Bas les masques au Bureau des légendes
Dans Le Bureau des légendes, tout est mis en place pour faire écran à la vérité : la légende, la manipulation, la trouble identité.
Thriller captivant sur l’imposture comme soubassement du renseignement dans la guerre contre le terrorisme, Le Bureau des légendes (2015-2018) est une excellente série d’espionnage française produite par Canal+. La chaîne privée, non soumise aux annonceurs et à l’autocensure, ambitionne de rejouer la geste du network américain HBO qui lançait le renouveau créatif des séries à l’orée des années 2000.
Une série française à l’américaine
En pariant sur des projets d’envergure, inventifs et non formatés, parfois portés par des acteurs et des réalisateurs issus du cinéma, elle a indéniablement contribué à rehausser la qualité narrative et esthétique de la production française. De son côté, le showrunner du Bureau des légendes, Éric Rochant, s’est imposé en chef d’orchestre d’un genre dans lequel il excelle. Son long-métrage Les Patriotes (1993) retraçait déjà le parcours initiatique d’une jeune recrue du Mossad, quand Möbius (2013), relecture des Enchaînés (1946) d’Hitchcock et laboratoire d’idées pour la future série, peignait l’histoire d’amour impossible entre un agent russe du FSB et une analyste financière approchée par divers services de renseignement. Dans Le Bureau des légendes, doté d’un conséquent budget (20 millions d’euros pour la saison 4), l’auteur s’est inspiré des méthodes sérielles américaines. Impliqué tour à tour dans l’écriture, la réalisation et la production, il s’est érigé en maître d’œuvre d’une équipe de scénaristes attelés à la conception des divers épisodes, déployant une galerie de protagonistes ambigus dans une vaste architecture narrative aux multiples fils entremêlés. Signe de sa réussite, la série s’est vendue dans une dizaine de pays et est en passe d’être adaptée aux États-Unis.
La quatrième saison, dont la diffusion vient de s’achever, clôt de manière bouleversante et opératique les aventures de Malotru (Mathieu Kassovitz) au pays des faux-semblants. Pascale Ferran (qui a réalisé Lady Chatterley en 2006) en a supervisé la réalisation et Mathieu Amalric a rejoint les rangs des agents de la DGSE. La série évoque la manière dont les élans du cœur viennent dérégler la mécanique froide et analytique de l’espionnage : les affects et la raison d’État ne cessent de s’entrechoquer. La fiction donne également à voir l’instabilité de la nouvelle donne géopolitique mondiale, bouleversée par la guerre contre le terrorisme et ses alliances de circonstance. La saison 4, en opérant un recentrage du Moyen-Orient vers la Russie, s’empare de problématiques brûlantes telles que la cybercriminalité, le retour en Europe des djihadistes partis combattre en Syrie, voire, subrepticement, les assassinats ciblés.
Guerres stratégiques en toile de fond
La création d’Éric Rochant ausculte le quotidien d’agents de la DGSE, et plus précisément celui du « bureau des légendes ». Dans ce lieu cloisonné, l’excès de transparence des bureaux vitrés n’est que le cache-sexe ironique d’une opacité constante, avec une stratification de l’information destinée seulement à ceux qui « ont le droit d’en connaître », selon le jargon employé. Le reflet fait partie de l’esthétique visuelle, qu’il s’agisse du visage des agents réverbéré dans les vitres ou aperçus à travers des stores, ou encore du héros se contemplant dans des miroirs.
Le spectateur, initié et mis dans la confidence au gré du suspense narratif, se voit plongé dans les arcanes complexes de stratagèmes géopolitiques qui se jouent habituellement loin des regards. Chaque élément de mise en scène, chaque mouvement de caméra voilent et dévoilent tout à la fois les lois tacites régissant ce monde du secret. Cette petite unité de la DGSE a en effet la charge d’inventer les identités totalement fictives de clandestins envoyés en mission à l’étranger pour recruter des « sources » susceptibles de renseigner les services français. En cela, les « légendes » sont travaillées aussi minutieusement que le scénario de l’œuvre elle-même afin d’éviter les failles ou les accrocs dans ces récits de vies inventées, dimension autoréflexive dont les séries contemporaines sont friandes.
La saisons 1 du Bureau des légendes s’amorce avec le retour de Damas de Guillaume Debailly, alias le clandestin Malotru. Tombé amoureux d’une universitaire syrienne, Nadia El Mansour, il ne parvient pas à abandonner sa « légende », celle du professeur de français Paul Lefebvre. Être aux multiples identités et aux patronymes surnuméraires, ce personnage fascinant et ambigu se noie toujours plus profondément dans la dissimulation et la duplicité, de l’amoureux sincère à l’agent double, du père aimant au contre-espion machiavélique.
Par delà les péripéties, Éric Rochant s’est attaché à une minutieuse reconstitution du fonctionnement des services de renseignement français, dont les locaux réels ont été visités et reconstruits de mémoire. La réalisation joue de tous les pouvoirs du langage cinématographique et des variations rythmiques pour mettre en valeur les trajectoires semées d’embûches des protagonistes. La série bénéficie d’une grande qualité d’écriture des personnages, des microcosmes et des situations, empreints de réalisme et connectés à l’actualité la plus vivace.
À l’instar de Homeland et de tant d’autres[1], la série française se mue en caisse de résonance de problématiques géopolitiques contemporaines. Quantité d’intrigues s’imbriquent dans un grand jeu d’échec se déroulant sur plusieurs théâtres d’opération, dont on ne cesse d’entendre l’écho sur toutes les chaînes d’information. Porte d’entrée dans le monde codé de l’espionnage et l’univers trouble de la raison d’État, la première saison traite en filigrane de la guerre en Syrie et de secrètes discussions diplomatiques sur le partage futur du pays. La saison 2 entremêle la collecte de données sismiques sensibles en Iran et la chasse d’un bourreau français de Daech, esquissant une peinture de la radicalisation en banlieue parisienne. À l’occasion de la capture de Malotru, la saison 3 nous fait errer dans les territoires sauvages de l’État Islamique combattu par la coalition arabo-occidentale. Sur ce front de guerre, au gré des circonstances, les agents français passent des alliances, qui avec une combattante kurde, qui avec un agent du FSB ou un ex-officier de Saddam Hussein devenu membre éminent de l’organisation terroriste.
La dernière saison suit, quant à elle, deux fils principaux. D’une part, est évoquée l’épineuse question du retour des djihadistes français, ces « revenants » mis en lumière par David Thomson[2]. L’un des analystes de la DGSE remonte l’origine du financement de la cellule et évoque le « Trappistan » (soit le surnom réellement donné à Trappes par les services de renseignement, eu égard à l’islamisation et au repli communautaire de la ville). Cherchant à fomenter un attentat, le groupuscule est démantelé grâce à un agent qui use habilement des sourates du Coran et du lexique codé des terroristes dans lequel « chambre » signifie « planque », etc. D’autre part, la cybercriminalité russe recourant à l’intelligence artificielle et aux hackers pour influencer des élections passe dans le viseur d’Éric Rochant. Ce sous-texte, qui fait, entre autres, signe vers l’ingérence suspectée de la Russie dans l’élection de Donald Trump, est une manière d’ancrer la fiction dans un réseau de références au sein duquel baigne tout spectateur. La représentation du monde hermétique des petits génies de l’informatique qui se battent à coup de codes complexes met ainsi en exergue la guerre de l’information, les tentatives de prise de pouvoir technologique et la mise en place de réseaux d’ingérence quasi invisibles.
Malotru, tragique en ses masques
Dans les premiers temps du « troisième âge d’or de la série », le héros de 24h Chrono (Fox, 2001-2010) portait encore l’héritage des têtes brûlées des films d’action à l’ancienne, en dépit du renouveau narratif porté par la série. Sortie juste après le 11 septembre, cette dernière présentait l’image d’une Amérique républicaine bandant les muscles, typique des années Bush. Homeland (Showtime, 2011-…), marqué par le tournant démocrate des années Obama, les attaques de drones et la remise en cause partielle de l’ingérence, peint pour sa part une héroïne bipolaire, icône paranoïaque du clivage entre patriotisme et culpabilité.
Dans Le Bureau des légendes, Malotru est une figure éminemment ambiguë et tragique. La mécanique de la série, ainsi que toutes les tensions, découlent de l’empiètement des identités fictives et de la vérité émotionnelle de l’être. Guillaume Debailly est un cérébral débordé par le cœur qui se transforme en pure machine calculatrice, empêtré toujours plus avant dans le mensonge. Certes, il agit par nécessité (protéger la femme qu’il aime), mais l’imposture finit par envahir toutes les sphères de son existence. Il ment tout le temps et à tout le monde (à la DGSE, à la CIA, à Daech, au FSB…), à ses ennemis comme à sa hiérarchie ou à ses proches. Telles des poupées russes, chaque nouvelle affabulation ne sert qu’à dissimuler un fragment de fiction antérieure, dans un engrenage dont il semble qu’il ne puisse sortir que par la mort. Le récit d’espionnage initiatique proposé par Éric Rochant se teinte d’un ton très sombre, d’un pessimisme latent, pour narrer l’histoire d’un homme enclavé dans un cercle fatal, sans rédemption possible. L’étau qui se resserre impitoyablement emporte le spectateur dans des zones troubles, où le bien et le mal, l’être et l’apparence, le réel et la fiction, deviennent indistincts, noyés sous des masques sans fin.
Dès son entame, la série se trouve placée sous le patronage du détournement de la vérité et jette un doute sur la parole de Malotru, professionnel de la manipulation. Alors que les procédures de contrôle de la DGSE sont très strictes, le clandestin devant rapporter très précisément les faits à son référent, le récit de sa séparation d’avec Nadia est démenti par la bande image qui reconstitue une autre scène en flashback. Le brouillage des temporalités et l’alliage du récit rétrospectif censé être véridique avec la reconstruction visuelle des événements sont des procédés réutilisés par la suite. L’on découvre au milieu de la saison 1 que Malotru a été contraint de collaborer avec la CIA dans l’espoir de sauver Nadia emprisonnée en Syrie. Bousculé par les circonstances, le « héros », en qui le spectateur avait placé sa confiance, se révèle contre son gré une taupe, un « rat bleu », selon l’expression employée par son supérieur et ami, Henri Duflot (Jean-Pierre Darroussin). Précisément, le double jeu nous est révélé quand le visage de Malotru apparaît subitement en plan serré sur un fond bleu non naturaliste. Le personnage se livre à une confession-interrogatoire, harnaché aux fils du détecteur de mensonges, filmé et scruté par un agent de la CIA qui tente de soupeser la véracité de ses dires. Cette structure, qui n’avait pas été dévoilée dans les premiers épisodes et qui bouleverse le pacte fictionnel, souligne bien l’ambition réflexive de la série autour du simulacre.
En même temps, Malotru est un personnage attachant et une figure tragique, enserrée dans les rets du malheur. Son chemin de croix suit une trajectoire balisée : du retour (saison 1) à la mise au ban (saison 2), de la captivité (saison 3) à l’exil (saison 4). À la fin de la saison 3, sorti des griffes de Daech, Debailly se voit activement recherché par la DGSE et la CIA, mais tente tout de même de rencontrer secrètement Nadia. Après l’échec poignant de ce stratagème, Malotru disparaît seul dans le brouillard, toutefois accompagné d’une hallucination sortie de son esprit torturé : celle du chien affamé avec lequel il avait noué des liens dans l’enfer de sa captivité. Le dénouement de la saison 4 voit l’espion sacrifié par sa hiérarchie au nom de l’intérêt supérieur de l’État. Perdu dans un no man’s land de l’Europe de l’Est, à l’agonie, le héros glisse vers la mort en affabulant une autre destinée, la vie qu’il aurait pu avoir avec sa fille et Nadia : la caméra, elle, s’éloigne et observe cette ultime fiction par-delà la vitre d’un café parisien embrumé.
Ainsi, chez Éric Rochant, le contemporain noyé sous le brouillage des signes se caractérise par de secrètes intrigues géopolitiques menées dans des salles de crise claustrophobes. Dans Le Bureau des légendes, tout est mis en place pour faire écran à la vérité : la légende, la manipulation, la trouble identité. La série, elle, dévoile en partie le dessous des cartes d’un monde perçu à travers les images satellites des drones ou les écrans d’ordinateurs qui localisent les GPS des cibles, espions et otages. À l’extérieur, tout ou presque est noyé dans la violence, le conflit, la guerre.
[1] Voir François Jost, De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ?, Paris, CNRS Éditions, 2011.
[2] David Thomson, Les Revenants. Ils étaient partis faire le jihad, ils sont de retour en France, Paris, Seuil, 2016.