Les civilisations du monde et leurs culturalités. Essais d’herméneutique culturale de Claude-Raphaël Samama
Usant d’une méthode comparatiste, Claude-Raphaël Samama s’emploie […] à explorer, en contrepoint de l’Occident, trois civilisations asiatiques, l’Inde, le Japon et la Chine.
En ces temps prétendus de « crise identitaire », voici un nouvel essai qui élargit la question en proposant un concept inédit, celui de « culturalité », en vue de saisir l’origine et le développement des civilisations advenues. Pour l’auteur, toute civilisation est formée par une culturalité qui la détermine. Riche de plusieurs cultures, chaque civilisation est déterminée par des « soubassements archaïques » qui les produisent dans leur unité et diversité. La culture d’un peuple émerge ainsi, comme une « efférence » d’une culturalité souterraine et tendant à s’imposer dans son environnement. Dans un sens phénoménologique, la culturalité serait une condition de possibilité des cultures, un a priori constitutif de leur apparition. Chaque aire culturelle traduirait un « inconscient collectif » qui opère un « symbolisme spirituel dynamique », traversant et animant l’histoire des identités collectives. Partant, l’auteur situe cet inconscient dans la tradition scripturaire, le plus souvent une textualité religieuse, soit ce qu’il appelle des « corpus fondateurs ». On pourra ici seulement s’étonner qu’il n’insiste pas plus sur l’art et ses figures de tissage civilisateur, certes aussi de source religieuse.
Usant d’une méthode comparatiste, Claude-Raphaël Samama s’emploie alors à explorer, en contrepoint de l’Occident, trois civilisations asiatiques, l’Inde, le Japon et la Chine. Il postule qu’elles doivent leur développement à leurs fondations symboliques et scripturaires, védiques, bouddhistes, confucéennes, taoïstes et souvent à leurs syncrétismes. Ce serait le cas avec le Japon bouddho-confucéen ou le sino-marxisme en Chine. Il en fait de même pour l’islam et son corpus coranique, pour l’Occident, source et moteur du christianisme, et pour l’« hébraïco-judaïsme », celui-ci traité un peu à part eu égard à son lien au texte biblique. L’inconscient originaire, que nourrissent les écrits fondateurs, agit, se perpétue en effectuant des surdéterminations, des trames de filiation, où chaque identité collective crée un système de valeurs et trouve à se poursuivre et à se régénérer.
S’appuyant sur son hypothèse d’un inconscient « cultural », l’auteur prétend montrer comment les puissances asiatiques ont pu assimiler la modernité productive de l’Occident, voire dépasser sa puissance économique, grâce aux vertus éthiques qu’elles recèlent. Hindouisme, bouddhisme, confucianisme, chacun avec la potentialité de ses marques anthropologiques, composeraient les ferments de l’essor économique récent de l’Inde, du Japon ou de la Chine. Leur « densité culturale et leur mutabilité » leur permettraient de participer à la mondialisation sans renier leurs racines symboliques. C’est là une forte thèse d’anthropologie philosophique qui pourrait étayer les positions géostratégiques de Samuel Huntington.
Tout à sa culturalité, l’auteur imputerait par ailleurs à la modernité homogénéisante un caractère dissolvant, une conflictualité latente. Il plaide dès lors pour une Terre multipolaire, respectant les cultures locales, à l’opposé d’une planète unipolaire, modelée par l’Occident qui fut colonisateur. Chaque civilisation culturale du monde serait portée historiquement, moralement et politiquement à perpétuer un « récit du monde », une « substance culturale », un propre qui la fonderaient. C’est là ouvrir sur une définition canonique des cultures, qui pourrait réjouir les fondamentalistes religieux ou des nationalismes de toute sorte. Claude-Raphaël Samama paraît préférer un déterminisme symboliste à la liberté créatrice. Les partisans de l’existence libérale et authentique, de la politique laïque, soupçonneront dans cette « assignation » culturale une aliénation identitaire, une obnubilation du soi, une idéologie fixiste. Le dispositif de la technique mondialisée crée des ruptures herméneutiques qu’il faut savoir assumer. On peut en effet penser qu’il n’y a d’existence libre que celle qui choisit, qui poursuit un projet par engagement et non par nécessité. Cette liberté implique de pouvoir se produire autrement, se convertir à un autre sens. Elle appellerait à savoir se désaffilier, échapper à toute autorité mémorielle et tutélaire, à toute origine, pour certains aliénante. Bref, à se délivrer parfois du signe ou souvent du « Texte », subis.
Dans un monde où l’expérience des hommes a beaucoup usé les corpus symboliques, en particulier de l’Occident, l’enjeu crucial est peut-être de s’adonner à un nouveau commencement pouvant revivifier des filiations sélectionnées. L’élan du futur civilisationnel pourrait être alors dans une matrice dynamique, où certaines des culturalités étudiées ancrent leur essence, affichant déjà pour preuve leur « développement » économique observable. Outre la richesse de son information, ce livre a l’immense mérite de provoquer un profond débat, aujourd’hui ouvert.