Aequilibrium. 50 années de partage poétique sous la direction de Mikaël Faujour

Le parti pris des Capazza est ainsi demeuré fidèle à un souci de la condition humaine, poignante et limitée, comme à un monde où se joue toute la dialectique du hasard et de l’intention. Et c’est dans cette tension fertile que réside l’essence même du livre : à la mesure de l’homme.


Fruit d’une année d’entretiens avec les artistes de la galerie Capazza, Aequilibrium compose un geste radical, un manifeste pour une vision poétique du monde. L’ouvrage cherche à définir les spécificités du lieu, pour la célébration de son cinquantième anniversaire, jetant ici un éclairage inédit sur sa postérité.

Dès 1978, Gérard Capazza et sa compagne Sophie s’installent à Nançay, dans l’ancien corps de logis des écuyers du château, un lieu devenu l’un des plus grands sites d’exposition contemporains en France. Loin des cercles parisiens et des prescripteurs officiels, l’espace lui-même (2 000 mètres carrés rénovés) reflète cette idée d’un art proche de la terre et du réel, portant la trace du temps, du corps, du monde. La situation géographique de la galerie rejoint la symbolique, tant les esthétiques qu’elle défend sont périphériques au regard de ces cinquante dernières années. Par-delà la diversité des créateurs qui la composent (autour de quatre-vingt-dix), la « constellation Capazza » manifeste une certaine idée de la culture, à distance égale des modes de l’art institutionnel et des tentations passéistes. Considéré rétrospectivement, pareil héritage esquisse une contre-histoire de l’art – dont il n’a, certes, pas le monopole, mais qu’il illustre dans sa richesse et sa complexité.

En effet, si l’essor de la galerie Capazza, dès les années 1980, est contemporain de celui d’un art postmoderne ironique et ludique, voire kitsch, du financial art ou encore de l’écosystème culturel français subventionné par les fonds publics, son parti pris éthique en est radicalement distinct. La galerie, de fait, valorise un travail de l’objet, qui aurait approfondi le modernisme. Art de l’objet, donc – non pas d’« attitudes » (Harald Szeemann) ou d’« esthétique relationnelle » (Nicolas Bourriaud) –, issu du matériau (peinture, terre, verre, etc.), cristallisant ce qu’Henri Michaux nomme « lointain intérieur ». Traçant une voie singulière, vouée à la matière, la galerie a une éthique qui s’impose comme esthétique non pas en défiant la tradition, mais en la réinventant.

Écrit et conçu par le critique Mikaël Faujour, ce volume se distingue par son approche : un abécédaire déjouant les conventions de l’essai académique et qui, à travers ses entrées thématiques (« Main », « Matérialisme », « Utopie », « Rêverie »…), s’affranchit des catégories prévalentes. Les récits d’une centaine d’artistes – parmi lesquels Franta, Bernard Dejonghe, Lydie Arickx, Antoine Leperlier, Marc Petit – dessinent un monde parallèle à celui de l’art autorisé, où sont privilégiés l’intime, le sublime. L’enjeu ? Donner la parole à chacun – avant qu’il ne soit trop tard –, sonder ainsi la particularité d’une histoire, dans sa double dimension rétrospective et prospective, comme bilan et projection – cette vaste étude, tout à la fois d’historien, d’anthropologue et de journaliste s’efforçant de situer la galerie dans un moment historique, social, politique et critique.

Loin de la figure mythique de l’individu « plus individu » que les autres, les artistes représentés évoquent davantage celle d’un homme parmi les hommes, humble et fraternel. Les œuvres, notamment celles de Jérémie Lenoir, Marie Morel ou Jean-Louis Kolb, révèlent une attitude de modestie, de rigueur, un art qui, acceptant le principe de réalité, n’est ni divertissement ni dépaysement, mais « rempaysement  » (M. Faujour), embrassant le tragique contre le prométhéisme technologique. Ces artistes portent d’autres valeurs ; leur filiation y est conditionnée.

« La croissance économique à tout prix n’est pas dans la conception que nous avons des choses », a un jour déclaré Gérard Capazza. « Elle nous aurait détournés du chemin qui est le nôtre, de l’essentiel de ce parcours, c’est-à-dire de l’humain. Elle nous aurait conduits vers le cynisme, au détriment de la relation profonde avec les artistes et les collectionneurs. » Nulle coquetterie ici, ces propos éclairent le sens d’une démarche qui est non seulement celle des galeristes, mais d’un art peu tapageur. Aequilibrium se tient in fine à la hauteur de la vision qu’il défend : sensible, ancrée dans le réel, redonnant à l’esthétique l’une de ses fonctions cardinales, un cri de vérité face à l’imposture du monde. Le parti pris des Capazza est ainsi demeuré fidèle à un souci de la condition humaine, poignante et limitée, comme à un monde où se joue toute la dialectique du hasard et de l’intention. Et c’est dans cette tension fertile que réside l’essence même du livre : à la mesure de l’homme.

Capazza, 2025
160 p. 50 €