, mais si nécessaire, également de manière indépendante et dans d’autres formats2 ». Ce qui coïncide avec l’objet des conférences informelles organisées immédiatement à Paris par Emmanuel Macron. Un rapprochement franco-britannique, c’est-à-dire entre les deux États européens membres du Conseil de Sécurité et détenteurs de l’arme nucléaire, a établi le principe d’une force européenne pour assurer la sécurité de l’Ukraine en cas de cessez le feu. Elle comporterait au moins 30 000 militaires, basé en Ukraine mais pas sur la ligne de front, et assurerait la sécurité aérienne du pays. 

On pouvait imaginer un engagement immédiat de Tusk sur cette proposition, tant pour son pays que pour l’Europe dont il assume la présidence tournante. Or il a répondu non. « Il n’est pas question d’envoyer des soldats polonais en Ukraine ! » Ce qui aurait « consterné » les Français et une partie de l’opinion polonaise, selon un grand quotidien de Varsovie qui a titré aussitôt « La Pologne a déçu3 », et dans l’opinion comme au sein du ministère des affaires étrangères, les discussions s’enflammèrent. Le débat présidentiel prenait le pas sur la solidarité avec l’Ukraine face à Trump. 

En évoquant des conflits mémoriels qui rendraient difficiles une présence militaire polonaise sur le territoire ukrainien, le gouvernement fait référence au contentieux sur les massacres de Polonais en Volhynie en 1943-1944. Ce contentieux, obsession de l’extrême droite montante, est pourtant en cours de résolution entre les deux États. Par ailleurs, la diplomatie polonaise cherche à concilier sa coopération transatlantique forte, notamment en matière de défense, et son engagement européen. Elle se veut un médiateur pour l’Europe et par là, un moteur de la construction européenne. Avec la part de son budget affectée à la Défense la plus importante de l’Union (4, 7%), elle veut être un rempart face au danger russe. Elle construit depuis plusieurs années, une sorte de ligne Maginot sur ses frontières Est, un « bouclier oriental » long de 700 km qui devrait être opérationnel en 2028. Elle prévoit de le relier avec des initiatives analogues dans les Pays Baltes et la Finlande. Elle espère lever des financements européens pour en faire une infrastructure européenne de défense4.

C’est pourquoi, si elle envisage une contribution au projet franco-britannique, Varsovie semble préférer y intégrer ce bouclier oriental. Pas des soldats. La tâche principale de l'armée polonaise serait de se préparer à la défense du flanc oriental de l'OTAN, en participant à la couverture de l'espace aérien, en soutenant la cyberdéfense, ou encore en assurant un soutien opérationnel et logistique des activités de cette force. 

Cette réponse est révélatrice des limites de l’ambition polonaise dans le jeu européen. Elle la relativise, comparée à l’attitude les Britanniques, pourtant liés aux Américains par une « relation spéciale ». Sans oublier la France à la pointe des initiatives et les Allemands jusqu’ici très prudents. Le soir même de l’élection législative, ils ont envisagé par la voix de Friedrich Merz, probable futur chancelier, que « le Vieux continent atteigne progressivement l’indépendance vis-à-vis des États-Unis  », et que s’ouvre une discussion sur un bouclier nucléaire européen fondé sur les forces françaises et britanniques. 

Ainsi, la Pologne est occultée en se repliant dans ses limites mémorielles – envoyer des troupes polonaises en Ukraine ne va pas de soi pour une partie de l’électorat – et privilégiant sa liaison essentielle avec les États-Unis – énergétique en plus de militaire. Deux sujets qui se retrouvent dans les thématiques qui animent les campagnes de l’élection présidentielle de mai. Quelle politique mémorielle ? Quelle relation avec Trump, les réfugiés ukrainiens et la « guerre hybride » menée à l’aide de migrants à la frontière biélorusse ? Quelle sécurité ?

Improbable mais pas impossible

Longtemps exclu, le retour du PiS au pouvoir inquiète. Dans les cafés varsoviens on rivalise de formules. Va-t-il gagner ? C’est peu probable. Ou encore : c’est improbable, mais pas impossible. Les sondages indiquent quelques constantes autour de trois forces (libérale, nationaliste, extrême droite) qui expriment le désarroi des uns, le désintérêt ou l’espoir des autres, ou simplement la passion des engagés. Chacun sent qu’il va se passer quelque chose d’important sur fond d’une guerre proche (dans l’espace et dans le temps), ou de la dislocation d’un mode de vie agréable installé depuis une quinzaine d’années. Car en Pologne, les peurs de la guerre ou des crises sans but, et insensées, rôdent. 

Les perceptions sont contradictoires. Pour l’Ukraine, on aide et on soutient. Une multitude de petites activités, des solidarités, des associations ou des écoles sont mobilisées pour les réfugiés ou pour envoyer de l’aide aux soldats et aux familles. Mais on craint l’extension de la guerre. C’est sensible dans le paradoxe de certains sondages : d’un côté, malgré la fatigue, 70 à 80% des personnes interrogées se disent favorables à l’aide aux Ukrainiens, et de l’autre, une même proportion des sondés refuse l’envoi de soldats polonais. D’ailleurs, les Polonais maintiennent leur ouverture aux réfugiés ukrainiens, non sans hésitations. Ils ne seraient que 49% contre 39% hostiles, et une fois la guerre terminée 61% pensent que les réfugiés devraient rentrer chez eux5.

Les mêmes phénomènes sont perceptibles à propos des migrants. Le peuple polonais, dont l’émigration est pourtant constitutive de son identité, se déclare massivement (75%) défavorable à l’accueil des migrants (non ukrainiens)6 .  Et dans la lignée des déclarations du Premier ministre, la Diète discute une nouvelle législation limitant le droit d’asile à la frontière biélorusse, en mettant l’accent sur « la guerre hybride » de la Russie et de la Biélorussie contre l’UE. S’il est incontestable que Loukachenko ait organisé des charters de réfugiés pour faire pression à la frontière polonaise, cela a également ouvert une nouvelle voie pour l’immigration clandestine qui s’alimente toute seule. Elle a la réputation parmi les migrants d’être moins périlleuse que la Méditerranée, malgré les comportements violents et humiliants des gardes-frontières ou policiers. Depuis trois ans et demi des associations accueillent les réfugiés, leur apportent une aide humanitaire (alimentation, boissons, vêtements, chaussures, etc.), et, s’ils veulent demander l’asile, un soutien juridique. Du temps du PiS, l’accueil était odieux avec la pratique systématique du push back, puis après la victoire de Tusk un adoucissement a été sensible dans un premier temps. Ça n’a pas duré. «  Ils faisaient la même chose mais avec des gants blancs, me dit une militante de Grupa Granica présente en permanence à la frontière, aujourd’hui ils ont cessé de mettre les gants blancs. » Les associations elles-mêmes, sont souvent empêchées7. Comme dans toute l’Europe, la peur est instrumentalisée. Ainsi, en plus de l’achèvement du rétablissement de l’État de droit, encore entravé par le président sortant Andrzej Duda (PiS), la peur de guerre et la désignation de l’immigration dangereuse par définition, mettent la sécurité au centre des inquiétudes des électorats avec, implicitement, le bilan des dix-huit premiers mois du gouvernement Tusk. 

Ce gouvernement a déçu malgré de belles réussites dans ses relations avec l’Union européenne et le rétablissement d’une image positive de la Pologne. La déception est nourrie par le style de gouvernement et l’absence de grandes réformes. Tusk, aux dires d’observateurs avisés, cultive à l’instar du Président français un style jupitérien. Il ne partage pas. Tout est négocié en petits groupes autour de lui et le ministre compétent, quelques experts, puis ratifié, sans discussion, au Conseil des ministres. Il faut dire qu’il n’est pas aidé par ses partenaires de coalition – surtout le parti paysan (PSL) et une aile très catholique de Troisième Voie (démocrate-chrétien) – qui bloquent la plupart des mesures « sociétales » concernant particulièrement les femmes (droit à l’IVG) ou les LGBT (mariage pour tous). Or d’après les sondages, ces réformes qui n’avancent pas, sont populaires. D’où un sentiment d’immobilisme alors que par ailleurs le Premier ministre a réussi, avec son ministre de la Justice, une libéralisation partielle de la Justice avant la réforme complète que Duda a bloquée.

Dans le même style, Tusk s’est accommodé d’une droitisation de la vie publique tandis que ses partenaires de gauche s’effondraient – deux petits partis représentant chacun 2% des voix. Il s’est attaché à disqualifier le PiS dans son électorat en révélant les nombreux scandales qui impliquent des responsables du parti, et en reprenant dans le même temps des arguments du PiS sur des thèmes sensibles comme l’immigration, les politiques sociales et la sécurité. Dès lors trois candidats se trouvent début mars en tête des sondages avec des dynamiques opposées, et dominent le scrutin de mai.

Rafał Trzaskowski, maire de Varsovie, défend les couleurs de la Plateforme civique (PO) de Donald Tusk. Libéral, en tête de la plupart des sondages, il a une bonne image. Son bilan à Varsovie est généralement apprécié, la capitale ayant connu un beau développement sous son mandat, ses liens avec les autres collectivités locales du pays peuvent également l’aider. Il est bon débatteur et orateur. On lui reproche cependant sa faible inventivité, certains le disent un peu dilettante. Il n’en demeure pas moins la personnalité ayant le plus fort taux de confiance (46%) et un des plus bas de méfiance (36%)8. 

Karol Nawrocki, candidat soutenu par le parti Droit et Justice (PiS), est l’actuel directeur de l’Institut de la mémoire nationale (IPN). Centre d’archives, l’IPN a également été un des principaux outils de la « nouvelle politique historique » mise en place par le PiS. Nawrocki est peu connu, sinon par quelques scandales de corruption, et par ses déclarations en faveur de Trump notamment sur l’Ukraine. Il se bat également en défense du charbon contre le Green Deal européen. Hostile aux migrants, il déclare vouloir mettre « unilatéralement fin » au pacte migratoire. Son rayonnement personnel est discret, sa cote de confiance est la plus faible 25%9. Son électorat est en diminution au profit, principalement de l’extrême-droite.

Slawomir Mentzen, leader de l’extrême droite, représente son parti Confédération, qui a connu une lente progression de 2019 à 2023. Il progresse rapidement depuis l’échec du PiS au dernières législatives, pour atteindre 21% dans les sondages mi mars 202510. Il se voit comme un Rassemblement national polonais plus qu’une AFD, il rassemble plusieurs cadres aux passés douteux voire néo-nazis. Il accroît son audience en développant une idéologie libertarienne, antiélitiste et individualiste entre les deux grands partis traditionnels en perte d’influence ; il s’implante surtout dans les milieux de jeunes hommes des villes (moins de 44 ans) et d’éducation secondaire11. Il a résumé son programme par cette formule qui dit tout, en plus d’une hostilité aux immigrations : «  Confédération ne veut pas de Juifs, d’homosexuels, de l’avortement, des impôts et de l’Union européenne ».   

Aucun des autres candidats ne dépasse les 10% dans les sondages. La plupart est en dessous de 5%. Dans l’éventualité d’un second tour, Rafał Trzaskowski pourrait récupérer une grande partie de ces suffrages. Sur le papier, beaucoup espère en cette dernière hypothèse. Pourtant les imaginations travaillent – que donnerait un dépassement du PiS par Confédération ? une défaite de Trzaskowski derrière Nawrocki ? etc… 

L’issue de cette élection présidentielle sera décisive pour l’avenir de la Pologne, et pour sa place au sein de l’Union européenne. Plus importante qu’une nouvelle ligne Maginot, elle provoquera sans doute des recompositions politiques intérieures, elle définira une nouvelle position au sein de l’Union européenne.  Si Tusk en sort renforcé tout en intégrant ses forces militaires aux projets européens, il pourra se prévaloir d’un grand moment pour la Pologne, une nouvelle occasion de défendre sa politique dans le contexte de la guerre et du rapprochement Trump/Poutine. Dans le cas inverse, l’Union européenne héritera d’un nouveau partisan du Trumpisme.

  • 1. Voir Jean-Yves Potel, « La Pologne renfort de l’Europe », Esprit, mai 2024.
  • 2. Eugeniusz Smolar, « Po awanturze w Białym Domu. Co robić, gdy świat się chwieje ? » [« Après l’accrochage à la Maison Blanche. Que faire quand le monde est déchiré ? », Gazeta Wyborcza, 1er mars.
  • 3. Titre à la une de Rzeczpospolita, le 18 février 2025.
  • 4. Gazeta Wyborcza, 20 février 2025.
  • 5. Voir Jakub Iwaniuk, « Le plan de la Pologne pour devenir le « bouclier oriental » de l’Europe », Le Monde, 2 janvier 2025.
  • 4. Voir Jakub Iwaniuk, « Le plan de la Pologne pour devenir le « bouclier oriental » de l’Europe », Le Monde, 2 janvier 2025.
  • 5. Gazeta Wyborcza, 20 février 2025.
  • 6. L’institut Opinia24 a réalisé un sondage pour RMF FM afin de déterminer si les Polonais étaient favorables à l’accueil d’immigrants en Pologne. 75 % des personnes interrogées sont contre (51 % plutôt contre, 24 % fortement contre), 20 % sont pour (15 % plutôt pour, 5 % fortement pour). 5 % n’ont pas d’opinion, dans la Gazeta Wyborcza, op. cit.
  • 7. Conversation le 21 février 2025, avec Aleksandra Chrzanowska, membre de l’Association d’intervention juridique et de Grupa Granica (Groupe frontière).
  • 8. Sondage Centrum Badania Opinii Społecznej (CBOS), 27 février 2025.
  • 9. CBOS, idem.
  • 10. CBOS, idem.
  • 11. Voir à ce propos Rafal Kalukin « Konfederacja straszy PiS, Mentzen ściga Nawrockiego. Rośnie nam „polskie AfD”? » [ « Confédération effraie le PiS, Mentzen poursuit Nawrocki. Une « AfD polonaise » est-elle en train de se développer ?] in Polityka, 5 mars 2025.