Il nous reste la foi d'Olivier-Thomas Venard
L’auteur de ce livre, agrégé, docteur ès lettres et en théologie, est dominicain et professeur à l’École biblique et archéologique de Jérusalem. Le titre du livre peut tromper. La foi ici n’est pas un reste, c’est, au-delà des disputes, le fond qui rapproche ceux qui sont en désaccord. L’originalité de ce livre est d’encadrer dans une autobiographie une réflexion sur le sionisme et une analyse de la vie des institutions chrétiennes de la Ville sainte, en particulier le couvent Saint-Étienne où il réside.
Olivier-Thomas Venard se voit comme issu « d’une grande famille pharisienne catholique » qui, à chaque génération, a fourni des religieux à l’Église et des officiers à l’armée, manière de s’identifier au peuple dont on fait partie et de lui proposer une forme alors qu’il est dominé, comme les juifs dans l’Empire romain et les catholiques dans la France laïque. Cette participation à une sorte de pouvoir implicite, qui rapproche cette famille du judaïsme pharisien, tient aussi à ce que, même après le Concile, la vie y est tramée de pratiques rituelles qu’elle s’est données : invocations au réveil, bénédicité avant les repas, prière du soir en famille.
Comme chez les juifs, cette pratique fait passer la révélation divine à travers la particularité d’un groupe, d’une famille, d’une nation, elle implique une « élection », mais celle-ci n’a rien d’un privilège opposable aux autres. Ce qu’Olivier-Thomas Venard commente ainsi : « Le sens de l’élection, c’est qu’il n’y a pas de raison pour l’amour », donc pas de limites pour l’élection, qui participe d’une générosité universelle.
Arrivé à Jérusalem pour participer à une entreprise scientifique en même temps qu’inter-religieuse, Olivier-Thomas Venard se voit aussitôt obligé de se déterminer par rapport à la problématique théologico-politique dont le sionisme est l’origine. Il attend certainement beaucoup du peuple juif et partage sans doute les espoirs de Levinas, qu’il cite plusieurs fois. Pour Levinas, d’avoir enfin une terre et un État ouvre à Israël un horizon nouveau. Ce peuple, « le seul qui se définisse par une doctrine de justice, était aussi le seul qui ne puisse l’appliquer1 ». Jusqu’à présent, il a suivi une loi, il a créé un art et une littérature. Après cette « trop longue jeunesse », le moment est venu de l’action « du chef-d’œuvre » dit même Levinas, pensant peut-être aux kibboutz.
Si Olivier-Thomas Venard a partagé ces espoirs, cela n’a pas duré longtemps puisqu’en 2022, il dit n’avoir rien écrit depuis douze ans sur la situation sociopolitique en Terre sainte. Il avait constaté en effet que la multiplication des associations pour la paix (le « peace business ») n’améliorait pas la situation, que subsistait une sourde hostilité entre les Juifs et les autres. Les intellectuels musulmans étaient attentifs surtout à l’injustice sociale et politique, il leur paraissait vain de parler religion avec ceux qui étaient des occupants en Cisjordanie et à Gaza. Le maître à penser d’Olivier-Thomas Venard, le père Marcel-Jacques Dubois, se disait déçu par Israël, société qui se rapprochait de plus en plus des sociétés occidentales, obsédées par l’argent et le sexe. Déçu aussi par un État préoccupé avant tout de son extension territoriale, ne comptant pour cela que sur la force, ce qu’Olivier-Thomas Venard appelle « le suprématisme juif ».
Olivier-Thomas Venard insiste sur l’énormité des massacres du 7 octobre. Mais il montre aussi que ces massacres sont devenus un élément de la situation et qu’au lieu d’être au départ d’une nouvelle orientation politique, ils ont été comme adoptés par les deux adversaires. Les Palestiniens de Gaza ont immédiatement revendiqué comme un exploit d’avoir tué, violé, enlevé les gens des kibboutz avoisinants. Les Israéliens ont vu dans ces crimes la preuve que l’implantation juive dans le pays était décidément refusée par leurs prédécesseurs et que seule une violence continue pouvait briser ce refus. On est ainsi entré dans une guerre qui dure encore. Olivier-Thomas Venard, qui s’abstenait de commenter la situation politique en Israël depuis des années, se sent requis « d’oser une parole » sur cette situation, c’est l’objet de la quatrième partie de son livre, qui le ramène à Jérusalem où il vit.
Un événement survenu en 2005 annonçait une nouvelle orientation de l’esprit public en Israël, qui déconcerte Olivier-Thomas Venard. Ariel Sharon ayant décidé de retirer son pays de la bande de Gaza, une marche de protestation a été organisée, qui n’est pas allée vers la Knesset ou la résidence de Sharon mais vers l’esplanade des Mosquées, comme si un intégralisme territorial juif n’entendait renoncer à rien de ce qu’il pense détenir en vertu de l’élection. Depuis, les entrées juives sur l’esplanade des Mosquées sont devenues de plus en plus nombreuses et les sondages montrent un désir de plus en plus répandu de reconstruire le temple d’Hérode le Grand, celui dont parlent les Évangiles et qui a été détruit en 70 par Titus. Cette reconstruction impliquerait la destruction des mosquées qui occupent le mont du Temple actuellement.
De cette situation qui le désespère, Olivier-Thomas Venard dégage la logique. La destruction a ouvert la voie au judaïsme rabbinique et synagogal, qui s’est répandu dans le monde, et dont Levinas voyait les limites et espérait le dépassement. La demande territoriale, qui a marginalisé le judaïsme rabbinique à la suite des pogroms en Europe de l’Est, s’est emparée de l’ensemble du judaïsme après la Shoah, en oubliant, dit notre auteur, « la demande eschatologique de justice pour tous qui porte l’espérance des hommes au-delà de la figure de ce monde. On a ainsi arraché la Bible aux rabbins pour en faire le roman national d’un État à construire, avant que d’autres religieux s’en emparent à nouveau pour créer la redoutable idéologie du fameux sionisme dit religieux ».
Le livre se termine avec la mort et l’enterrement du père de l’auteur dans le Périgord. Il y a des signes du fait que la lignée de « pharisiens catholiques » dont l’auteur se réclame n’est pas éteinte, mais il ne dit rien de la pratique religieuse familiale qu’il a connue dans son enfance. Ce livre sans complaisance ne se termine pourtant pas de manière totalement négative. L’incompatibilité des appartenances reconnue, il est important, pour le judaïsme comme pour le christianisme, d’utiliser l’autre comme miroir, pour savoir ce qu’il est et ce qu’il ne veut pas être. Reste aussi le point de départ commun et l’avenir possible, qui n’est jamais fini, évoqué par saint Paul au chapitre xi de l’Épître aux Romains. Il a fallu couper des branches de l’olivier franc pour que d’autres tiges venues d’oliviers sauvages soient greffées à leur place et soient irriguées par sa sève. Restent les branches retranchées : elles ne sont pas mortes, elles sont en attente d’être entées à nouveau.
- 1. Emmanuel Levinas, « État d’Israël et religion d’Israël » [1951], Difficile Liberté. Essais sur le judaïsme, Paris, Le Livre de Poche, 1984, p. 282.