Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Notes de lecture

Dans le même numéro

D’un siècle l’autre de Régis Debray

janv./févr. 2021

Au mot « traversée », s’agissant de Régis Debray, il faudrait accoler l’adjectif « personnelle ». Son dernier livre, D’un siècle l’autre, ne ressemble pas aux (nombreux) autres. Il s’apparente à un aveu testamentaire, à un retour sur soi, sans dérapages narcissiques (ou très peu !). Il est comme porté d’un bout à l’autre par un parcours qui ne fut pas celui d’un intellectuel conforme. L’engagement « guévariste » valut à Debray de croupir quatre ans dans la prison bolivienne de Camiri. Condamné à trente années, il avait échappé de peu à une exécution qui, illégale au regard de la loi bolivienne, eût été « sommaire ».

Libéré quatre années plus tard, il séjourna au Chili de Salvador Allende, se rallia à la gauche et, bientôt, à François Mitterrand dont il deviendra un conseiller sentant le souffre. Il fut détesté par les sédentaires de la petite république des lettres. Il y eut des pochades venimeuses et des exemples de cette ironie parfumée au ressentiment. Il y eut aussi des accusations plus graves. Je pense à celle qui désignait Debray comme le responsable de l’arrestation et de l’élimination de Che Guevara. Une mauvaise rumeur. Ses amis, et Fidel Catro lui-même, ne cautionnèrent jamais ces soupçons.

En France, les lecteurs qui lurent ses livres et suivirent son travail pendant une bonne quarantaine d’années s’efforcèrent, quant à eux, d’accommoder admiration et agacement. J’en fus. Avec une sorte d’amitié querelleuse mais fidèle. À mes yeux, l’admiration allait de soi, et pas seulement pour l’ancien maquisard. Contre la philosophie médiatique et ses buzz gesticulatoires, Debray fut pendant des années un vrai recours, voire un contrepoison, pour emprunter ce substantif cher à Étiemble. Au-delà des maladresses, il incarnait une intelligence indiscutable et une culture parmi les plus éclatantes de l’époque.

L’agacement, lui, tenait à son goût immodéré pour les formules très « Normale sup’ », les ellipses intimidantes, le quant-à-soi désenchanté et professoral. On eût dit qu’il voulait démontrer à chacun de ses lecteurs qu’il était plus intelligent que lui. Posture inconsciente, bien sûr, mais qui ne favorisait pas la connivence, même littéraire. Au surplus, Régis laissa longtemps transparaître un tempérament « grognon ». Du moins tel que le définissait René Girard : «  celui qui se rend de plus en plus détestable pour le bonheur d’être aimé quand même  ».

Son nouveau livre donne sa vraie cohérence – et une certaine grandeur – à ce parcours aux innombrables étapes. Philosophe, écrivain, haut fonctionnaire, membre courtisé du jury Goncourt, conseiller politique, inventeur d’une discipline, la « médiologie », qui fit sourire avant d’être respectée, maître des requêtes au Conseil d’État, secrétaire général du Conseil du Pacifique Sud. À ces activités, il faut ajouter par exemple la création et la présidence de l’Institut européen en sciences des religions.

C’est avec Régis Debray et Emmanuel Todd que nous mîmes en commun notre défiance à l’endroit du traité de Maastricht pour créer à l’automne 1992 « Phares et balises », un groupe de réflexion « dissident ». Il compta vite une quarantaine de membres et nous invitions une fois par mois un homme politique, un grand scientifique ou un philosophe. Grâce à Denis Tillinac (disparu en septembre 2020), nous pûmes recevoir Jacques Chirac, en octobre 1994. Il était cafardeux à quelques mois de la présidentielle. À notre demande, Emmanuel Todd accepta de faire devant nous le résumé oral d’une note qu’il venait de rédiger pour la Fondation Saint-Simon. Cette note laissait entendre que, factuellement, notre invité avait encore toutes ses chances dans la course à l’Élysée. Todd insistait sur l’importance et la gravité de la « fracture sociale ». Chirac ragaillardi en prit note.

Grâce au thème de ladite fracture, les sondages de popularité changèrent d’allure dès le mois de janvier. Après avoir devancé Édouard Balladur au premier tour, Chirac fut élu face à Lionel Jospin avec 52, 6 % des suffrages exprimés. Quelques semaines après, il crut devoir nous inviter à déjeuner à l’Élysée. La conversation fut joyeuse, mais sans la moindre ambiguïté. Nous étions à gauche et déjà dans l’opposition. Dans son livre, Régis ne revient pas sur cette péripétie. Sauf peut-être, avec un brin d’humour, page 73 : « Les persécutions d’antan nous sont un précieux fonds de commerce, et nous jouons tous du Labiche dans le costume du Cid.  »

Gallimard, 2020
299 p. 20 €

Jean-Claude Guillebaud

Écrivain, essayiste, conférencier et journaliste (il a reçu le prix Albert-Londres en 1972), Jean-Claude Guillebaud est notamment l'auteur de La Tyrannie du plaisir (Points, 2007), Une autre vie est possible (Pocketn 2014) et dernièrement de La Foi qui reste (L'Iconoclaste, 2017).

Dans le même numéro

Femmes en mouvements

Les femmes sont au cœur de nombreux mouvements sociaux à travers le monde. Au-delà de la vague #MeToo et de la dénonciation des violences sexuelles, elles étaient nombreuses en tête de cortège dans le soulèvement algérien du Hirak en 2019 ou dans les manifestations contre le président Loukachenko en Biélorussie en 2020. En France, leur présence a été remarquée parmi les Gilets jaunes et dans la mobilisation contre le dernier projet de réforme des retraites. Dans leur diversité, les mouvements de femmes témoignent d’une visibilité et d’une prise de parole accrues des femmes dans l’espace public, de leur participation pleine et entière aux débats sur l’avenir de la cité. À ce titre, ils consacrent l’existence d’un « sujet politique féminin ».