Jacques Julliard au Forum Libération de Grenoble, le 28 janvier 2012 · Crédit : Matthieu Riegler, CC-by via Wikimedia
Jacques Julliard au Forum Libération de Grenoble, le 28 janvier 2012 · Crédit : Matthieu Riegler, CC-by via Wikimedia

La vigilance de Jacques Julliard

Témoin de l’histoire et conscience critique de la gauche, Jacques Julliard (1933-2023) n’a cessé de rappeler les élus socialistes à l’idéal dont ils se réclament. Il devait cette intransigeance à une conception singulière de l’engagement, où la politique relève d’une activité pratique, dont le sens est ancré ailleurs.


Les obsèques de Jacques Julliard (1933-2023) ont été un grand rendez-vous politique, médiatique et intellectuel. Les hommages ont été rendus à celui qui était devenu une conscience critique de la gauche, après en avoir été un inlassable cartographe et anthropologue, répertoriant et confrontant les figures et les choix ayant marqué l’histoire de la gauche. Il était l’ancêtre vigilant, peu pressé de se retirer.

S’il n’avait pas l’âge de ceux dont on était tenu d’examiner la conduite pendant la dernière guerre, ce nonagénaire devait une partie de son autorité au fait d’avoir eu une expérience directe de ce dont beaucoup n’ont désormais qu’une connaissance livresque. Il avait connu personnellement et dans sa famille l’Occupation, la Résistance, la Libération. Pendant la guerre d’Algérie, maintenu « sous les drapeaux » au-delà de la durée légale du service militaire, il a vu sur place ce qu’impliquaient, face à une révolte coloniale, le « rétablissement de l’ordre » et la « pacification ».

D’entrée, dans une IVe République en bout de course, il se détermine contre le mollétisme et les « pouvoirs spéciaux » accordés en mars 1956 à Robert Lacoste, ministre résident et gouverneur général de l’Algérie en Algérie. Il est dans la minorité de la gauche réticente à accepter la doctrine selon laquelle la « pacification » devait précéder la négociation. Cette minorité inquiète est alors celle de Pierre Mendès France, dont François Mitterrand est proche ; elle a peu de surface politique. Elle est d’autant plus esseulée qu’à l’automne 1956, donc après les aveux que comportait le rapport Khrouchtchev, l’intervention soviétique à Budapest montre que si le communisme ne peut plus faire rêver, il reste une implacable contrainte pour ceux qui sont sous sa coupe.

Ces dernières années, la liste des griefs adressés par Jacques Julliard à la gauche n’avait cessé de s’allonger, au point de déplorer ouvertement le délabrement de l’idéal de gauche et de l’idée républicaine. Il a fini par interpréter ces défaillances comme un éloignement global de la gauche politique par rapport à l’idéal dont elle continue de se réclamer, d’où ce désaveu de la gauche instituée : « Je ne me sens plus représenté par ceux qui parlent en son nom. »

Encore faut-il avoir la liberté d’esprit nécessaire pour porter un tel jugement. Cette liberté d’esprit était ancrée dans une manière de se situer moralement et politiquement qui semble avoir toujours été celle de Julliard. L’énonciation de ses nombreux griefs et la rupture publique sont difficiles à comprendre si l’on ne mesure pas la distance entre quelqu’un qui, comme Julliard, a trouvé le sens de sa vie en dehors de la politique, celle-ci n’étant qu’une activité pratique, la mise en œuvre de valeurs enracinées ailleurs, et ceux pour qui elle participe directement de la recherche du sens de la vie. C’est à l’occasion du récit que fait Julliard d’une rencontre à l’Élysée avec Mitterrand que cette opposition entre deux manières de vivre avec la politique apparaît sans doute le plus clairement. À la fin de l’entretien, le président dit à son visiteur qu’au fond, il est un démocrate-chrétien. La protestation immédiate de Julliard montre qu’au lieu d’une mixité, d’une intimité entre le genre politique et le genre religieux, s’alimentant et se corrigeant réciproquement, ce qu’il vit est une séparation, une tension, ce qu’il exprime en se déclarant, à la surprise de son interlocuteur, chrétien et socialiste.

Julliard a trouvé le sens de sa vie en dehors de la politique

Cette relativisation de la politique contribue à expliquer que, dans la crise d’identité de la gauche à la fin de la IVe République, Julliard ait d’emblée pris place dans les marges, à la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), à Esprit, dans la « gauche intellectuelle », sans participation directe à la mouvance politique qui, à travers le Parti socialiste autonome (PSA) et le Parti socialiste unifié (PSU), allait ramener Michel Rocard au Parti socialiste version Mitterrand. La mise en surplomb du monde des valeurs est évidente quand Jacques Julliard évoque ses références essentielles : on y trouve des auteurs difficiles à enrôler (Pascal, Péguy) ou bien des dissidents qui ont rompu avec le milieu dont ils procédaient (Bernanos, Simone Weil). Ce « julliardisme » séparant les valeurs et les pratiques aide à comprendre l’absence en France d’une alternance politique à l’anglaise qui met en concurrence des appartenances mixtes, manifestant des visions politico-morales. Au lieu de quoi nous avons des débats d’idées et des conflits politiques mobilisant dans des champs différents des dynamiques hétérogènes, bien qu’elles puissent parfois se rencontrer de manière surprenante, quand par exemple un général catholique devient le symbole d’un sursaut démocratique.

Cette césure entre le domaine des valeurs et celui des luttes pour le pouvoir a été longtemps corrigée par l’existence et la vitalité de la nation. Mais nous assistons à l’affaiblissement, voire à la décomposition des communautés politiques, à quoi réagissent de façon confuse les populismes. À cela, Jacques Julliard paraît avoir été largement aveugle, comme le montre la liste de ses reproches à l’égard de la gauche. Son européisme semble montrer que cette crise de la nation, il avait tendance à n’en faire qu’une question de taille puisque, croyait-il, « à l’échelon européen », il serait possible de contrôler l’immigration et de faire face à la mondialisation des échanges. Pourtant, la théologie chrétienne de l’Incarnation offrait une ressource d’un tout autre ordre pour penser les difficultés d’une humanité qui ne sait pas s’unir sans se déstructurer, mais sa hantise d’un progressisme superficiel semble avoir empêché Jacques Julliard d’explorer cette voie.