Le mensonge au goût de sang
Dans Dire non à la violence russe (À l’Est de Brest-Litovsk, 2024), l’écrivaine et historienne de l’art Olga Medvedkova mobilise librement sa culture pour comprendre la violence et le mensonge politiques à l’œuvre en Russie – une pensée en guerre contre la guerre.
Olga Medvedkova, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique, écrivaine et historienne de l’art, a commencé la rédaction de ces treize essais au lendemain de l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février 2022, invasion dont l’arbitraire portait à son comble son effet de violence gratuite. L’urgence de comprendre l’effrayante liberté du politique de décider l’enfer d’autrui est tragique, puisqu’il est trop tard le 25 février : la catastrophe est advenue. Pourquoi ? Comment ? Ces deux questions plantent leurs crocs dans le ventre d’une nuit d’insomnie et produisent une formidable mobilisation de toute la subjectivité réflexive de l’autrice, de son intelligence redoutable, de sa culture immense, de sa générosité, de sa douceur et de sa douleur, qui la poussent vers son carnet. Olga Medvedkova est entrée en économie psychique de guerre. Dans une logique implacable, un style limpide et personnel, une parole libre jusqu’à l’exactitude poétique, elle attaque à chaque chapitre une question de fond par un total investissement de soi pour comprendre ce qui nous détruit. Elle se bat pour l’intelligence des faits et de toute son âme, comme dans une discussion entre amis un soir très tard, quand l’heure est grave.
À côté, il y a une guerre : l’infernal gérondif de ce qui est en train d’arriver marque à la culotte cette écriture qui doit alors, sans perdre de temps, aller au plus précis, au plus profond, dans le pli exact où peut-être se cache une clé de compréhension. Pas de temps perdu, de phrases en trop : chaque chapitre entraîne, dans une argumentation très fine sur un rythme de valse à plusieurs temps, vers ce à quoi on n’avait pas encore pensé. La méthode fait comprendre enfin à quoi sert de lire de grands textes : dans la hotte de l’autrice, il y a plein d’écrits lus en amont et ressouvenus à cause de leur fond ici en jeu. Rapidement, Olga Medvedkova présente l’auteur : d’où vient-il ? Elle le situe efficacement car, dans sa générosité, elle sait qu’il faut toujours s’adresser à l’horizon d’enfance sans mémoire de la lecture, quand elle est avide de la suite. À partir d’une phrase, de la pensée qui en surgit, restituée avec clarté, Olga Medvedkova effectue un lien très juste, incroyablement fécond, avec un des aspects de la situation présente : ce lien est un geste d’artiste, comme un coup de pinceau qui révélerait le dessin qui restait embrouillé. La mort de Navalny, la force du mensonge politique, la construction de la haine, la soumission aux crimes de l’État, l’héroïsme de Zelensky, la problématique de la culpabilité collective, la logique sadomasochiste de l’autoritarisme, etc. sont des thématiques revisitées et dont le sens en est définitivement changé. Les textes trouvent leur source dans les ouvrages de philosophie, de psychanalyse, des essais divers, classiques ou oubliés, dans des films, etc. La liberté de l’autrice est ici totale jusqu’à parfois mettre en perspective le vent « qui bruisse aux oreilles » d’une référence culturelle floue et globale, comme celle du christianisme.
Et voici ces treize chapitres, comme autant d’escadrons d’intelligence partagée, en ordre de bataille sur le front du « conflit des interprétations » (Paul Ricœur). Ils visent un même objectif : mieux comprendre la violence politique et sociale à l’œuvre en Russie, qui suscite tant de poncifs géopolitiques et de stéréotypes répétitifs. La question vertigineuse du mal fait à l’homme par l’homme est embrumée d’énoncés attendus, parce que l’impensable n’est pas d’un abord agréable, et que le stéréotype en permet le contournement poli. Avec beaucoup de tact et d’élégance, ce confort est ici évacué et on plonge dans le fond de l’affaire : comment fonctionne le mensonge politique, ce mensonge auquel personne ne croit, mensonge « ouvert » du dictateur, « preuve de sa puissance », qui n’a même plus besoin de le rendre crédible pour l’imposer, puisque tous le profèrent du bout des lèvres malgré son « goût de sang », et qui lui permet parfois le luxe d’une vérité dont la prise en compte est empêchée par la coexistence avec les énoncés menteurs : « C’est ce mensonge au goût de sang sur les lèvres qui, plus que toute idée, que toute politique, que toute religion, fait demeurer un pouvoir criminel et diffère son châtiment. »
Que signifie la soumission à un pouvoir dictatorial, à son mensonge grossier, éhonté ? « Sous la torture morale, dans l’atmosphère de violence, de mensonge et d’arbitraire, l’homme perd la confiance en soi, se déracine de soi, devient le contraire de soi, se montre détestable pour soi. » Olga Medvedkova fait cracher au livre de Charlotte Beradt1 ses implications les plus subtiles : c’est la preuve par les rêves. Celui qui se soumet divorce avec lui-même et ce déracinement de soi produit l’exil intérieur fait de haine de soi, qui est le lot d’une grande majorité de citoyens et citoyennes obligés de vivre sous la botte d’un pouvoir tyrannique. La question de la soumission est reliée à l’effet intime et violent que constitue déjà le fait de proférer le mensonge grotesque d’État auquel on ne croit pas. La soumission du plus grand nombre à une dictature, système dans lequel « plus la misère et la pénurie structurelle sont grandes, et plus les privilèges sont vitaux », peut alors être mieux comprise : accepter de proférer le « mensonge ouvert » produit un esclave, un zombie, qui s’est quitté depuis longtemps et qui finit souvent par échouer dans le désastre moral du nihilisme : « Plus profond est le désastre moral que le nihilisme entraîne, et plus solide est le totalitarisme. » C’est ce désastre dont la puissance morale finit par dévitaliser le corps qui empêche la résistance des zombies pourtant avertis, mais en exil d’eux-mêmes et persuadés in fine que tout est également nul et surtout que l’héroïsme désintéressé n’existe pas.
Mais alors, comment penser la liberté, la résistance et donc « l’héroïsme des naïfs » ? Le retour à un texte de Vladimir Jankélévitch intervient ici : « Et pourtant l’abnégation pure et le courage existent ! C’est l’analyse des motivations qui est simpliste ! C’est la naïveté qui est lucide et profonde, telle est l’évidence inévidente du mouvement désintéressé. » Nous avons la chance d’être contemporains du courage héroïque du président ukrainien et de tous les combattants volontaires sur le front de la résistance armée sanglante à l’agression : encore faut-il ne pas défigurer leurs visages et leurs gestes en glosant de loin sur des « motivations » d’autant plus suspectes de buts stratégiques manipulateurs dans les analyses brillantes des commentateurs que ces derniers sont éloignés du terrain. Autre chapitre magistral, sur le « droit au deuil », qui fait comprendre la foule immense et si courageuse aux obsèques de Navalny.
Dans cet ouvrage exceptionnel, court, dense et intense s’invente une méthode de réflexion particulière pour mieux décrire la forme de violence qui caractérise non seulement un État dictatorial, mais aussi un « peuple » sous le joug. Olga Medvedkova a beaucoup lu et relu ces divers écrits majeurs qui enveloppent et travaillent de mille façons la question, sans première réponse autre que le silence, posée par les victimes survivantes des camps de la mort : « Pourquoi ? » Par conséquent, le retour de la guerre en Europe ouvre sur ce qui ne nous a en réalité jamais quittés, cet éternel désastre des guerres abominables, des dictatures sanguinaires, des souffrances inimaginables, des morts de masse, des mensonges stupéfiants, etc., qui rythment la longue durée de l’histoire humaine et qu’à chaque fois les consciences survivantes tentent après coup de comprendre pour mieux lutter contre : si « cela » recommence, serait-ce parce qu’on ne l’a pas encore compris ? Au cours du xxe siècle, à chaque surgissement d’une colossale horreur collective, après chaque séquence d’abîme où les forces destructives l’ont emporté un temps, on remet sur l’établi la question des erreurs énormes, qui sont autant de fautes morales que tous et chacun auraient commises en amont et qui auraient rendu possible le retour de l’enfer. Un grand nombre de textes majeurs sont écrits en temps de guerre et d’après-guerre, venus de tous les horizons disciplinaires (philosophie, sciences sociales, psychanalyse, romans, épopées, écrits de toutes sortes, puis films et séries) : la violence politique et le retour récurrent de ses tragédies sanglantes, aussi effroyables qu’incompréhensibles, sont au cœur de la réflexivité collective contemporaine, reprise ici de façon originale et heuristique.
C’est aussi un livre sur la lecture : pourquoi lire et se cultiver quand, à côté, le fossé se remplit de cadavres ? La culture n’est plus un but de lecture quand il se fait tard… Au contraire, lire, ici, c’est « vivre » ce que cette lecture change fondamentalement sur un sujet donné et qui concerne la survie collective. Olga Medvedkova use de ses innombrables références comme base logistique d’une pensée en guerre contre la guerre, une pensée du soir, qui ne peut pas perdre de temps puisqu’elle est dans l’urgence d’après la catastrophe, orientée vers le « futur antérieur » du passé. L’atemporalité d’un écrit classique renaît alors dans le tourment du temps présent pour mieux nous le faire comprendre. Mais une fois mieux comprise, la violence politique est-elle désamorcée ? Il reste que, depuis Pascal et avec Olga Medvedkova, savoir comment notre univers nous détruit témoigne de notre dignité.
- 1. Charlotte Beradt, Rêver sous le IIIe Reich [1966], trad. Pierre Saint-Germain, préface de Martine Leibovici, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot essais », 2018.
Dire non à la violence russe
Olga Medvedkova
Préface de Philippe de Lara