Mélancolie de l’art

Le rassemblement des écrits que le poète, traducteur et essayiste Claude Esteban consacra à l’art (L’Atelier contemporain, 2024), permet de saisir ce qu’était pour lui l’art supérieur : à rebours du concept et de la définition, la recherche d’une évidence face au visible.


Il fallait beaucoup de patience et beaucoup d’audace pour rassembler en un volume la plupart des textes sur l’art écrits par Claude Esteban. Les éditeurs du présent ouvrage n’en ont pas manqué, non plus que d’admiration et d’affection pour le poète des Morceaux de ciel et du Jour à peine écrit1. Plus de quarante années séparent les premiers textes des derniers, cent onze en tout, accompagnés d’un fort appareil critique et bibliographique, établi par les meilleurs spécialistes de son œuvre, et fort élégamment réunis en un livre qui vient de paraître, Par-delà les figures, avec le soin particulier qui est la marque de fabrique des éditions de L’Atelier contemporain dirigées par François-Marie Deyrolle.

Sans doute fallait-il proposer aux lecteurs une pareille somme poétique et critique, quand on connaît la prolixité du poète. Claude Esteban (1935-2006) était tout à la fois poète, essayiste, traducteur (de Juan Ramón Jimenez, Luis de Góngora, Octavio Paz, Jorge Luis Borges, Federico García Lorca ou encore Francisco de Quevedo), professeur de littérature espagnole à l’université Paris-IV, mais aussi fondateur de la revue Argile (à la demande d’Aimé Maeght) et directeur de la collection « Poésie » aux éditions Flammarion. Ami des plus grands poètes de sa génération, il a été marqué très tôt par deux figures tutélaires, l’une espagnole (Jorge Guillén, dont il a traduit le Cantique), l’autre française (Yves Bonnefoy). C’est le dialogue entre la poésie et la peinture que l’on entend d’un bout à l’autre de son œuvre poétique et, plus précisément, dans les textes qui composent ce volume.

Volume pour le moins impressionnant, dans lequel on trouvera des réflexions sur des peintres et des sculpteurs modernes aussi divers que Giorgio Morandi, Alberto Giacometti, Pablo Picasso, Raoul Ubac, Maria Helena Vieira da Silva, Eduardo Chillida, Marc Chagall, Henri Matisse, Árpád Szenes, Francis Bacon, Wifredo Lam ou Pierre Tal Coat, pour ne citer qu’eux – mais aussi sur des maîtres anciens (souvent espagnols), comme Velázquez, Goya, le Greco, Rembrandt, Murillo, Titien, Lorrain ou Caravage. Aucun doute, avec cet ensemble de textes, Claude Esteban est à placer dans le sillage des grands poètes critiques d’art, dont la France s’est faite la spécialiste, de Baudelaire à Breton, d’Apollinaire à Éluard, de Valéry à Michaux ou de Char à Jaccottet.

On ne saurait trop saluer le travail méticuleux de Xavier Bruel et Paul-Henri Giraud pour réunir un si grand nombre de textes qui, en leur temps, ont été publiés dans de nombreux catalogues d’exposition ainsi que dans différentes revues, comme le Mercure de France, La NRF et L’Éphémère. Un amour inconditionnel de l’art, poésie et peinture confondues, leur a été nécessaire pour mener à bien un travail aussi colossal. L’enjeu ? Conduire le regard par-delà les figures, comme le suggère le titre de l’ouvrage. Percer les secrets du visible, rien de moins. Noble initiative. À la limite de ce qu’il est possible d’espérer aussi, et surtout, face aux œuvres d’art les plus exigeantes.

Claude Esteban, tel qu’il apparaît à travers ces textes sur la peinture, accorde la meilleure place aux poètes, ne laissant que la moindre, ne leur en déplaise, aux historiens de l’art. Stendhal et Baudelaire l’avaient fait avant lui. Dans un article en hommage à Octavio Paz consacré au « Culte des images », par exemple, il reproche aux critiques d’art professionnels de s’éloigner de ce qu’ils examinent : l’historien de l’art est un « greffier » du visible, tandis que le poète, lui, est l’« interprète de ce qui a lieu dans la conflagration des images et de lui-même ». Si forte est l’analogie entre peinture et poésie (parce que toutes deux sont des lieux hors de tout lieu) que seuls les poètes ont pleinement voix au chapitre du discours sur l’art.

Moins conflictuelle se présente la vision d’Esteban sur le rapport au genre du portrait, qui constitue une véritable obsession dans ses textes. Qu’il s’agisse des portraits de Giacometti, de Bacon ou de Rembrandt, il interroge le mystère de la face humaine, évidente autant qu’insaisissable, familière autant qu’impénétrable. Face aux portraits des peintres, c’est une part du visible qui s’arrache à l’invisible : autant de gagné sur l’insondable de toutes choses, autant d’éloges à adresser à ceux qui se risquent aux confins de la représentation.

Car l’art supérieur, réaffirme sans cesse Esteban, est la recherche d’une évidence face au visible. Partout, il s’agit d’aller à la conquête du simple. Le pire ennemi de l’art est la définition, sa plus grande gêne le concept. Devant Picasso (qu’il n’aime pas beaucoup), devant Morandi (qu’il admire), la tâche du spectateur est de manifester, comme l’écrivent justement Xavier Bruel et Paul-Henri Giraud, « l’accomplissement ultime d’une décantation du visible pour atteindre la simplicité, la sublimation tranquille du réel, l’âme de l’objet, par-delà les figures ». Matisse est parvenu à cette simplicité radieuse, grâce à quoi la ligne n’est plus une séparation mais une continuité entre les choses, faisant naître sur ses toiles une harmonie nouvelle qui répond, à travers les siècles, à l’Arcadie perdue des origines. Le grand art ? Celui qui s’attache à l’immédiateté du réel, qui fait retour vers la contrée du sensible. Le reste n’est que chimère.

Chimère et mélancolie : car il y a, chez Esteban, une essentielle mélancolie de l’art, qui se dévoile d’un texte à l’autre. Après Baudelaire (avec qui il partage le « culte des images », suivant la formule du poète du Spleen de Paris), après Hölderlin (chez qui il reconnaît un frère souffrant, comme lui, d’une distance infranchissable entre l’homme et ses dieux), Esteban en vient à rêver d’un temps mythologique, celui d’un Éden perdu, au terme duquel une consolation s’offrirait au désespéré, une guérison à l’abandonné. Cette seconde patrie, sorte de contrée natale introuvable, au-delà du clivage entre les langues et les cultures, c’est celle que l’art des plus grands est là pour nous offrir afin de nous arracher, enfin, à nos divisions et à notre nostalgie.

Le secret, donc, de la peinture ? Esteban le trouve chez le Greco. Devant La Dormition du comte d’Orgaz, c’est une forme de sérénité, une sérénité inquiète qui s’impose au regard, « la lumen des philosophes et des méditatifs […], qui ne doit rien à l’éclat des lampes ou des astres, mais tout à une splendeur où se donnent conjointement le visible et l’invisible ». Aux guetteurs de l’être, il est offert de percer ce secret. Les poètes et les peintres sont de ceux-là, qui se tiennent aux aguets face à l’insondable. Ce qui peut s’appeler la vérité, ce qu’il y a « par-delà les figures » ? La présence toute pure.


Par-delà les figures. Écrits sur l’art 1964-2006

Claude Esteban

Éd. Xavier Bruel et Paul-Henri Giraud, préface de Pierre Vilar

  • 1. Claude Esteban, Morceaux du ciel, presque rien et Le Jour à peine écrit (1967-1992), Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2001 et 2006.
L’Atelier contemporain, 2024
952 p. 30 €