Ici sont les dragons II
Suite d’un premier volet crée en novembre 2024, Ici sont les dragons. Deuxième période d’Ariane Mnouchkine se donne à la Cartoucherie de Vincennes depuis le mois de mars. Si le repère temporel est d’abord constitué par l’entre-deux guerres, c’est plus largement le tragique de l’histoire qui occupe ici le devant de la scène.
La citation d’Hélène Cixous choisie par Ariane Mouchkine pour introduire sa présentation des Dragons, saison I (1917-1918) doit être relue au moment de voir ce deuxième chapitre (1918-1933) : « Nous qui sommes le public de l'an 2024, nous sommes datés. Quand a commencé notre Histoire ? Il y a 3000 ans, hier, par une guerre. L'Histoire-Légende aura toujours commencé par une guerre, une révolution, la fin d'un monde, le commencement d'un monde (…)1 »
C’est une déchirure au cutter. Et saigne à nouveau, fine diagonale sur la peau, la vieille cicatrice d’abimes : la mémoire historique floue, épaisse et muette, qui s’est lovée avec le temps dans le ventre de l’adulte vieillissant comme un gros chat, remue. Elle sort ses griffes d’acier, cette boule aux yeux rouges, qui ronronnait dans le chaud des tripes, pour nous labourer le foie de vieilles dates cruelles, inconsolées. En face du tragique de l’histoire sans cesse réapparu, la stupeur, l’incompréhension vident la sphère du présent de toute phrase, dans un fracas de points d’exclamations, d’interrogations, de suspensions, les pires. Les choses effrayantes, advenues à tant d’autres, en des temps si différents, semblent glisser à contre sens, au galop ou à pas de loup, pour mieux se rapprocher de notre « aujourd’hui » : ces ectoplasmes fardés font semblant d’être d’un autre temps, en armes sous le moiré des écrans…
Guerres compliquées et fins de mondes entiers ; séquences où le cauchemar règne pour de vrai, grâce au mensonge, à la cruauté, à l’insensibilité inouïe des « esprits purs » ; l’infini des flots de souffrances et de sang des innocents : tout cela, en apparence si bien effacé sur le sable de la plage – trois vagues suffisent, et quelques dates dans les manuels –, surgit en dehors de son temps historique pour dévorer le tableau sous les yeux des spectateurs, bouquet de grandes fleurs épouvantables mises sous le nez, à respirer.
Dans ce « présent extrême », surgissent, côte à côte, la guerre de Troie, celle de Cent Ans, les deux mondiales, la révolte des Taiping en Chine (un sommet : de 1851 à 1864, entre 20 et 50 millions de morts…), et tant d’autres, aussi innombrables que leurs océans de cadavres, et aussi oubliées que leurs recommencements sont amnésiques.
Et puis, sous les remparts de Troie, au milieu du désert d’Atacama, sous une tente bleue au bord du périphérique, quelqu’un gratte la terre.
Que s’est-il passé ? La salle est vide, où ça vociférait.
Rien ne recommence mais quelque chose se répète. Le commencement est sans fin : à nouveau les Erinyes hurlent dans la nuit des temps. Le tragique n’est plus historique, mais réduit à la ligne infernale du politique, et ce lien d’abime entre ce qui s’est passé « avant » et ce qui fermente pour arriver « demain matin », un jour, ce fil d’acier trop fin pose la question de l’entre-deux. Les Dragons saison II s’occupe de l’entre-deux. L’entre-deux guerres.
Il s’agit d’une fresque : s’y dessine un xxe siècle qui commence à s’éloigner, pendant lequel tant d’espoirs furent soulevés quant à l’idée que le monde puisse être différent, moins injuste, moins cruel, moins inégalitaire. Tout ce siècle fut rythmé par la répétition infernale, structurelle des oppressions et répressions féroces de tant de personnes, qui parfois se soulevèrent, résistèrent dans des moments de courage inouï ; et, pire encore, par celle des victoires de révolutions qui finissent par accomplir ce contre quoi elles prétendaient lutter. Une vieille ritournelle bafouille et le disque semble rayé, tant se sont trompés ceux et celles qui voulaient bien faire. Mais que s’est-il passé ? Ariane Mnouchkine et sa troupe invitent, pour se pencher avec nous sur cette question, les dragons du siècle dernier, silhouettes phénoménales de cracheurs de feu, de sang et de textes.
Sa fresque théâtrale entraine de tableau en tableau, dans une valse à l’envers, le spectateur et la spectatrice, qui vacillent quand l’angoisse politique rencontre la beauté d’une forme. Quand le tragique de l’histoire, d’habitude bien écrit et à sa place, au fond d’un texte d’historien, remplit l’espace de sa présence et saisit la tête du spectateur par les oreilles, pour la secouer, il n’est pas en scène, il lui fait sa scène : écoute cela ! entends !
Apprend-on quelque chose de ce qui est advenu ? Mais qu’est-ce qui est advenu ? Comme un paysage sans cesse redessiné au fur et à mesure que le bateau s’éloigne de la côte, ce xxe siècle, fiction qui n’existe que par les récits qui en construisent l’histoire, change alors de forme : il quitte le passé, et se reconfigure. Comme le fard sur le visage du mort, certains traits s’accusent et le masque de carnaval devient la figure atroce d’une vérité massacrée. Pourquoi ces fleuves de sang, immémoriaux et jamais taris, ruissèlent de ces hautes montagnes, toujours recommencées comme la mer ? Pourquoi n’a-t-on pas compris à temps ? Les rythmes de l’action, entre immobilité et courses en tous sens, les grands tremblements du sol, les bascules hors-champ, tout ce travail formidable du théâtre et de la mise en scène transforme l’ « histoire des historiens » en don de nourriture offerte aux spectateurs affamés. Ils découvrent la faim dévorante, urgente, qui taraude au fond de l’estomac pendant la vie entière ; la faim, la soif de mieux comprendre le monde. La force esthétique de ce qui se donne à voir sur scène permet alors le retour du politique, comme urgence vitale, intime, ayant à voir avec le sens de la vie…
L’entre-deux guerres en Europe s’ouvre sur l’entre-deux structurel entre l’une et l’autre des deux calamités majeures du siècle : le génocide perpétré par les nazis en Europe au milieu du siècle, et le goulag mis en place pendant des décennies par le pouvoir communiste d’État, en Union soviétique. Une puissante disjonction les a rendus cognitivement incompatibles pendant des décennies : si on pensait à l’un, on effaçait l’autre de la carte du monde, et réciproquement… Il y a un fil entre cette disjonction au long cours et nos divisions, sournoises et si profondes, entre gens en principe du même avis. Mais dans ce spectacle dont l’histoire, c’est l’Histoire, les disjonctions alors perdent leurs virulences, leurs droits de tuer. Les Dragons I, II et ceux à venir que la grande Ariane Mnouchkine et sa troupe formidable nous offrent sont une occasion exceptionnelle, fabuleuse, de se délivrer des biais sournois et calamiteux qui en amont tordent les regards, organisent les choix rhétoriques, et qui, lorsqu’ils se font silences épais, valent consentement au crime.
- 1. Voir le texte « Qui sont ces dragons ? » [en ligne], disponible sur le site du Théâtre du Soleil.