Mes nuits d’exil d'Alfredo Pena-Vega
Le livre d’Alfredo Pena-Vega a ce don de nous entraîner dans « l’aujourd’hui » de son passé. Quelque chose nous étreint en face d’une telle normalité de l’exceptionnel tragique. Cette lecture d’un lointain passé en fait basculer le tragique dans notre présent plausible.
Ce livre revient sur la période du coup d’État au Chili, telle qu’elle a été vécue par l’auteur, jeune lycéen dans l’œil du cyclone politique. En quelques heures, le 11 septembre 1973, Augusto Pinochet renverse Salvador Allende, l’armée prend le pouvoir, le palais de la Moneda est en feu, Allende se suicide pour échapper à l’assassinat. Un régime dictatorial s’installe, qui fera des dizaines de milliers de prisonniers politiques, torturés, assassinés (plus de 30 000 selon le rapport Valech de 2004), et chassera entre 500 000 et un million de Chiliens entre 1973 et 1989.
Plus 1973 s’éloigne, plus le rapprochement entre mémoire et histoire s’effectue au bénéfice de la seconde : tout récit rétrospectif, toute image reconstruite par un commentaire, voient leurs sens comme aspirés par la fin de l’histoire, aussi évidente après coup qu’elle était hypothétique sur le moment. Avec le temps, une tragédie devient une vieille histoire dont il ne reste que la charpente – le cadre en bois de l’étable, sans les chevaux qui jadis la faisaient trembler et la remplissaient de bruits et d’odeurs. Une fois les choses advenues, les versions de ce qui s’est passé se retrouvent de plus en plus stabilisées par cette logique minimale d’un engrenage vers la fin assurée de sa propre histoire. Le récit historique – qui, une fois épuré des blancs du quotidien et du vide puissant de l’« aujourd’hui », se caractérise par son éternité, ses mille formes d’achoppement, son suspens des possibles, son énorme platitude toujours matérielle – risque alors de se fossiliser avec le temps en un scénario attendu et dont le tragique a été évacué. Les analyses historiques, économiques, géopolitiques effacent les plis, bouchent les trous et « repassent » les faits dans l’autre sens, lissés par leurs explications. La matière du décor tout autour peut alors s’immobiliser et plomber l’horizon d’un dôme d’infinie platitude, qui produit parfois une horreur du présent, surtout pour l’enfant, qu’on oublie complètement après coup.
La vie quotidienne réelle est ce lieu unique où le trivial et le tragique peuvent se rencontrer dans leur évidence dénuée de sens, dans la solitude du caillou. Cette vie quotidienne, dont l’évidence, quand elle enveloppe nos corps, n’a d’égale que son effacement une fois révolue, constitue le terreau d’une compréhension intense, immédiate, entre le présent d’une lecture cinquante ans après et celui du narrateur au moment des faits. Si le stéréotype sans surprise de l’histoire des faits met à distance une lectrice, confortablement « intéressée », certains livres, certains films déchirent la surface des choses « intéressantes » et bien rangées dans le lointain des choses passées pour toucher ce qui peut faire retour. Les leçons du passé ne s’entendent que lorsque ce passé nous enveloppe de son présent le plus quotidien.
Le livre d’Alfredo Pena-Vega a sorti du tiroir ce moment historique bien connu du coup d’État chilien de 1973, vécu jour après jour par un jeune lycéen de 15 ans au moment des faits. Il y a quelque chose de rare dans ce livre, à cause de son écriture dénuée de toute rhétorique, à savoir un pouvoir presque magique de faire revenir la lectrice à sa propre adolescence où le rapport au temps, aux rues de la ville, aux centres du pouvoir, aux copains, à la nuit, etc. était tellement différent… Dès les premières pages, on sait le contexte d’un changement menaçant venu du cercle lointain du pouvoir, où la première violence du coup d’État reste enclavée dans les murs du palais, mais se laisse filtrer dans la ville par certains signes qui en changent toute l’atmosphère, comme la fumée d’un palais qui brûle au loin ou la présence inhabituelle de militaires sur ce rond-point. La lectrice peut habiter le flou et la puissance du présent juvénile, celui du lycéen qui, le matin, doit partir au lycée mais qui, ce matin-là (et les jours qui suivent), pressent et vit la bascule dans l’angoisse sourde, horrible, qui nous relie à ce que l’on devine de très grave, sans avoir les moyens de le comprendre. Le jeune Alfredo, militant de gauche juvénile, va vivre une déstabilisation progressive de sa vie quotidienne, jusqu’à l’exil. Les premiers jours, il va marcher, aller et venir, changer sans cesse d’itinéraire, limiter les cigarettes d’herbe à cause d’une perception nouvelle du danger. L’angoisse qui faisait « fumer » devient vigilance qui désormais préfère la maîtrise. Le cadre est bouleversé, mais il ressent obscurément le changement de temps politique, comme une diagonale nouvelle dont le tranchant va détruire son bonheur de vivre – confondu dans l’enfance avec le sens même de la vie. La première semaine, le paysage sonore de la nuit n’est plus le même, les jours s’étirent dans un grand silence sémantique, il tournique, sent la menace et, une fois, voit derrière un mur des cadavres, corps torturés et massacrés, spectacle qui va tout à coup crever les yeux de son enfance.
Le « chaque jour » qui remplit le monde de l’adolescence constitue l’échelle de l’écriture. La lectrice a quinze ans et marche dans la ville avec Alfredo dans des mobilités incessantes et inquiètes, d’où tout « emploi du temps » routinier est exclu. Il faut échapper à l’arrestation, aller voir sa mère, retrouver les copains, marcher, faire demi-tour, monter dans une voiture pleine de jeunes, vivre l’arrestation, subir les coups, traverser une frontière à pied, etc. Il faut marcher, mais aussi prendre des bus, trouver dans une ville étrangère l’adresse notée dans la poche. Que de rencontres qui sauvent le soir qui vient, que de types incroyables, nobles, croisés, jamais revus, jamais oubliés ; et d’autres moins grandioses, jusqu’aux brutes en uniformes souvent. Moments de vie en suspens au milieu de ce qui est en train d’advenir et qui n’est pas encore compris, où « les montagnes ne font rien qu’exister », dans une déstabilisation majeure de la vie ordinaire par l’installation d’une dictature fasciste, ressentie comme un ébranlement global de tout le monde d’avant.
On accompagne les journées de l’adolescent dans un monde qui bascule autour de lui et se rapproche de ce que c’est que d’être jeune dans un tel contexte, non pas du stéréotype culturel de la jeunesse comme dans les séries, mais de sa présence particulière au monde parfaitement oubliée par l’adulte : un état pas si facile d’énergie physique et d’interrogation psychique, où la façon de bouger, courageuse, bondissante, va de pair avec une première confiance chaque matin dans l’envolée des possibles, pétrie de non-expérimentation, de non-savoir. Une confiance a priori dans les fondations de la maison, dans le monde physique et social donné tout autour, brille dans les jeux de la jeunesse encore non « avertie » par « la vie » (étrange expression populaire pour désigner le champ compliqué des expériences possibles).
La stabilité relative du monde pendant l’enfance est sans doute le berceau de cette première confiance juvénile : son ébranlement la touche d’une façon particulière, étant d’une sensibilité extrême à la présence du cadre matériel et du contexte de vie. Cette véritable compétence à l’aperception globale d’une atmosphère changée est liée à son rapport au temps : les journées de l’enfance sont immenses, elles ne « filent pas à toute vitesse » comme pour les adultes vieillissants, mais au contraire tendent à l’extension de leur sphère sans autre fin que le sommeil.
Le livre d’Alfredo Pena-Vega a ce don de nous entraîner dans « l’aujourd’hui » de son passé. Quelque chose nous étreint en face d’une telle normalité de l’exceptionnel tragique. Cette lecture d’un lointain passé en fait basculer le tragique dans notre présent plausible. En 2025, la menace de régimes non démocratiques dans le monde devient sérieuse et, quelle que soit leur idéologie, c’est toujours un même talon de fer qui s’abat sur les nuques et piétine les libertés en quelques décrets et assassinats. Ces régimes veulent tous mettre fin à l’indépendance de la justice pour couvrir leurs méfaits et prédations, première condition de tout un programme prévisible qu’une propagande tente de masquer : arrestations, disparitions, tortures, mises à mort d’opposants, mais aussi, dans le paysage, polices spéciales, prisons, stades, camps dévolus à la répression, et camions, bus, wagons, avions nécessaires à la déportation des populations stigmatisées. La manière dont Alfredo Pena-Vega le restitue pour le Chili de 1973 rend tout à coup plus réelle la menace actuelle du retour de jours sombres, même en France, alors que les récits historiques la renvoyaient à un passé révolu. Il oblige à mieux penser la situation des personnes mineures contraintes à l’exil par la violence politique d’État.