Le dîner
Que reste-t-il des dîners où se mêlent les idées, les larmes, les disputes et les engagements politiques ? À partir de ses souvenirs d’enfance, l’autrice nous plonge dans l’atmosphère d’un dîner avec ses parents, Edgar Morin et Violette, entourés notamment de Marguerite Duras, Dionys Mascolo, Robert Antelme et Claude Lefort.
« Le souper est une des quatre fins de l’homme ; je ne me rappelle plus quelles sont les trois autres1. »
Au cours des dîners réussis, le plus souvent parce qu’on les a oubliées, les trois « fins dernières de l’homme » se voient reposées, repensées, au cours de ces conversations croisées qui dérivent au fil des verres que l’on a bus, d’autant plus brillantes qu’elles sont ludiques, aléatoires : et tout à coup le convive se surprend en train d’expliquer avec feu tout ce à quoi il croit croire, ce soir.
Dans la vie culturelle, concrète, quotidienne des intellectuels français, il y a bien sûr les lectures, les colloques, les séminaires, les promenades, les insomnies… Mais aussi les dîners. Leur souvenir échappe aux références en bas de page, aux biographies historiques. Il y a de nombreux travaux sur la conversation2 comme forme d’échange social de longue durée, mais il n’y a pas de prise en compte travaillée, non anecdotique, de ce moment parfois si déterminant dans l’évolution d’une pensée individuelle ou collective. Pourtant, depuis les grands banquets grecs des « deipnosophistes3 », qui en firent une performance culturelle exceptionnelle, jusqu’aux convivialistes contemporains qu’Edgar Morin estimait – lui qui avait organisé avec ses équipes de recherche les « repas sociologiques » –, l’histoire des moments où un groupe mange, boit, et discute ensemble devrait faire partie intégrante de l’histoire de l’évolution des réflexions collectives, au même titre que la lecture des journaux ou celle des réseaux sociaux.
Il se trouve que l’autrice de ces lignes garde le souvenir des dîners entre ses parents et leurs amis, avant leur séparation : elle et sa sœur Irène n’ont pas 10 ans, et ces repas ont lieu plusieurs fois par semaine, comme si le groupe avait besoin de se voir tout le temps. Le nombre des invités varie, comme les saisons et les contextes historiques et politiques, inaccessibles aux petites filles. Mais la scénographie est la même, et nourrit un souvenir diffus, flouté, emmêlé, reconstruit sans doute, dans lequel un paysage sonore (bruits, voix, cliquetis des objets, rires, disputes) se mêle à des scintillements de formes précises : celles de la table, de la salle, de silhouettes… La douceur, la gravité de certaines voix, sont d’une séduction incroyable pour l’enfant, qui ne comprend pas ce qui est dit. Elles forment un nuage d’impressions dont la globalité évasive, que l’on nomme « souvenir », est impossible à effacer. Leur tourbillon singulier traverse parfois cette grande pièce ouverte sur l’enfance et la mort qu’est le présent.
Autour de la grande table, Edgar et Violette font des pâtes à leurs amis, dans le pavillon de la rue Cramail des parents d’Edgar d’où, un matin de 1931, Luna Nahoum était partie vers la gare pour ne jamais revenir4. C’est la guerre entre les nouilles à la périgourdine, maternelles, ramollies par le beurre, le « râpé » et l’oubli du temps de cuisson, et les pâtes al dente, avec l’huile d’olive et le parmesan, que le paternel exige, énervé. Le plat est immense, on touille. La bande de la rue Saint-Benoît est le noyau. Sont toujours présents Marguerite Duras, Dionys Mascolo, bientôt avec Solange, Robert Antelme et Monique, mais le cercle est ouvert à de nouveaux venus, comme Kostas Axelos, François Fejtö, Pierre Fougeyrollas, Claude Lefort, Raymond Queneau, Lucien Brams, et d’autres encore. Ils sont jeunes, libres de toute pesée biographique rétrospective, tous vibrants, habités par la passion-mission du politique. Il y a les enfants, qui ont pour consigne de se taire, condition de l’oubli magique de l’heure du coucher. Les femmes sont présentes, puissantes, intelligentes, drôles, parfois impitoyables – il résonne encore la voix implacablement douce et définitive de Marguerite D., crachant : « Pauvre con ! »
La bande de la rue Saint-Benoît est le noyau.
Il y a d’abord les rires ; le vin rouge coule à flots, c’est l’après-guerre, personne ne pense à sa santé. Edgar est le roi des jeux de mots : ils fusent à la vitesse d’une balle de tennis, et plus le jeu de mots est stupide, plus il est hilarant. Puis les blagues, les moqueries rigolotes, les imitations jubilatoires. Tous se tordent de rire. Mais le dîner est, comme la musique, un événement temporel. La simple durée pousse dans le dos des convives vers d’autres paysages d’échanges. Le repas s’étire, le fait d’être rassasié rend pensif, le fait d’être un peu gris rend plus profond, in vino, ils veulent du vrai. Plus on est saoul, plus les discussions sont intenses et sérieuses.
Personne ne fronce les sourcils comme Edgar : si le bas de son visage, arrondi par le dessin de joues convexes – celui d’une moue ourlée –, semble rayonner d’aménité graphique, le haut du visage – quand l’urgence de l’éveil et du travail d’attention-concentration s’imposent –, offre le trait rectiligne, ferme, bien dessiné, des sourcils, noirs quand il était jeune. Cette ligne, écrite sur le front, en forme d’ailes d’oiseau, tirée vers les tempes, surplombe des yeux légèrement bridés où scintille la soif de sens et de communion, et aussi quelque chose d’un éclat d’enfance. Les discussions, inatteignables pour les enfants, sont certainement brillantes, portent sans doute sur des sujets variés, des souvenirs, des lectures, des idées…
Puis quelque chose a été touché. Une plaie à vif saigne de nouveau, et le politique fait irruption. La fureur d’un convive convoque le monde, le plafond se déchire, le ciel aussi, la nappe, et tombe alors sur la table dans un flot de larmes le bloc sanglant du tragique de l’histoire humaine. Tout cela renverse le plat de nouilles et hurle une inconsolation absolue. Sans doute l’argumentation symphonique morinienne et les analyses des uns et des autres seraient formidables à relire. Mais un dîner n’existe que dans son propre présent.
Autour de la table, passé minuit, tous sont « humiliés et offensés5 » par l’injustice de l’histoire du monde ; même l’enfant le ressent. Une insomnie taraudante depuis la nuit des temps interdit toute acceptation de quoi que ce soit : les convives refusent une vie normale, la résistance est la seule réponse. L’autrice de ces lignes apprendra plus tard qu’un clivage douloureux séparait ceux qui voulaient défendre l’appartenance au parti et la fidélité sacrée à la classe ouvrière, malgré les bavures et les erreurs du stalinisme, et ceux, dont Edgar et Claude L., qui se sentaient de plus en plus mal face à ce qui se passait à l’Est. La question était celle de la trahison : trahir son parti ou les valeurs qui avaient poussé à adhérer au parti. Les injures « cons ! », « salauds ! », résonnent encore et semblaient séparer le monde en deux camps : un jour, Edgar expliquera à sa fille qu’il valait mieux appartenir au camp des « cons ».
Par moments, un des convives se lève et, cessant de viser le ciel du doigt, le pointe vers un ennemi découvert en face, à cause d’une phrase qu’au demeurant nul n’a bien comprise, une « connerie » dira-t-on plus tard. Mais la discussion est devenue dispute, la table un ring, les phrases des pierres lancées qui coupent l’élan des paroles, sectionnent les tiges des floraisons argumentaires. Les yeux lancent des éclairs meurtriers. Le vacarme est à son point d’acmé. Ils ont oublié « les petites » : « elles dorment ». Un convive ulcéré veut partir, « Je ne resterai pas une minute de plus à cette table », des mains le rassoient – « Allons, c’est ridicule » –, la compote est là, le sucré est persuasif… La fureur-douleur a fait exploser la scène, mais le temps courbe de la nuit se creuse dans son sillon le plus profond, ce pli le plus éloigné du jour et du social, entre deux heures et demie et trois heures et demie : il entraîne insensiblement la tablée vers le souvenir du matin.
La fureur s’est dissoute, on est d’accord sur le fond, on s’étreint, yeux humides, et puis on chante. Edgar connaît mille chansons et il aimera toute sa vie celle-ci6 :
La liberté, c’est toute l’existence,
Mais les humains ont créé les prisons,
les règlements, les lois, les convenances
Et les travaux, les bureaux, les maisons.
Ai-je raison ?
Alors disons :
Mon vieux copain, la vie est belle,
Quand on connaît la liberté,
N’attendons plus, partons vers elle,
L’air pur est bon pour la santé.
Partout, si l’on en croit l’histoire,
Partout on peut rire et chanter,
Partout on peut aimer et boire,
À nous, à nous la liberté !
Beaucoup d’invités sont partis. Les derniers restent dans le champ de ruines, apaisés, dessoûlent autour d’un dernier verre, moment précieux de la fin de nuit : la connivence est palpable, les rires heureux, les embrassades vraies, et, au petit matin, une immense nostalgie sans contenu, celle qui signe l’impossibilité de savoir si on est heureux ou malheureux, celle qui fait que l’on ne veut pas se quitter, s’envole avec la fumée de la dernière cigarette.
Quelles traces ces dîners, liés à une période de la vie de ce groupe – tous futurs auteurs reconnus – et période la plus heureuse de sa vie pour Edgar, a-t-il un jour dit à sa fille, ont-ils laissé sur leurs œuvres à venir ?
- 1. Voir « Correspondance inédite de Mme Du Deffand, précédée d’une notice par le marquis de Sainte-Aulaire », Revue des deux mondes, tome 24, 1859, p. 677-697.
- 2. Voir, par exemple, Benedetta Craveri, L’Âge de la conversation, Paris, Gallimard, 2002.
- 3. Lire Christian Jacob, Faut-il prendre les deipnosophistes au sérieux ?, Paris, Les Belles Lettres, 2020.
- 4. Elle a eu une crise cardiaque sur le chemin de la gare.
- 5. Référence à l’ouvrage de Fiodor Dostoïevski, Humiliés et offensés, 1861.
- 6. René Clair, À nous la liberté, 1931.