La pensée décoloniale en question


L’ouvrage collectif Critique de la raison décoloniale arrive à point nommé et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il s’inscrit au sein d’un mouvement massif de diffusion dans le monde entier des idées décoloniales, dont l’approbation ou la désapprobation sont inversement proportionnelles à la connaissance précise de ces idées. Ensuite, les différentes contributions de ce livre sont l’œuvre d’universitaires et de chercheurs latino-américains qui sont à même de vérifier sur place et en connaissance de cause la pertinence des idées décoloniales.

Précisons tout de suite que ces auteurs n’entendent pas nier la nécessité d’une décolonisation des sociétés latino-américaines, mais précisément ils s’interrogent sur la légitimité d’Enrique Dussel, Walter Mignolo et Aníbal Quijano – les principaux représentants de ce courant – à incarner cette décolonisation, puisque ceux-ci s’expriment de façon quasi exclusive dans le champ universitaire.

Rappelons que le courant décolonial, même s’il présente des ressemblances avec le postcolonialisme et s’il manifeste une certaine continuité avec ce dernier, s’en veut néanmoins radicalement différent. Le postcolonialisme met l’accent sur les méfaits du colonialisme au Sud et ses prolongements actuels au Nord, avec les discriminations que subissent les immigrés et leurs descendants. Le courant décolonial ne se contente pas de critiquer le colonialisme et ses suites, il fait remonter le curseur plus haut dans le temps, en 1492, avec la découverte-invasion de l’Amérique par Christophe Colomb. Cette date constitue pour les décoloniaux une véritable charnière dans l’histoire de l’humanité, puisqu’elle fait basculer le monde dans le couple de notions modernité/colonialité, qui a donné son nom au courant d’idées porté par Mignolo, Dussel et Quijano.

À partir de cette date, les deux entités Europe et Amérique sont figées, hypostasiées dans leurs identités respectives. Pas de différences, ni de contradictions en effet dans l’« épistémè européenne » : tous les penseurs sont à mettre dans le même sac que Descartes qui, avec son cogito, ne fait qu’exprimer la volonté de domination raciste de l’homme blanc sur le reste du monde. Pour les décoloniaux en effet, le racisme est premier par rapport à l’exploitation économique des colonies. C’est le racisme qui est au fondement de la conquête de l’Amérique, bien davantage que les richesses qu’elle recèle, et c’est le racisme qui façonne depuis la fin du xve siècle le monde dans lequel on vit.

Pour les décoloniaux, il y a donc, d’un côté, l’Europe blanche et, de l’autre, l’Amérique « indigène », l’Abya Yala dont les sociétés et les empires (aztèque, inca) non seulement sont idéalisés, mais également jugés intemporels. Cette idéalisation des sociétés pré-hispaniques et de leurs « cosmovisions », considérées comme des « savoirs » différents de la pensée occidentale, fait que cette théorie participe de ce qu’on pourrait nommer un primitivisme essentialiste – un primitivisme centré sur la figure de l’Indien, assimilé au « bon sauvage ».

Ce primitivisme essentialiste va aussi de pair avec le rejet de l’hégélianisme et du marxisme, que défendent au contraire les auteurs de ce livre. Alors que Hegel s’est sans doute inspiré de l’exemple de la révolution haïtienne pour forger sa dialectique du maître et de l’esclave, Dussel le voue aux gémonies1. Dans une sorte d’hégélianisme inversé, il met ainsi en relief la notion d’« analectique », qui se veut l’exact opposé de la dialectique et qui promeut la notion indigène de Pachamama (Terre-mère). On retrouve cette posture chez le second Ranajit Guha, le chef de file des subaltern studies indiennes qui, lui aussi, donnait la priorité aux valeurs contenues dans les grandes épopées indiennes comme antidote à la dialectique hégélienne2.

Le courant décolonial, même s’il opère un basculement du monde en 1492, se présente en fait comme un mouvement axé sur le refus de l’histoire et des contradictions que recèlent les deux entités essentialisées sur lesquelles repose sa réflexion – l’Europe et l’Amérique. Les contributeurs de ce livre insistent au contraire sur l’hétérogénéité des positions et des doctrines existant au sein de l’Europe et l’impossibilité de les réduire à une figure unique qui serait subsumée sous le racisme européen, lequel ne s’est d’ailleurs pas seulement exprimé dans les colonies, mais également en Europe comme le montre Marx à propos des Irlandais. De même, s’agissant de l’Amérique latine, ils montrent qu’il est insuffisant de restreindre la catégorie des classes opprimées à celle des « indigènes » et qu’il faut y inclure celle des « Blancs » et des « métis » pauvres. Là encore apparaît le défaut d’une approche essentialiste et racialiste.

Dans ce livre, une approche marxiste est certes revendiquée, mais il s’agit d’une approche ouverte, essentiellement axée sur le « dernier Marx », celui qui vers la fin de sa vie aurait échappé à l’eurocentrisme3. Il est notamment fait allusion à sa correspondance avec la populiste Véra Zassoulitch à propos de la commune rurale russe (mir), dans laquelle Marx estime qu’il serait possible, dans certaines conditions, de passer directement de cette forme d’organisation sociale au socialisme, sans passer par la case capitaliste. Même si l’on peut avoir quelque doute sur cette possibilité eu égard aux expériences de socialisme rural tentées en Afrique, il reste qu’il est bon de déprendre Marx d’une supposée vision historienne unilinéaire centrée sur l’Europe. Le point essentiel est en effet d’historiciser tant l’histoire de l’Europe que celle des Amériques et de ne pas confiner ces deux continents dans des essences.

Enfin, le dernier intérêt de ce livre réside dans une pertinence qui déborde de loin le cas latino-américain. Que ce soit à propos de l’Afrique ou de la France, les idées décoloniales ont pour effet d’essentialiser des pans entiers de l’histoire ou de la société de ces deux entités. On en veut pour preuve les analyses en termes de « savoirs endogènes » et de « raison nègre » à propos de l’Afrique4, ou de « beaufs » et de « barbares » pour ce qui est de la France5.

  • 1. Susan Buck-Morss, Hegel et Haïti, trad. Noémie Séguol, Paris, Lignes-Léo Scheer, 2006.
  • 2. Voir Jean-Loup Amselle, L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes [2008], Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2011, chap. vi, « La voix des “sans-voix” ».
  • 3. Voir Karl Marx, Michael Löwy, Pier Paolo Poggio et Maximilien Rubel, Le Dernier Marx, communisme en devenir, Paris, Eterotopia, coll. « Rhizome », 2018.
  • 4. Voir Paulin J. Hountondji (sous la dir. de), Les Savoirs endogènes. Pistes pour une recherche, Dakar, Nena/Codesria, 1994 ; Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2013.
  • 5. Voir Houria Bouteldja, Beaufs et barbares. Le pari du nous, Paris, La Fabrique, 2023.

Critique de la raison décoloniale. Sur une contre-révolution intellectuelle
Traduit de l’espagnol par Mikaël Faujour et Pierre Madelin
Avant-propos de Mikaël Faujour

L’Échappée, 2024
256 p. 19 €