Les incohérences de Parthenope de Paolo Sorrentino
Le dernier film de Paolo Sorrentino pose une question difficile : comment réconcilier l’esthétique de « la grande beauté » avec celle de la petite morale ?
Si, jusqu’il y a deux jours, l’on m’avait demandé quel était le metteur en scène en vie que je préfère, j’aurais peut-être répondu Paolo Sorrentino, dont La Grande Bellezza (2013) et Youth (2015) m’avaient séduite. Entretemps, j’ai vu son dernier film, Parthenope (2024, sorti en France en mars 2025). Ces trois films ont en commun une cinématographie envoutante où le regard porté sur le monde appartient à un homme âgé qui contemple le passage du temps avec nostalgie, foudroyé par la beauté du monde, surtout dans sa version féminine. Ce type d’homme est le personnage principal dans La Grande Bellezza et dans Youth. Dans le premier film, il est incarné par Jep Gambardella (Toni Servillo), un sexagénaire esthète, qui a passé sa vie d’un club de nuit à un autre, tel un « roi de la mondanité » ; dans le deuxième, par le compositeur britannique Fred Ballinger (Michael Caine) et le réalisateur américain Mick Boyle (Harvey Keitel) qui déplorent ensemble le temps perdu. Dans Parthenope ce rôle est relégué à un personnage passager, l’écrivain américain John Cheever (Gary Oldman). Tous ces hommes sont des variations sur le même personnage, dont l’archétype est Gustav von Aschenbach dans Mort à Venise, exceptionnellement immortalisé par Visconti en 1971. L’Italie de Sorrentino est un mythe cinématographique derrière lequel nous sentons la présence du Fellini de La Dolce Vita (1960) et du Visconti de Mort à Venise. “I don’t want to steal one moment of your youth from you” (« Je ne veux te voler aucun moment de ta jeunesse »), dit le vieil auteur à la belle Parthénope (Celeste dalla Porta), quand celle-ci lui déclare son admiration ; à la même occasion, il confesse qu’il est attiré par les hommes, pour ne laisser aucun doute que nous nous trouvons devant un avatar du personnage de Visconti.
Pendant la première partie du film, Parthénope promène sa beauté ravissante, c’est-à-dire qui n’arrête de ravir des cœurs et des libidos, dans des espaces d’une beauté de carte postale (des hôtels luxueux, des plages méditerranéennes, la grande villa d’un « Commandant », lui aussi fasciné par la jeune femme née en 1950 en mer tout près de sa maison). « Si j’avais quarante ans de moins, accepterais-tu de m’épouser ? », lui demande le Commandant, question qui attire cette réplique spirituelle : « La question est : si moi, j’en avais quarante de plus, voudriez-vous m’épouser ? » En fait, l’esprit de la réplique est censé être l’autre qualité majeure de la jeune femme. Dommage que le script du film ne soit pas toujours à la hauteur de l’intention.
Dans la deuxième partie, le cadre change, les grands espaces solaires étant remplacés par des labyrinthes nocturnes, imitant les films dystopiques de Hollywood avec des personnages louches de la mafia. Ces espaces culminent dans une scène d’un grotesque délibéré, où un couple fait l’amour dans un lit d’une blancheur symboliquement suspecte devant un public de quelques dizaines de personnes qui finissent par applaudir l’orgasme cathartique. Cette union, présentée comme la fusion de Criscuolo et Casamiciolla, ensemble avec une autre scène où Greta Cool, « grande amatrice de sexe anal », lance un réquisitoire féroce contre la corruption napolitaine, laisse entrevoir les sentiments complexes de Sorrentino à l’égard de sa ville natale et de ses édiles. L’autre versant de ses sentiments est représenté par l’identification du personnage principal à la ville de Naples, dont le nom originaire était Parthénope.
Si la première moitié du film reprend le style de La Grande Bellezza – des scènes hiératiques centrées sur la beauté de la femme et du paysage environnant –, une fois que Parthénope décide de faire une carrière d’anthropologue, l’esthétique change et le message devient très embrouillé. De l’amoralisme esthétisant initial, derrière lequel on aperçoit des éclats de Fellini et de Visconti, nous nous trouvons maintenant devant la morale de la féministe qui « empathise » avec ses sœurs (voir la scène où Parthénope, assistante universitaire, donne la meilleure note à une étudiante enceinte, alors que celle-ci est incapable de répondre à la question).
Dans une interview, Sorrentino affirme que le thème du film est le passage du temps et que les choses qui restent dans notre mémoire acquièrent une dimension sacrée – mots qu’il aurait pu tout aussi bien dire à propos de deux autres films susmentionnés et qui expliquent le sentiment de nostalgie qu’on ressent pendant la partie du film consacrée à la jeunesse de la protagoniste1. Il ajoute que, de nos jours, les grandes dimensions épiques proviennent des femmes, ce qui l’a poussé à raconter la vie entière de Parthénope. L’on comprend ainsi d’où provient le sentiment de mésalliance entre deux visions : d’un côté, la métaphysique esthétisante de la Beauté, spécifique au grand cinéma italien, de l’autre, le Hollywood de bons sentiments ; d’un côté, un amoralisme grandiose à l’ombre de déesses sibyllines, de l’autre, un récit de vie avec une leçon moralisatrice à la fin.
La leçon de vie nous est donnée par l’intermédiaire d’un personnage emblématique, un professeur d’anthropologie d’apparence grincheuse, mais qui finit par montrer un cœur d’or, un père malheureux qui prend soin tout seul d’un fils monstrueux caché dans son appartement (celui-ci, tout aussi splendide que d’autres intérieurs du film). Lorsque le professeur barbu apparemment machiste invite la jeune femme à l’embrasser comme si elle embrassait un père, nous nous trouvons devant le kitsch hollywoodien le plus facile. Lui, d’apparence froide et académique, est en réalité un pépé plein de bons sentiments, et elle, l’éternel féminin inaccessible, est en réalité une nana qui, après avoir couché à droite et à gauche, finit par trouver sa vocation en tant que femme seule, sans enfants, mentor d’une nouvelle génération de femmes voulant faire carrière. Comment réconcilier l’esthétique de « la grande beauté » avec celle de la petite morale ?
Peut-être que la dernière version Disney de Blanche Neige (Marc Webb, 2025), sortie en même temps que Parthenope, pourrait nous aider à élucider ce mystère. Dans cette version « postmoderne », l’histoire d’amour entre Blanche Neige et le jeune homme a été modernisée, celui-ci n’étant plus un prince mais un rebelle qui l’éveille aux injustices sociales, car, explique Rachel Zegler, l’actrice qui joue le rôle de Blanche Neige, celle-ci a remplacé l’amour par le « leadership ». Toujours dans cette version, on a décidé de ne pas employer des personnes souffrant d’achondroplasie dans le rôle des nains pour ne pas offenser les gens de petite taille, décision qui semble trouver son pendant dans Parthenope, où le rôle du fils invraisemblablement obèse du professeur d’anthropologie n’est pas joué par un être humain, mais par une créature numérique. Il est impossible de ne pas se poser la question : Sorrentino aurait-t-il cédé aux pressions de son distributeur aux États-Unis, un pays qui est tout aussi « phobique » aux très « grands » qu’aux très « petits », pour ne pas être accusé de « grossophobie » ? Ou, pire encore, a-t-il conçu son film avec un œil tourné vers les grands maîtres italiens et l’autre vers l’idéologie américaine actuelle, ce qui expliquerait son incohérence esthétique ? Un film qui célèbre le mystère de l’éternel féminin, d’un côté, et la femme faisant carrière, de l’autre, est idéologiquement incohérent.
La deuxième partie du film est traversée par une question que Parthenope pose au professeur : que fait un anthropologue ? La réponse vient vers la fin du film : un anthropologue doit apprendre à regarder, et le meilleur exemple en est le cinéaste Billy Wilder. Sorrentino sait poser de bonnes questions, et il en connaît même les réponses. Tout ce qu’il lui faut, c’est trouver un bon scenario avec un vrai fil narratif et regagner l’innocence perdue de celui qui sait voir.
- 1. Will Sayre, “Paolo Sorrentino Reveals What His New A24 Film Is Really About (And It's Not 'Hot Women')” [vidéo en ligne], MovieWeb, 8 février 2025.