Le chemin des femmes de Michelle Perrot
Le livre que publie Michelle Perrot ne ressemble pas aux autres volumes de la collection « Bouquins ». Il réunit ses œuvres majeures en trois temps : « Ouvriers », « Marges et murs », « Femmes », et présente une sélection d’extraits de ses publications. Mais Michelle Perrot veut surtout faire participer à l’ouvrage celles et ceux avec lesquels cette œuvre s’est construite. Auteure elle est, mais avec, grâce à et pour les autres. C’est l’enjeu de cette édition argumentée et présentée avec rigueur. Non pas le livre d’une militante, mais un nouveau livre militant. Tissés dans une histoire de vie, aussi pudique que saisissante, les textes jaillissent du fil de ses rencontres (avec Ernest Labrousse, son directeur de thèse, Jean Maitron, Mona Ozouf, Arlette Farge, Françoise Thébaud, Geneviève Fraisse), de nombreux débats qu’elle a menés ou animés (sur Georges Duby, Michel Foucault), de ses entretiens (avec Rémi Lenoir), de tables rondes ou de séminaires (avec Robert Badinter), de proximités complices enfin (avec Marion Baruch, Leïla Sebbar, Assia Djebar). Ainsi donne-t-elle du relief aux débats qui ont opposé et réuni historiens et philosophes (Agulhon-Foucault) et posé les questions cruciales des choix éditoriaux (Seuil, Laterza, Plon), imprégnant « l’air du temps » d’une époque (celle de la parole publique des femmes). En bref, une histoire de l’Histoire du xxe siècle dans un livre, oui, mais surtout dans une vie. Aucun des objets qui ont composé le travail de recherche n’est une abstraction, et une fois réunis en un volume, tous sont portés par une démarche, ou plutôt un combat, sans que la qualité scientifique en souffre. Ce beau « Bouquin » retrace une passion, celle de l’émancipation et de l’égalité. Le cheminement se termine avec Mélancolie ouvrière, l’histoire d’une ouvrière en soie du Dauphiné, femme rebelle et oubliée que Michelle Perrot introduit par ces mots : « Clore ce “Bouquin” avec Lucie Baud, c’est un retour aux sources, c’est boucler la boucle : des ouvriers aux femmes, du social au genre, réunis dans la figure emblématique de Lucie. » Émouvant hommage et fidèle respect aux oublié(e)s de l’Histoire concluent et résument ainsi, en fin de compte, le travail d’une grande historienne.