(R) Molodist
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La lutte de l’Ukraine sur le front culturel : l’édition 2025 du Festival Molodist

Alors qu’en Ukraine le conflit fait rage, la reconduction d’une manifestation de grande envergure comme le festival du cinéma Molodist traduit une véritable volonté de résistance culturelle. Antoine Arjakovsky, historien, a participé à sa dernière édition, qu'il décrit comme le lieu d’une vie artistique toujours foisonnante, malgré des conditions matérielles souvent précaires.


La 54e édition du Festival international du film de Kiev, aussi appelé Molodist, s’est tenue du 25 octobre au 1er novembre 2025. Ce festival du premier film – étudiant, court-métrage et long-métrage – est le principal festival du cinéma en Ukraine grâce, en particulier, à la personnalité charismatique de son directeur artistique Andryi Khalpaktchi. Celui-ci parvient depuis trois décennies à impliquer dans ce festival l’Union ukrainienne des cinéastes, la Maison du cinéma, le Comité d’Etat pour le cinéma, l’Union des critiques ukrainiens, et toutes les personnalités qui comptent dans le milieu et l’économie du cinéma ukrainien1. Malgré la guerre qui fait rage en Ukraine depuis 2014, ce festival est financé et soutenu par un grand nombre de partenaires ukrainiens et étrangers, y compris les ambassades et centres culturels étrangers – mais pas la France, ce qui est assez surprenant, compte tenu de l’importance de ce festival dans la vie culturelle ukrainienne et dans la lutte contre la propagande russe.

J’ai eu le plaisir d’y participer en tant que membre du jury de la sélection internationale, aux côtés de Joanna Lapinska, directrice du festival du film polonais de Gdynia, Luca Chikovani, chanteur et acteur de talent italo-géorgien (Heureux comme Lazzaro, 2018), Lyuba Yakimchuk, scénariste et poétesse ukrainienne, célèbre en France pour ses Abricots du Donbass, et Valeria Sochyvets, réalisatrice, membre de l’Académie européenne du cinéma et productrice ukrainienne (La Palisiada, 2023, palme du Festival de Turin). Les organisateurs avaient sélectionné, sur la base de plus de 2000 films visionnés et 158 films sélectionnés en compétition provenant de 59 pays – et qui comprenaient trois autres jurys pour la sélection nationale, pour les documentaires et pour la sélection de films pour enfants – 40 premiers films concourant dans la catégorie internationale2.

Après de longues et vibrantes discussions au célèbre restaurant Ostania Barikada, situé sous la place Maidan à Kyiv, notre jury international a décerné les prix suivants.

Le grand prix du 74e festival Molodist a été attribué à The Fatigued (« Les épuisés »), du réalisateur ukrainien Yury Dunaj, célèbre jusque-là en Ukraine comme directeur de la photographie. Son film, bouleversant, montre avec beaucoup de puissance et de finesse les syndromes post traumatiques profonds que cause la guerre conduite par la Russie contre l'Ukraine. Dunaj a su mettre en scène des acteurs époustouflants de justesse et d'humanité, et notamment l’actrice principale (dont c’est également le premier rôle) Valeriia Khodos qui joue le personnage de Lyuba, une soldate revenue du front, éprouvée par des brûlures graves dont elle ne peut même plus se souvenir de la cause. Elle rencontre Andryi (Dmytro Sova), un soldat ayant perdu un œil et un avant-bras et devenu sociopathe. L’intrigue, fondée sur des faits réels, raconte la rencontre douloureuse entre ces deux êtres ayant tout connu de l’enfer de la guerre et cherchant, à travers les soins reçus, le silence de la forêt et la discrète amitié de quelques proches, à renouer avec la vie. Le récit est d’autant plus convaincant qu’il a été tourné au centre de réhabilitation de Kontcha Zaspa près de Kyiv dans les lieux mêmes où sont soignés les militaires ukrainiens blessés au combat. Ce chef d’œuvre, qui raconte aussi en filigrane la résilience de tout un peuple face à l’agression russe, a été produit par Pilip Illienko, avec le soutien de l’Etat ukrainien, pour le dérisoire budget total de… 250 000 dollars.

Le prix du long métrage a été décerné à We believe you  (« On vous croit »), un premier film belge de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys. L’intrigue se déroule dans une salle de tribunal, où la question de la garde de deux enfants mineurs est examinée. Une héroïne de 40 ans nommée Alisa (l’excellente Myriem Akheddiou) se bat pour protéger ses enfants au bord de la dépression émotionnelle. Elle a toutes les raisons de le faire mais ni le juge ni le spectateur ne le savent. Le père des enfants, qui nie toutes les accusations, est un violeur, un manipulateur et un agresseur qui exploite habilement les faiblesses du système judiciaire pour atteindre ses objectifs. La réalisatrice Charlotte Devillers a travaillé dans le passé dans une clinique de santé sexuelle et s’est appuyée sur son expérience personnelle pour filmer magistralement les visages et les émotions de ses personnages – le juge, l’avocat, le médiateur, … Ce film, déjà couronné à la 75e Berlinale, est un drame judiciaire incroyablement intense, qui à certains moments se transforme en un thriller dur, suffocant.

Le prix du meilleur premier court-métrage est allé à One way to Tbilissi  (Un aller pour Tbilissi) de Paul Ploberger (Autriche). Lena, une étudiante allemande, attend son petit ami Joni à l’aéroport, mais elle apprend que celui-ci est mort sur le chemin de l’aéroport, peut-être d’un suicide. Elle se rend alors à Tbilissi et découvre Nana, une jeune géorgienne avec laquelle Joni a eu une relation avant son départ. Ensemble les deux femmes traversent le pays afin de comprendre les derniers moments de la vie de Joni. Leur douleur commune se transforme en deuil partagé et en amitié.

Le prix du premier film étudiant est allé à Pharmacies (« Les pharmacies ») du réalisateur mexicain Martin Montellano, l’histoire d’une pharmacienne au grand cœur entièrement dévouée à ses patients. L’histoire également d’un système machiste où le médecin chef, toujours absent, s’appuie sur la compassion de la pharmacienne pour se la couler douce.

Des prix spéciaux ont été attribués également à Roman Oleksiv, le jeune héros de dix ans du film Romchyk, dirigé par le britannique Alexis Bicat; à Frank Dillane, l’acteur principal du film britannique Urchyn (« Sans abri ») de Harris Dickinson, une histoire qui montre combien la réintégration sociale d’un SDF est difficile lorsqu’on a été abandonné très jeune par ses parents ; à Reedland de Sven Bresser (Pays-Bas), un film policier qui a été récompensé pour la qualité de sa photographie et qui raconte l’histoire d’un crime sexuel dans la campagne néerlandaise ; My land is burned (Ma terre est brûlée) de Abdulrahman Alshowaiki (Belgique), un film documentaire sur les camps de réfugiés syriens au Liban, qui montre tout l’amour et toute la volonté d’une directrice d’école pour que ses enfants, qui survivent dans des campements de fortune, atteignent un jour l’université ; et Shallow ground, un film de Jozo Schmuch sur les disparus de la guerre des Balkans (Croatie). Dans ce dernier, Marija, âgée de quatre-vingts ans et originaire de Vukovar, est stupéfaite lorsque son fils Luka, disparu pendant la guerre trente ans auparavant, se présente soudainement à sa porte. Luka a toujours l'apparence d'un jeune homme de vingt ans, tout comme le jour où elle l'a vu pour la dernière fois. Après le choc initial, Marija finit par accepter ce retour impossible. Un film émouvant.

***

Le 54e festival international Molodist de Kyiv s’est déroulé dans des conditions proprement dantesques : soutien budgétaire quasiment inexistant, en raison de la guerre, de la part du département du cinéma du ministère de la culture ; coupures de courant quotidiennes ; attaques combinées de drones et de missiles russes à trois reprises au cours de la semaine, obligeant d’orienter le public vers des abris anti-aériens. Lors de la cérémonie de clôture, alors qu’un chœur d’enfants chantait le fameux « Schedryk », en introduction à la remise du meilleur premier film pour enfants, une alerte aérienne a obligé l’évacuation de la salle de la Maison du cinéma remplie de plus de 700 participants. Après trente minutes d’interruption, les organisateurs ont invité les spectateurs à rentrer à nouveau dans la salle. À peine 15 minutes plus tard, une deuxième alerte aérienne a interrompu de nouveau la cérémonie. Andry Khalpaktchi est alors monté sur scène pour proposer à la salle de ne pas se laisser intimider par ces menaces russes et de poursuivre jusqu’au bout la cérémonie puisque les enfants avaient déjà évacué les lieux. La salle, majoritairement composée de cinéphiles ukrainiens mais aussi de diplomates étrangers, a applaudi de façon unanime.

C’est donc sous la menace des kinjals russes que nous avons remis le Grand Prix du festival à Yuri Dunay pour son film Vtomleny (The Fatigued). A côté de moi jubilait Dmytro Dessyateryk, un critique de cinéma : « Dunaj est peut-être le premier de nos cinéastes à essayer de comprendre, dans le genre des films de fiction, les difficultés de la réintégration des anciens combattants dans la vie civile. Il y parvient, principalement grâce à un travail de haute qualité avec les actrices et les acteurs. Aucun d’entre eux n’exagère, ne remplit l’écran d’une théâtralité bon marché, comme c’est souvent le cas. Vous les croyez - ce qui signifie que vous croyez à cette histoire ».

J’ai eu l’honneur également de remettre en personne la mention spéciale à Roman Oleksiv, le jeune garçon dont le film Romchyk (diminutif de Roman en ukrainien) raconte l’histoire. Son histoire est le symbole de la puissance et de la résilience de la nation ukrainienne. Il avait 7 ans lorsque le jeudi 14 juillet 2022, en sortant d’un cours de danse de salon et en se rendant à un rendez-vous médical avec sa mère dans le centre-ville de Vinnytsa, une ville située à l’ouest de l’Ukraine, il fut visé par une attaque de missiles russes. Sa mère mourut aussitôt, ainsi que 26 autres personnes. Le carnage fit également plus de 200 blessés et 50 bâtiments furent détruits ou endommagés. Le chef de la diplomatie de l'Union Européenne Josep Borrell fronça les sourcils sur X/Twitter : « Le ciblage régulier et répété des civils par les troupes russes est un crime de guerre. Cela doit cesser ». De son côté Volodymyr Zelensky demanda que ce crime fût jugé par un tribunal spécial et réclama un mécanisme de compensation ainsi que de nouvelles sanctions contre Moscou.

Romchyk fut blessé gravement. 45% de la surface de son corps fut atteinte de graves brûlures. Sa vie fut longtemps en danger. L’enfant dut subir trente-six opérations en trois ans, notamment des greffes de peau et de la chirurgie plastique de l’oreille et des mains. La trente-sixième eut lieu en septembre 2025 grâce à la coopération entre chirurgiens de Lviv et spécialistes écossais. L’enfant dut suivre une longue réadaptation au sein du Centre Unbroken Kids et à l’hôpital saint Nicolas de Lviv. Au bout de deux ans cependant, Romchyk parvint à reprendre la danse et à jouer de nouveau de l’accordéon. Fin 2023, Roman fit même la une des journaux lorsqu’il participa au concours de danse de salon « La légende dorée de Lviv ». Le 6 décembre 2023, il fit partie de la délégation des blessés de guerre ukrainiens qui rencontra le pape François. Une photo montre le pape enlaçant brièvement le jeune garçon dont le visage est revêtu d’un masque bleu3. Ce masque joua un rôle décisif dans la vie du jeune garçon.

Le court métrage de 12 minutes raconte comment un jour, alors qu’il se promène avec son père dans un parc, vêtu de ce masque bleu et d’un manteau rouge, un passant le salue en lui lançant « Salut superman ! ». Romchyk se tourne alors, surpris, vers son père et comprend, grâce à son regard, qu’un jeune garçon, même aussi fragile que lui, peut réellement devenir un super héros. De fait, le garçon fait preuve d’une maturité étonnante. Lors de la remise de son prix à la Maison du cinéma, Roman Oleksiv s’est tourné vers le public en prononçant simplement trois phrases : « Premièrement, il ne faut jamais abandonner ; deuxièmement, il ne faut pas laisser brûler ses rêves ; troisièmement il faut respecter et soutenir la culture ukrainienne ».

Lorsque, à la fin de la première projection du film, j’ai pu interroger Romchyk, je lui ai demandé ce qu’il ressentait de pouvoir à nouveau danser après deux années douloureuses de réhabilitation, il a répondu simplement : « Quand je danse, pendant de courts instants, j’ai l’impression de vivre au paradis ».

  • 1. Le site officiel du festival : https://www.molodist.com/news/winners-of-the-54th-molodist-film-festival-announced-in-kyiv [consulté le 19 novembre 2025].
  • 2. Dans la compétition nationale, c’est le long métrage de Viatcheslav Tourianytsia Réflexions sur la paix lors d’un raid aérien qui a remporté le trophée, représentant un cerf scythe. Tandis que le vainqueur de la compétition jeunesse est le film Fränk de Tõnis Pill (Estonie). Le lauréat du concours de documentaires est Niñxs de Kani Lapuerta (Mexique, Allemagne).
  • 3. https://sobor.com.ua/news/khlopchik [consulté le 19 novembre 2025].