Soif de fiction, faim de vengeance
La vengeance est-elle l’objet d’une passion collective contemporaine ? La thématique vengeresse occupe une place centrale dans les fictions – livres, séries et films – qui mettent en scène et en récit une vengeance attendue, presque rêvée, mue par une soif de justice.
Quand un méchant porte un premier coup violent dans le dos d’une victime innocente, il risque le retour immédiat de sa violence arbitraire1. Dans un réflexe compréhensible, la victime peut lui renvoyer instantanément « son poing dans la figure ». Le terme de « vengeance » n’est pas pertinent ici pour définir ce geste de défense parfois irrépressible, perçu comme légitime par le témoin et son auteur, et qui peut inaugurer une bagarre dans la cour d’école comme sur la place publique. Mais si la victime ne répond pas sur le coup et attend ne serait-ce que la nuit qui suit pour prévoir d’agresser son agresseur de la veille, alors son geste pourra être taxé de « vengeur ».
Pour qu’il y ait vengeance, il faut donc un temps minimal entre la première séquence d’un fait délictueux et une rétorsion préméditée en retour, dont la condition est l’inscription insupportable dans la mémoire de la victime du mal qu’elle a subi. Plus ce temps de latence entre le projet vengeur et sa réalisation est long, plus le terme de « vengeance » s’impose en tant que forme d’action caractéristique que la durée rend de plus en plus consistante, vraie, jusqu’à parfois redessiner une ligne de vie tout entière.
La réalité d’une vengeance s’inscrit donc dans un rythme binaire, dans une tension croissante vers son propre but après un premier fait perçu comme criminel. Le second temps du passage à l’acte vengeur peut se faire attendre, mais jamais oublier : en amont il y a le crime commis, et la mémoire de son événement tient au récit qui en témoigne. Que s’est-il passé ? Le survivant, le témoin, doit raconter ; le vengeur doit se souvenir, et ce souvenir emprisonne sa vie. Une urgence en deuil, privée de tout salut puisqu’il est trop tard, hante la conscience survivante. Le crime commis est ce viatique pour l’éternité qui marbre le visage du vengeur d’un masque minéral. Ce souvenir insupportable métamorphose le premier vertige de rage en combustion glacée qui lui dévore l’âme et le foie : il n’y aura pas d’usure avec le temps… La spécificité de la vengeance comme catégorie d’action tient à ce fondement discursif d’un récit premier, et à cette diachronie distinctive, parfois implacable.
Sans récit, pas de vengeance
Une grande partie des séries de grande consommation mondiale en ce premier tiers du xxie siècle, populaires et violentes, retracent des récits d’aventures datant d’époques et d’espaces historiques et géographiques sauvagement réinventés, frénétiquement hyper-réalisés, jusqu’à la science-fiction dont parfois l’irréalité talentueuse rencontre une vérité géopolitique2 ; ils offrent de façon récurrente le spectacle de bagarres physiques insensées entre toutes sortes d’ennemis entre eux, avant la scène finale du duel vengeur entre le héros et le méchant, qui doit être vaincu après un combat effrayant où le moindre coup semble mortel. Quels que soient les arguments et les contextes, les genres et les périodes concernés, la grande bagarre finale montre le plus souvent les deux principaux héros ; le héros, mâle ou femelle, enfin face-à-face avec son ennemi juré, après les assassinats de masse des seconds couteaux. Si le héros a son cercle d’alliés, dont les plus valeureux mourront le plus tard possible, l’ennemi, souvent puissant économiquement et politiquement, est entouré de nombreux gardes du corps formant son armée, sa bande, son clan ; tous ses défenseurs à ses ordres, multiples personnages secondaires sans visages, âmes damnées périphériques à ses côtés, formant autour du corps du méchant un bloc collectif de dominés de tous ordres, clones les uns des autres, qui mourront avant lui, pour lui. Leurs cadavres innombrables tapissent le sol où ne se tiennent encore debout que le héros et, enfin face à lui, le méchant défiguré par la rage. Les seconds couteaux assassinés en masse dans les séries n’ont aucune importance : les acteurs dans l’écran, comme les spectateurs sur les canapés, s’en désintéressent totalement. Ils n’existent pas, nulle phrase dans le scénario pour évoquer leur vie stupide (servir le méchant et mourir pour lui), aucun souci de leurs noms, leurs visages… Mais l’ennemi principal, le véritable chef des mafieux, des assassins, des prédateurs, son physique bien identifié, son style glacial, ses moustaches tressées, son genre d’élégance, son rire sardonique où culmine sa méchanceté quand il gagne, est bien reconnaissable à l’écran.
Une première condition du désir vengeur est l’identification de l’ennemi en tant que personne, individualisée, qui tient au récit de ses crimes en amont et à sa figure particulière : les séries inventent des méchants très différents les uns des autres. En face, la figure du héros, de l’héroïne, est graphiquement plus que familière, un effet de proximité empathique l’installe dans le chaud d’une immédiate solidarité du spectateur, de la spectatrice : son visage et sa présence sont familiers, le plus souvent ce sont les plus beaux. Tout autour de ces figures centrales, dans l’espace périphérique des arrière-champs, a lieu le massacre des seconds couteaux sans nom, dont l’indistinction identitaire est la marque, et dont les séries inondent les écrans : ces meurtres n’appellent aucune vengeance, car ces figures du corps humain ne font que hurler en tombant quand le fer les transperce, que leur sang jaillit, que leurs yeux sortent des orbites ; mais ils n’ont pas d’histoire, ils n’existent pas comme sujets, aucun spectateur n’éprouve le désir de les venger, et leurs cadavres dans les rues, les plaines, les escaliers et les antichambres des palaces, n’ont aucun statut moral ou pénal, pour personne.
Pour qu’il y ait vengeance, il faut donc des figures identifiables, dont les histoires de vie sont au centre de tout le dispositif qui vise à mettre en scène le moment clé, celui du dernier duel où le vengeur fait face à son ennemi « juré » ; étrange expression qui met sur la piste d’un ancrage quasi sacré de la logique vindicatoire, dont une forme discursive, le serment, en contiendrait la réalité. Comme si la promesse de vengeance avait pris racine au plus profond de l’âme du vengeur, de sa conscience morale. Il y a un cercle de solitude autour du moi obnubilé par le désir de vengeance, un espace subjectif intime que le serment à soi-même rend désertique et quasi sacré, impossible à atteindre par autrui, même cet autrui crucial qu’est la femme amoureuse du héros… Il y a du religieux, parfois du fanatisme, dans l’irréductibilité de la promesse de vengeance, dans sa détermination implacable. Le moi-vengeur est débarrassé de tout tiers.
La séduction romanesque de la vengeance
Dans les récits d’aventures policières, historiques, écrits, filmés, dessinés, surtout quand l’invention esthétique, « artistique », de l’auteur individuel ou collectif est minimale, au profit du but délibéré de séduction marchande d’un horizon de réception le plus large possible, il me semble que deux matrices sémiologiques sont nécessairement requises pour susciter une consommation dévorante : la première met en tension une rencontre amoureuse contrariée de deux personnages dont lecteurs et spectateurs de tous sexes et âges attendent, énervés, le premier rapprochement physique, le premier baiser, souvent trop tardif. La seconde matrice à l’œuvre dans la capture de l’attention passionnée du plus grand nombre est la mise en place de la mécanique vindicatoire, puissante cause finale de toute l’histoire : la séduction du rêve de vengeance, sa promesse inéluctable qui réoriente en sous-main toutes les multiples lignes de récits stratifiées et divergentes au travers de multiples chapitres, saisons, épisodes, vers un sens unique, une fin nécessaire, désirée ardemment, de l’histoire. La vengeance comme cause finale charrie donc sur son passage toutes les excroissances du scénario en remontant vers sa source, le mal qui a été fait en amont, et dont le projet vindicatif est la seule manière discursive d’en accepter la blessure. L’évidence d’une immense normalité humaine du désir de vengeance semble acquise dans notre système de croyances contemporain, tel que l’expriment ces récits, ces scénarios « d’aventures » : la logique vengeresse comme trame récurrente y est quasi nécessaire pour que le sens de ce qui s’y passe soit compris, accepté et attendu.
Le désir de vengeance comme évidence impensée constitue une machine de guerre sémiologique d’une efficacité redoutable pour envahir et captiver l’attention collective. La vengeance du héros, de l’héroïne est l’objet d’une immédiate solidarité compréhensive dans notre culture romanesque, et qui va de soi, sans besoin d’explication. En revanche, si le héros de la série d’aventure, au lendemain des crimes horribles du méchant contre les membres de sa famille ou contre lui-même, déclarait ne pas se venger, faire autre chose, le spectateur serait étonné, perturbé… Il faudrait lui expliquer le pourquoi de ce refus du chemin tout tracé vers une suite anticipée avec impatience, la promesse de vengeance, tellement bien comprise par le spectateur solidaire. Si la tension vengeresse ne porte plus l’horizon de l’histoire, quelque chose s’effondre dans son attente, l’ennui menace… L’idée de vengeance, dont les neurosciences nous disent qu’elles font s’illuminer les zones cervicales de la satisfaction et du plaisir3, serait-elle trop « bonne à penser4 », comme toute croyance collective structurant une culture commune ?
L’idée de vengeance comme projet de se « faire justice soi-même » constitue une question théorique balisée5, mais sa séduction romanesque reste une énigme. Le désir « qu’il paye ! le méchant » est puissant : la fin de l’histoire ne peut pas être la victoire définitive du méchant. L’acceptation de l’injustice comme victorieuse à cause de la « loi du plus fort » n’est pas acceptable dans un récit ; dans le réel des interactions humaines, la problématique est différente et demanderait un autre travail.
La basse vengeance comme rêve intime
La philosophie ordinaire tend le plus souvent à vouloir freiner les haines passionnées, à préférer la paix à la guerre, le dialogue à la violence, à choisir la justice contre la vengeance dont le statut moral est négatif : personnelle et fanatique, sa violence dangereuse échappe aux médiations sociales d’une société où un tiers – l’État, l’Église, le roi, l’entreprise, le maître – devrait avoir le monopole de la violence pour traiter les problèmes et conflits entre citoyens – sujets, fidèles, personnel, esclaves. Pire que tout, elle contamine un espace sans fin de rétorsions vengeresses, chacune alimentant la prochaine, dans les sociétés où le groupe des alliés entre eux – familles élargies, clans, et d’autres – se perçoit comme unique responsable de son propre honneur posé comme valeur absolue pour laquelle on meurt et on tue, en fonction de règles et de codes établis par « la coutume » et non par un tiers comme l’État, et que les ethnologues étudient. Quand le système vindicatoire est installé, il résiste longtemps à la répression des pouvoirs centraux.
Pourtant, toute collectivité, quelle que soit son échelle démographique, qui tente de survivre, doit dominer les haines de proximité, entre frères, voisins, familles, collègues, bandes, quartiers, souvent recuites et fermentant à bas bruit dans l’espace enclavé de l’entre-soi familial. De terribles faits divers éclairent parfois ces strates enfouies des blessures secrètes envenimées qui hantent et empoisonnent les subjectivités dans un en dessous des visibilités sociales convenues, jusqu’à imaginer tuer un enfant de 4 ans pour se venger de son père, comme dans l’affaire fameuse du petit Grégory (1984). La strate des haines explicites, socialement établies comme normales et légitimes dans le groupe – haines « bonnes à exprimer », contre les romanichels, les femmes, et bien sûr tous les autres ennemis collectifs du moment –, masque ces hantises de vengeance, liées aux récits de vies impossibles à imaginer, clôturées dans des espaces intimes, et qui risquent d’imploser en formes de violences incompréhensibles vues de l’extérieur, et définies comme hors-la-loi par un pouvoir central.
La séduction littéraire de la thématique vengeresse a sans doute à voir avec sa promesse de justice pure.
On peut faire ici l’hypothèse que le rêve de vengeance est souvent ressenti comme éminemment légitime, voire sacré, pour les personnes réelles en chair et en os, enchâssées au centre de leur vie quotidienne, arrimées au courant de leur unique ligne de vie parfois tragique dès l’enfance. Un rêve de vengeance peut constituer le ressort le plus intime et secret d’une subjectivité dont la souffrance ou le délire restent inatteignables par l’entourage, donc a fortiori invisibles et échappent à ce système complexe qu’est le regard social. L’ancrage du rêve (soif, besoin) de vengeance est la souffrance, cette fureur qui naît d’un événement douloureux perçu comme injuste, abominable, qui peut conduire au fait divers de presse, celui dont les lecteurs affamés s’horrifient avec volupté. Le rêve de vengeance s’ancre donc dans le double refus de l’horreur du crime et celui de son impunité : même dans nos sociétés contemporaines où l’injonction vindicatoire est condamnée et interdite, elle peut être perçue comme un devoir sacré pour une personne blessée, intimement persuadée d’être seule au monde en face d’un méchant qui aurait gagné ; cette mauvaise fin du film, insupportable… D’où peut-être la passion mondiale pour les grandes séries d’aventures qui, le plus souvent, posent une fin où le héros est récompensé et le méchant puni, après un terrible parcours d’obstacles. La force de séduction populaire du rêve de vengeance survit dans les séries, les romans policiers et les romans d’aventures au sein d’une société qui a condamné depuis longtemps le « faire justice soi-même ».
La séduction littéraire de la thématique vengeresse a sans doute à voir avec sa promesse de justice pure, hors institutions sociales, hors contexte ; celle des dieux, quand ils ont disparu, celle des Érinyes, comme dernière hypothèse salvatrice en face du désastre de la victoire définitive du crime, l’impunité assurée de la malfaisance comme fin de l’histoire. La soif de justice, tragique, me semble inscrite dans le pli le plus profond de l’intimité subjective du spectateur de série.
Soif de fiction
Que de chevauchées au rythme cardiaque, que de gouffres frôlés dans nos séries préférées… Que de grandes plaines échevelées, de murailles, de forêts, de terrain de casse, d’usines désaffectées au béton tagué, de villages en feu… Que de soieries, de velours, de tables en bois, d’immenses salles sinistres, de formes de trônes, de tours… Que de beuveries et de serments, pires que trahis, tenus… Que de corps haletants, secoués avec violence par une sexualité qui est le faire de l’amour comme celui de la haine… Que de massacres bien sûr, mais que de formes de survie… Un délire de survies, de réapparitions… La différence des âges, des sexes et des statuts est surlignée dans les séries d’aventures, mais des femmes se battent, des héros sanglotent, des gnomes sont intelligents. Tous ont des ennemis, car leurs pères, sœurs, frères, se sont assassinés jadis, violés, torturés. Les haines vengeresses sont à la mesure du sacré des liens de filiation : l’amour « des siens » (du père envers « son » fils, « sa » fille, les « frères » entre eux, le mari envers « sa » femme) est le combustible du fanatisme vengeur quand un crime a eu lieu. Il y a en boucle des micro-vengeances ponctuelles contre des sadiques de second rang, des gardiens de prisons infâmes, des sbires cruels en arrière-plan ; le héros en passant leur fera leur affaire et dans certaines séries ce sera en miroir de ce qu’ils ont fait. C’est le sadisme altruiste du héros, réparateur du monde : il torture celui qui a torturé, ce justicier infernal, qui fait alors tant de bien à tant de spectateurs et de spectatrices ! La vengeance en passant contre l’immonde salaud secondaire est un des grands plaisirs des séries.
De même, toutes les figures et possibilités de pardon de retournement sont aussi présentes : il ne faut pas caricaturer le fanatisme vindicatoire à l’œuvre comme trame de fond du lien social dans les séries dont les heures de création, et le nombre incommensurable sur la planète, sauf calcul de l’IA, rend impossible la liste de tout l’éventail possible des formes de vengeance imaginées. Bien sûr, les haines dépassent le cadre vindicatoire : la jalousie, l’envie, la rivalité et la cupidité sont aussi les raisons attendues des malveillances polymorphes. La question du pouvoir, du trône, y est cruciale, autre topos absolu de la trame dramaturgique du scénario. Mais la haine vengeresse est différente, plus intime, plus sacrée, plus solitaire, et elle offre une ligne de sens d’une implacable densité. Cette haine accrochée à une figure de l’ennemi peut aussi contaminer tous les « siens » ; sa famille, son clan, son chien, sa nation : le mécanisme d’une extension du domaine de la haine à un ennemi collectif, condition du génocide toujours vengeur, est alors en action6.
Pourquoi cette passion collective contemporaine pour toutes ces tragédies atroces et prévisibles ? Plus qu’une passion, une addiction souvent : le temps de dévoration visuelle des séries n’est plus celui d’un seul film, ce sont des nuits entières parfois qui verrouillent les spectateurs à leurs écrans. Faudrait-il poser la question d’une « soif de fiction » inhérente au fonctionnement cognitif humain ? Une faim d’histoires terribles arrivant aux autres, que l’assouvissement par prétérition de désirs frustrés ne suffirait pas à expliquer ? Le succès contemporain des séries d’aventures, consommées avec une passion addictée dans le monde entier par des publics d’une grande hétérogénéité au plan social et culturel, met sur la piste de l’hypothèse d’une faim anthropologique de fiction, d’histoires de vies différentes, inscrite dans la sphère complexe de la cognition humaine, à cause d’une avidité de comparaison comme jeu préféré ; peut-être pour mieux penser « la vie », cet espace courbe et limité, qui totalise toutes les strates discordantes ? Une faim de différences au bord du vertige, une compétence au vacillement voluptueux quand le pire est certain, un jeu mimétique violent entre champs de réalités disjointes, discordantes, où la promesse de vengeance offre son sens minimal commun.
La passion collective mondiale pour les séries contemporaines relève peut-être de cela : cette faim dévorante d’histoires de vies différentes dans des fictions où la violence vindicatoire protégée par son irréalité serait enfin permise comme jouissance première. Loin de la philosophie morale de la sagesse, la grande série d’aventure étancherait non seulement la soif de récit, mais aussi comme une faim de vengeance, jusqu’à son assouvissement final où le méchant déguste le contre-don du mal qu’il fait : quand le vengeur enfin vainqueur, enfin le plus fort, fixe les yeux de l’ennemi juré en lui enfonçant un poignard dans la poitrine, il lui enfonce aussi au fond des yeux (de la conscience) le souvenir de son crime : les yeux du méchant s’écarquillent, il meurt en ayant compris pourquoi, les yeux dans les yeux du vengeur… Le passage à l’acte vengeur, d’une violence plus ou moins barbare, sadique ou élégante, peut être économisé sous la condition de l’efficacité de cet échange crucial des regards au moment du passage à l’acte final. Toi, le méchant, tu as enfin ce que tu mérites. Et tu sais maintenant pourquoi.
Cette rencontre des yeux entre le héros et son ennemi juré est le moment attendu, silencieux, par tous en face de l’écran, car seulement en cet instant, la soif de justice rencontre le rêve de vengeance. Un contentement profond unit alors le monde non pas consolé, mais réparé. Malheureusement, la violence éventuelle, voire le sadisme de l’action vengeresse, vient trop souvent gâcher ce moment si fort, trop fugace, précieux, pour faire exploser dans le cœur du spectateur ou de la spectatrice la joie sadique totalement légitimée et bien acceptée de la basse vengeance ; celle de faire souffrir celui qui a tellement fait de mal.
- 1. On utilise ici le terme « méchant » dans sa définition enfantine de figure de celui qui fait du mal de façon arbitraire. Dans les séries policières ou d’aventures contemporaines, il y a en général une figure principale de la malfaisance, au milieu d’une pléthore de « méchants » secondaires. La théorie du mal implicite ici est qu’il est humain.
- 2. La réflexion développée ici relève d’une ethnologie « phénoménologique » du contemporain, qui ne prétend qu’à ouvrir des pistes devant être par la suite validées dans des travaux plus robustes. Le parti pris est de restituer l’atmosphère dominante au regard des formes de violences, et non pas d’étudier des sources précises d’œuvres, dont la présentation de chaque exemple prendrait trop de temps. La liste des grandes séries de consommation mondiale est accessible numériquement et constamment mise à jour. En France, les travaux de Sabine Chalvont-Demersay et de Dominique Pasquier ont ouvert le champ des analyses de contenus sémiologiques des séries. Dans les années 1970, la sémiologie française a été pionnière dans le domaine (voir les travaux, entre autres, de Gérard Genette ou de Violette Morin).
- 3. Voir Xiaochun Han, Michele J. Gelfand, Bing Wu et al., “A neurobiological association of revenge propensity during intergroup conflict”, eLife, vol. 9, e52014, 2020. Dominique J.-F. de Quervain, Urs Fischbacher, Valerie Treyer et al., “The neural basis of altruistic punishment”, Science, vol. 305, no 5688, 2004, p. 1254-1258.
- 4. Expression fameuse dans Le Totémisme aujourd’hui de Claude Lévi-Strauss : « On comprend enfin que les espèces naturelles ne sont pas choisies parce que “bonnes à manger” mais parce que “bonnes à penser” » (dans Œuvres, Gallimard, 2008, p. 533).
- 5. L’ouvrage de Laurence Devillairs, Vengeance. Le droit de ne pas pardonner (Stock, 2026), témoigne de cette tradition de penser contre les stéréotypes moraux fossilisés et de donner sa chance aux notions condamnées a priori par « la sagesse des nations ». Mais le droit de « ne pas pardonner » signifie-t-il obligatoirement la préméditation d’une vengeance ? Dans le livre remarquable de Devillairs, peut-être est-ce le statut de la violence dans l’action vengeresse elle-même qui serait à questionner, une fois acquis le droit de « ne pas pardonner » ? Et si on relativise le « passage à l’acte » comme non nécessaire, ce que l’autrice propose aussi, que reste-t-il de la promesse de vengeance, de son « corps », à savoir le retour physique du mal commis ? En quoi consiste son noyau sémiologique ? L’approche « ethno-phénoménologique » qui est la mienne tente de saisir les préjugés communs consensuels dominants dans notre culture, en dehors du débat philosophique toujours en pleine action de réflexivité permanente qui fait avancer toute une problématique.
- 6. Voir Véronique Nahoum-Grappe, Du rêve de vengeance à la haine politique, Paris, Buchet-Chastel, 2003.