Le paysage aux trois arbres, gravure de Rembrandt (1643)
Le paysage aux trois arbres, gravure de Rembrandt (1643)

Les nœuds de vipères de Yehoshua Kenaz (1937-2020)

Avec Amos Oz, Yehoshua Kenaz représente l’esprit et les contradictions internes de l’État d’Israël. Ensemble, ils sont l’Éros et le Thanatos de la littérature israélienne.


Un grand auteur est mort lundi, 12 octobre 2020, dans une maison de retraite aux confins de Petah Tikvah, ville périphérique de Tel-Aviv, en Israël. Romancier, essayiste, grand traducteur francophone et francophile passionné, au style raffiné, à la maîtrise suprême d’une langue baroque et bariolée, et à la manière discrète, Yehoshua Kenaz est mort à l’âge de 83 ans de la Covid-19, après plusieurs années de maladie d’Alzheimer.

Sa mort n’est pas sans refléter, tristement, des traits caractéristiques de son œuvre : souffrances étouffées des plus faibles, mièvrerie du décor, délabrement de la société et évanescence du lien social, jamais vraiment plus que rêvé même dans le meilleur des cas. Il aurait fallu qu’il soit encore là pour saisir l’ironie de cette fin. Non pas qu’il aspirait à une quelconque grandeur. Ce fut un homme d’une délicatesse, d’une humilité et d’une modestie rares, au point de faire du personnage qu’il donnait à voir aux autres et de sa vie un mystère qui se manifestait par une indépendance qui coupait court à toute idée de solitude forcée. Il vécut pourtant seul toute sa vie, malgré la présence d’amis, d’un frère adoré et d’une belle-sœur et neveux dévoués.

De caractère, de style et de type de littérature diamétralement opposés à ceux de son contemporain et grand ami, Amos Oz (1939-2018), il lui adressait pourtant, le lendemain du point final, tous ses manuscrits. Ensemble, ils représentent l’esprit et les contradictions internes de l’État d’Israël – et dont ils sont ainsi les frères aînés, critiques, mais espérant toujours pour le mieux. D’un côté, l’idéalisme solaire, teinté de sentimentalité, de l’œuvre d’Oz, de l’autre, Kenaz sonde le côté obscur de la lune. Ensemble, ils sont l’Éros et le Thanatos de la littérature israélienne. Chez Kenaz, ce qui apparaît comme inéluctable, c’est le tragique de toute tentative d’un supposé peuple juif – c’est-à-dire d’un peuple de réfugiés, ballotés sans rime ni raison à travers une histoire millénaire d’ostracisme – de devenir, comme les autres, un peuple conquérant. Le ver est dans le fruit, pour un peuple qui a été fantasmé par les non-juifs comme remarquable et marqué (pour le meilleur ou pour le pire), et qui se fantasme ainsi également, à force d’entendre, de génération en génération, son statut d’exception.

L’œuvre de Kenaz est construite dans l’enchevêtrement de trois points de vue : l’idéal de la nation israélienne, les différentes vagues d’immigration, et l’obsession du monde pour ce doublet, rarement harmonieux, de l’habitat et de ses habitants. L’idée, la vague et le regard. Ces trois perspectives, théoriquement séparables, convergent au quotidien – et c’est ce quotidien, sublime et mesquin à la fois, que dépeint Kenaz dans des histoires à narration multiple et à la construction en dentelle.

Il n’est jamais question d’un croisement des chemins, d’où un héros picaresque pourrait s’éloigner en choisissant l’une des voies. Il s’agit au contraire chez Kenaz d’un entrelacs, dont il n’a jamais existé de simplicité pure et originelle, à l’instar des trois arbres d’une gravure de Rembrandt, Le paysage aux trois arbres, dont il fit le titre de son avant-dernier recueil de deux nouvelles1. Ces arbres ont des branchages touffus et entremêlés qui recèlent des batailles territoriales infimes mais d’une importance capitale pour chacun des arbres, agglutinés l’un sur les autres dans un paysage autrement désert. Surtout, pointe suprême de l’ironie – de Rembrandt d’abord, mais recueillie par ce maître ès ironie qu’est Kenaz –, ces trois arbres embrouillés dans un paysage glauque sont décentrés. C’est dire que tous les conflits que symbolisent ces imbroglios arborescents et qui émaillent les romans de Kenaz (entre voisins de palier, entre ashkénazes et sépharades, entre les Britanniques du mandat palestinien et les juifs, entre les vieux et les jeunes, entres les machos virils et les garçons sensibles, entre arabes et juifs) s’imaginent au centre du monde, mais ne le sont pas. Le ridicule, et avec lui le pathétisme – venant d’un auteur, au fond compatissant et indulgent pour la faiblesse des autres, qui est aussi la sienne –, viennent de ce que les acteurs de ces conflits se croient importants, pensent combattre pour de grandes causes, comme la vérité ou la justice ou la vengeance, alors que ce qui est vraiment important est à côté ; ils sont hors sujet et ils ne le savent même pas.

Kenaz est donc un héritier des histoires des grandeurs misérables et des misères grandioses du shtetl, mises en scène avec tant d’esprit par Sholem Aleikhem, auteur yiddish du tournant du XXe siècle. Mais l’aspect larmoyant yiddish est traité chez Kenaz avec beaucoup plus d’âcreté, de violence même. Son humour est bien autrement aiguisé contre tous. Dans le monde de Kenaz, il n’y a pas de héros vertueux, qui ne mériterait pas ce qu’il lui tombe dessus, même s’il est en effet victime. Les victimes ne sont pas innocentes, quand bien même tout le monde est victime.

Son livre monumental, Infiltration, suit la période d’entraînement d’un groupe de jeunes recrues, chacun avec des faiblesses physiques et psychologiques qui les rendent aptes au service mais pas au combat2. Ce sont les neurasthéniques et tuberculeux de la Montagne magique jetés dans un camp militaire en plein désert des années 1950, face à un ennemi appelé « les Palestiniens », et qui, plutôt que de jouer du Chopin au piano, écrire des lettres d’amour et de la poésie, apprennent à monter et démonter un fusil d’assaut. On passe du rire aux pleurs en suivant ces vies hallucinées, racontées tantôt à travers l’un tantôt à travers l’autre des protagonistes, dans ce qui s’avère un « nœud de vipères » pour citer Mauriac, un auteur fétiche de Kenaz. Et c’est avec une ironie mordante que Kenaz a ainsi sondé la petitesse morale de l’âme humaine et donné des portraits de vies israéliennes aussi drôles qu’implacables.

Dans ses recueils de nouvelles, Vers les chats3, Retour des amours perdues4, ou encore Paysage aux trois arbres, Kenaz resserre son objectif et raconte les vies minuscules qui se prennent pour majuscules des appartements et maisons de retraite de Tel-Aviv. Le chassé-croisé de ces vies passées et présentes, sous l’œil impitoyable de l’auteur qui les aime dans leur dénuement vil, retrace l’histoire des soixante-douze ans de l’État d’Israël. Est-ce un portrait, en fin de compte, positif ? Il est difficile de répondre par l’affirmative : les hommes sont laids même quand ils sont beaux, les femmes ne sont pas si différentes des hommes, les juifs ne sont pas si différents des autres, et les arabes sont comme les juifs…

Athée, laïque, baigné de culture et de littérature européennes, Kenaz était convaincu de la nécessité d’un État hébreu, mais il ne considérait ce dernier ni comme une exception culturelle, ni comme une exception cultuelle. Il a traduit Balzac, Stendhal, Flaubert, Sand, Gide, Mauriac, Simenon, Tahar Ben Jaloun et bien d’autres, dans cet acte de pure générosité qu’est la traduction, pour investir sa langue maternelle d’images, de phrases, d’histoires, de comportements et de dilemmes moraux capables de transformer le shtetl de Sholem Aleikhem en une nation émancipée aux horizons ouverts et vastes. Il fut, dans les années 1970, membre d’un mouvement littéraire, « les Cananéens », qui revendiquait justement cette émancipation par la langue, son enrichissement par la littérature séculière européenne et son ouverture au monde. Plus Voltaire que Rousseau, il a pourtant fini par se consoler avec ce dernier, en se retranchant dans ce fameux « pays des chimères » qui est, « en ce monde, le seul digne d’être habité ». Il rejoint ainsi, bien malgré lui, l’envers du décor, le monde peuplé de chimères et du dieu vengeur des religieux, dont il détestait l’emprise croissante sur Israël.

Mais la lecture de ses romans sert aussi à comprendre comment le pays en est arrivé là. Trop jeunes et trop vieux à la fois, les personnages de son œuvre romanesque sont pris en étau entre un sentiment de liberté et d’indifférence aux événements et la pression des forces extérieures, mélange de destin et de géopolitique. Kenaz a été, toute sa vie durant, salarié du journal Haaretz en tant que relecteur – une autre expression de son humilité – : un travail de fourmi, loin des cigales chantantes et dansantes, mais un travail de fond, de fondation, d’enracinement d’une langue, vieille et jeune à la fois, qui était pour lui le seul enracinement qui compte, celui qui permet de s’élever jusqu’au ciel.

Ses voyages le conduisirent régulièrement en France, à Paris, pour écrire ou faire semblant d’échapper un moment à l’étau. Mais, au contraire d’Oz, Kenaz se gardait bien de prophétiser les bonheurs ou les malheurs d’Israël devant ses amis français et « civilisés » et se tenait loin des médias, même lorsque ses livres commencèrent à être traduits et reconnus. Invité par François Busnel au début des années 2000 à une émission télévisée, il s’y présenta bien malgré lui et fut si choqué d’être comparé à Philip Roth qu’il fit semblant de n’avoir jamais entendu parler du grand romancier américain. C’est ce monde de délicatesse qui a disparu un lundi matin et qui – à cause de l’impatience des pompes funèbres juives – fut enterré le jour même, sans presque personne pour l’accompagner par ces temps de colères et de choléra.

 

  • 1. Yehoshua Kenaz, Paysage aux trois arbres, trad. par Rosie Pinhas-Delpuech, Arles, Acte Sud, 2003.
  • 2. Y. Kenaz, Infiltration [1986], trad. par R. Pinhas-Delpuech, Paris, Stock, 2003.
  • 3. Y. Kenaz, Vers les chats, trad. par Sylvie Cohen, Paris, Gallimard, 1994.
  • 4. Y. Kenaz, Retour des amours perdues, trad. par S. Cohen, Paris, Stock, 2004.