Naître et mourir de Blandine Merle
Ce recueil ne nous promet pas la simple victoire d’une vie sur une mort, mais dit avec force leur inévitable intrication. Et, quand la limite ténue qui les sépare parfois ménage un chemin, il exprime « la stupéfaction de se tenir entre ».
Si Heidegger a pensé l’homme comme un être-pour-la-mort, il est tout aussi vrai qu’il est un être-de-la-vie : naître et mourir s’accomplissent sur fond d’une même béance. Et, pour citer Blandine Merle, « le mystère de l’origine ne se tait pas moins que celui de la fin ». Mais c’est bien de l’existence entre ces deux pôles que nous parle la poétesse, dont la vie a mêlé intimement la naissance et le deuil.
Une existence perçue par les extrêmes et pourtant donnée à lire dans le plus solide, le plus banal du quotidien : tuyauteries d’un hôpital, pancarte « À vendre » qui disparaît, serviettes qui délimitent un éphémère territoire sur une plage, l’orangeade et les biscuits après l’enterrement : oui, nous sommes bien ici au pays du réel. On est donc d’autant plus surpris d’y croiser, entre autres, Abraham, Ulysse, Pénélope, Charon ou la Vierge Marie. Un des plaisirs intenses que l’on éprouve à la lecture de ce recueil, riche en peu de pages, tient à ce que le lecteur rencontre ces personnages au détour d’un poème, au moment où l’on s’y attend le moins : ainsi, l’évocation d’une anguille à dépecer débouche-t-elle sur le couteau levé au-dessus d’Isaac (« geste de mécréant », juge avec une exacte insolence l’autrice, qui a dédié le recueil à ses enfants). Ou ailleurs, Jupiter et Danaé font effraction dans la fête de Pâques, comme si, en écho à la résurrection, c’était la vie amoureuse qui reprenait le dessus et qui, unissant ciel et terre par sa célèbre pluie, laissait sur le sol « une fine pellicule d’or », comme la manne de l’amour.
Dans un même esprit aussi malicieux que profond, un poème intitulé « Nativité » évoque, à la sortie de la maternité, la mère et son nouveau-né qui se trouvent pris « dans cette vérité nouvelle / rouge comme l’aurore : / je suis un animal qui aime / (d’où peut-être l’âne et le bœuf / au fond de l’étable) ».
L’autrice, en tenant la vie dans ses bras, a ainsi tourné le dos à l’imagerie de Noël, non sans lui faire un malicieux clin d’œil en la reliant in extremis à l’animal vivant que nous sommes. Comme on peut le constater, Blandine Merle possède l’art de la chute. Parfois brève et sèche comme un cri, elle peut se produire en douceur, et non comme un effet qui se voudrait théâtral ou brillant : chez elle, « peut-être » est souvent de mise. Aussi la comparaison finale, dans ce poème comme en d’autres, même si elle renouvelle le sens du titre, ne s’impose-t-elle pas, mais se propose modestement comme l’aveu amusé et nonchalant d’un subtil à-peu-près, comme si prévalait la conscience que les mots, l’imagination poétique ne pourront décidément jamais venir à bout du foisonnement et de la profondeur de la vie. Dans un même ordre d’idées, la parenthèse, assez fréquente, fait entendre une seconde voix, plus ténue, signe d’un recul ou d’une confidence en marge du poème (ou son aboutissement dans l’infime), mais qui envahit parfois sa majeure partie. Ce sont là le flux et le reflux d’une pensée en suspens qui est venue traverser la trajectoire initiale du texte comme aux dépens de la volonté créatrice, tenue alors d’accepter ses doutes, ses ajouts subreptices, ses strates.
Cette discrète polyphonie est un hommage à la complexité des situations évoquées dans ce recueil qui confronte naissance et mort (celle-ci d’ailleurs moins propice aux échos bibliques que celle-là) ou, mieux, qui en tisse les fils, pour reprendre une image essentielle du recueil, véritable art poétique que se dit de façon éparse et récurrente. Emblématique à cet égard est l’hommage à la cinéaste récemment disparue, Éléonore Faucher, dont Brodeuses (2004) a inspiré plus d’un poème de ce recueil (le cinéma est d’ailleurs présent dans le vocabulaire poétique de Blandine Merle). Histoire d’une rencontre entre une adolescente enceinte de cinq mois et une brodeuse qui vient de perdre son fils dans un accident, le film débouche sur une douloureuse acceptation de la vie par les deux femmes, le tragique de l’absence buttant tout au long du film sur le surcroît d’une vie inimaginable.
Certes, « dans le tamis du cœur / les pensées s’entrechoquent / avec plus de tension / que l’aiguille sur la toile », mais celle-ci, en donnant peu à peu sens aux vides de la trame, permet de composer une œuvre (comment ne pas voir la finesse de la composition de Naître et mourir ?) : une messe d’enterrement peut être alors comparée à un mariage ; la mer qui se retire, annonciatrice de la mort, peut, dans le poème suivant qui lui fait face, venir chatouiller les chevilles d’un promeneur solitaire. En effet, ce recueil ne nous promet pas la simple victoire d’une vie sur une mort, mais dit avec force leur inévitable intrication. Et, quand la limite ténue qui les sépare parfois ménage un chemin, il exprime « la stupéfaction de se tenir entre ». Poésie intimiste, diront hâtivement certains ? La joyeuse énergie cosmique d’un superbe incipit leur répond : « La terre est ronde comme une parturiente. »