Le sénateur américain Bernie Sanders s’adressant aux participants d’un rassemblement « Fight Oligarchy » à la Mullett Arena de Tempe, en Arizona. Photo : Gage Skidmore via Wikimedia
Le sénateur américain Bernie Sanders s'adressant aux participants d'un rassemblement « Fight Oligarchy » à la Mullett Arena de Tempe, en Arizona. Photo : Gage Skidmore via Wikimedia

Vers la dictature oligarchique ?

Au cœur des nouvelles formes d’autoritarisme qui minent les démocraties, le philosophe Jean-Claude Monod identifie un phénomène de disjonction entre un libéralisme économique favorable aux plus riches, et la démocratie politique et sociale. Ce dialogue avec l’écrivaine et essayiste Daniela Padoan s’inscrit dans les travaux de l’Observatoire de l’autoritarisme, créé en Italie en mars 2025.

Entretien avec Jean-Claude Monod

Daniela Padoan - Vous avez beaucoup travaillé sur l’autoritarisme et les nouvelles formes qu’il revêt depuis quelques années. Comment vos recherches ont-elles convergé avec la création de l’observatoire de l’autoritarisme ? Quelles ombres voyez-vous planer sur l’horizon politique européen 1?

Jean-Claude Monod - Je me suis volontiers associé à cette initiative car je travaille depuis plusieurs années sur la montée en puissance de l’autoritarisme et sur la façon dont il mine les démocraties de l’intérieur2. Mais avec Meloni en Italie, Orban en Hongrie, les progrès fulgurants de l’extrême droite en Allemagne, la crainte d’une victoire du Rassemblement national aux élections législatives françaises - finalement déjouée notamment grâce une forte mobilisation de la gauche -, le spectre de l’autoritarisme plane sur l’Europe, renforcé d’un côté par le travail de sape de la propagande russe sur les réseaux sociaux, de l’autre par la récente victoire de Trump aux États-Unis. Un noyau de pays européens risque bientôt de devenir un fragile îlot de démocratie libérale, et il faut être d’autant plus attentif à ce qui les menace.

Les attaques contre l’État de droit, contre les juges indépendants, la restriction des droits à la critique publique des autorités, la tendance à criminaliser les protestations voire les manifestations, sont des traits communs aux courants, partis ou gouvernements que l’on peut inscrire à l’extrême droite du champ politique. Mais certains de ces aspects peuvent s’observer au-delà. La répression des manifestations a par exemple été très forte en France sous la Présidence Macron, à mesure que montait l’exaspération sociale.

Les échos qui parviennent en France de la situation italienne ont surtout concerné trois dimensions. Tout d’abord, des actions menées par le gouvernement contre des intellectuels, comme Luciano Canfora, Roberto Saviano, Donatella di Cesare. En l’occurrence Canfora avait qualifié Meloni de « néonazie dans l’âme » dans le cadre d’un raisonnement spécieux relayant l’idée d’une Ukraine néonazie, ce qui est massivement le fruit de la propagande du Kremlin. Mais la question est celle de la liberté de critique. J’ai aussi suivi avec inquiétude l’offensive contre quelques dizaines de familles formées d’un couple de femmes avec un ou plusieurs enfants, et le bras de fer engagé par le gouvernement Meloni avec la ville de Padoue qui avait inscrit ces parents à l’état civil. Enfin, la politique anti-migrants, impliquant souvent de graves atteintes aux droits de l’homme et un encouragement tacite au racisme. Autant d’indices d’un autoritarisme croissant et d’un éloignement vis-à-vis de ce que devrait être une démocratie ouverte.

D. Padoan - Aux États-Unis, ces phénomènes se confirment et s’accélèrent. Vous proposez le concept de « dictature oligarchique », pour définir un néolibéralisme autoritaire qui maintient en façade une liberté d’expression et de manifestation, tout en réprimant les mouvements sociaux et écologiques. Quelles sont les caractéristiques d’un tel type de régime ?

J-C. Monod - Les États-Unis n’ont pas encore complétement basculé dans la dictature, mais beaucoup d’observateurs et d’historiens craignent qu’ils n’y soient bien engagés : le président Trump ne gouverne quasiment que par executive orders, ressuscite des lois d’exception de la fin du XVIIIe siècle pour expulser des centaines de personnes sans se conformer au due process of law, intimide ou menace les juges qui ne font que rappeler la loi et l’illégalité de certaines pratiques ou décisions, exclut les médias critiques et les menace de rétorsions, use du levier financier pour transgresser le principe de liberté académique, fait « effacer » des sites gouvernementaux les mots qui renvoient à des réalités (« changement climatique »), des choix d’existence (« transgenres ») ou à des idéaux (« justice sociale ») dont il ne veut pas entendre parler, - un remodelage du langage qui n’est pas sans rappeler 1984 d’Orwell. L’aspect oligarchique tient bien sûr à l’alliance de milliardaires soutenant Trump et sa politique de démantèlement des régulations sociales, écologiques, financières, pour permettre un enrichissement exponentiel des plus riches par des baisses d’impôts et de taxes financées par la coupe de pans entiers de l’État social, de la recherche, de l’aide internationale… C’est quelque chose contre quoi le philosophe américain John Dewey mettait en garde déjà dans les années 1920 : le risque de prise de contrôle direct du gouvernement et de l’État par le big business.

Nous sommes ici au-delà même de la notion disputée de « libéralisme autoritaire », à laquelle je préfère d’ailleurs celle de « néolibéralisme autoritaire » car à mon sens il est essentiel de défendre la tradition du libéralisme politique, le pluralisme, la division des pouvoirs et le principe énoncé par Montesquieu selon lequel « il faut que le pouvoir arrête le pouvoir », pour faire obstacle aux autoritarismes. L’idée d’un autoritarisme (néo-)libéral avait été avancée en 1932 par le juriste allemand Hermann Heller dans un contexte précis, face à l’apparition d’un mot d’ordre avancé à la fois par l’économiste ordolibéral Alexander Rüstow et par le juriste conservateur Carl Schmitt : « État fort, économie libre ». Cela renvoie à une sorte de primat donné au marché, aux forces économiques, sur les libertés politiques, la participation démocratique, l'État de droit. Or dans les temps récents, des réformes sociales très impopulaires (sur les retraites, en France, par exemple) sont imposées par le pouvoir exécutif malgré les résistances de l’Assemblée, des syndicats, de manifestations de centaines de milliers de personnes ; on assiste à une sorte de disjonction entre un libéralisme économique favorable aux plus riches et la démocratie politique, sociale. Aux États-Unis, ce phénomène atteint avec le couple Trump-Musk de tels sommets que parler de « néolibéralisme » ne convient même plus, dans la mesure où le néolibéralisme maintenait généralement l’idée que l’État devait organiser un cadre minimal, juridique, éventuellement un « filet de sécurité » pour les individus exclus du marché. Les grands représentants de l’ordolibéralisme comme du néolibéralisme se méfiaient des leaders politiques démagogiques et irrationnels. Il faut donc trouver une autre qualification, comme celle que j’avançais sous le nom de « dictature oligarchique », si cette pente se confirme.

Parler de « néolibéralisme » ne convient même plus.

 D. Padoan - Qu’en est-il en France ?

J-C. Monod - Les attaques contre l’État de droit venues du gouvernement lui-même sont aujourd’hui le fait du ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, qui s’en est pris à plusieurs reprises aux décisions des juges, notamment après l’assassinat à Paris d’une jeune femme dont l’agresseur était visé par une OQTF (obligation de quitter le territoire français). On peut bien sûr estimer qu’il n’est pas normal qu’une personne condamnée et sous le coup d’une OQTF soit toujours sur le territoire français, surtout si elle commet un crime. Mais ce problème tenait en l’occurrence à la difficulté pratique de mettre en œuvre une décision de justice suite au refus d’accueil du pays où était censée être expulsée cette personne, non à « l’État de droit ».

D. Padoan - D’un côté les extrêmes droites prônent la « remigration », de l’autre Trump annonce la vente de titres de résidence aux États-Unis sous la forme d’une « carte dorée » à 5 millions de dollars. Vous avez écrit que la possibilité de décider souverainement quels droits accorder ou non aux étrangers ouvre la voie à une « démocratie sans droits de l’homme », une démocratie raciste. Quelle conception de la démocratie sous-tend une telle expression ?

J-C. Monod - En travaillant sur le Carl Schmitt des années 1920-303, j’ai vu l’exemple – ou le contre-exemple – d’un théoricien qui dissocie radicalement démocratie et libéralisme, en entendant par démocratie une « volonté du peuple » qui pourrait s’exprimer sur le mode plébiscitaire ou acclamatoire vis-à-vis du « chef », et par libéralisme l’égalité des droits, les droits de l’homme, l’ouverture cosmopolitique. Schmitt estime dès les années 1920 qu’une « démocratie » peut tout à fait exclure radicalement l’étranger du système du droit – ce qui facilitera son soutien aux lois de Nuremberg. Cette dissociation est catastrophique et on revoit sous nos yeux que le mépris du droit, de l'État de droit et des droits de l'homme est un continuum : la première cible est toujours l’étranger, le migrant. Mais cela concerne, en définitive, potentiellement tout le monde. Avec l’expulsion en masse d’individus accusés d’être membres d’un gang vénézuélien, sans charges précises ni du process of law, et leur envoi dans une prison « délocalisée » au Salvador, l’administration Trump nous le rappelle : cette masse d’individus enfermés sans procès, entassés à demi nus, rasés, réduits au silence, interdits de parole, de lecture, de tout, ne peut manquer d'évoquer un camp de concentration.

D. Padoan - Les formes d’expression populaires qui débordent la seule démocratie représentative, comme la vie militante et associative, ou les différentes formes de démocratie participative, semblent désorientées et incapables de parler au grand nombre. Face au risque qu’un nouveau nihilisme ouvre un boulevard au culte du chef et aux dérives autoritaires, quelles voies crédibles existent pour impliquer dans la vie publique celles et ceux qui, gagnés par le ressentiment, s’éloignent toujours plus de la politique ?

J-C. Monod - Je crois que dans la situation de grand péril que vous décrivez comme nihiliste, il faut faire deux choses à la fois : défendre la démocratie libérale, les institutions qui doivent garantir un équilibre des pouvoirs, l’indépendance relative de la justice, la liberté de recherche et de critique, les droits de l’homme. Mais aussi explorer des formes de « démocratisation de la démocratie », qui vont au-delà de la démocratie représentative classique. Cela a été le cas, avant le Covid-19, avec une multitude de mouvements dans le monde qui disaient, d’une certaine façon, « nous ne voulons pas être gouvernés ainsi », par un pouvoir lointain, méprisant et brutal, « nous voulons inventer autre chose », une démocratie plus quotidienne, plus proche, dont les votations citoyennes sur des sujets locaux pourraient être une inspiration. Malgré tout, de tels mouvements reprennent aujourd’hui : d’un côté, avec la mobilisation pour la démocratie en Amérique, les manifestations ou la tournée « Fight Oligarchy » de Bernie Sanders. Le mouvement transnational Stand Up For Science face aux assauts de l’administration Trump contre la science et la mise au pas des Universités… En un sens, la création de votre Observatoire de l’autoritarisme, et son programme dans différentes villes, me semble aussi témoigner de ce souci urgent de partager des analyses critiques et des diagnostics sur cette vague autoritaire, entre citoyens, universitaires, intellectuels et étudiants, d’exercer une vigilance collective sur les libertés publiques, de formuler des alternatives. Il faut exposer et démonter sans cesse la façon dont l’extrême droite utilise des ressentiments sociaux et économiques en les dirigeant vers des boucs émissaires, des minorités, vers les populations les plus exposées, les migrants ou les personnes trans, avec aujourd’hui le soutien de milliardaires détenteurs de médias ou de réseaux sociaux désireux de démanteler les régulations et de mettre fin à la redistribution des richesses.

 

  • 1. Une première version de cet entretien a été publiée dans le quotidien italien La Stampa : « Monod e Padoan: “Senza diritti umani le nostre democrazie si trasformano in dittature oligarchiche” », La Stampa, 18 avril 2025.
  • 2. Voir notamment Jean-Claude Monod, L’Art de ne pas être trop gouverné, Seuil, 2019 (récemment traduit en italien) et le chapitre « Autoritarisme » de l’ouvrage collectif La Société qui vient, sous la direction de Didier Fassin, Seuil, 2022.
  • 3. Jean-Claude Monod, Penser l'ennemi, affronter l'exception : réflexions critiques sur l'actualité de Carl Schmitt, La Découverte, 2007, rééd. La Découverte /Poche, 2016, avec une nouvelle préface.