La crise animale. Une nouvelle théorie critique d'Alice Crary et Lori Gruen
Traduit par Alice Le Goff
L’éthique animale envisage des réponses aux relations catastrophiques entre humains et animaux. Mais elle s’est principalement focalisée sur la souffrance animale et les droits des animaux, ce qui met l’accent sur des actions individuelles et échoue donc à servir la cause des animaux. Ce livre présente une nouvelle théorie animale critique, fondée sur l’écoféminisme et les théories sociales critiques, qui dénonce les idéologies et les structures sociales et politiques d’oppression des animaux.
Les orangs-outans de Sumatra sont menacés par la production d’huile de palme. À l’instar des cochons que l’on mène à l’abattoir, ils pourraient s’écrier, comme dans la nouvelle que Tolstoï leur consacre en 1892 : « Il n’y a donc pas de bon Dieu ? » La littérature participe en effet du changement de perspective sur les vies, les relations et les pratiques animales que les autrices appellent de leur vœu et qui permettrait par exemple de voir que, chez les vaches, « les mères et leur petit pleurent pendant des jours après leur séparation ». Ce changement de perspective passe par une critique du conséquentialisme, qui ne considère la réflexion morale que comme un « calcul désengagé » au lieu de prendre en compte « nos engagements les plus profonds » et notre sensibilité morale appropriée aux circonstances1. Il exige, non des réformes pour améliorer le bien-être des animaux, mais une remise en question radicale de la « hiérarchie entre humains et animaux qui semble autoriser l’usage des animaux comme ressources ».
Il s’agit donc de reconnaître, comme Stanley Cavell y invitait au sujet des relations humaines, que « la valeur morale des animaux est donnée à voir de façon directe par leurs expressions et par leurs actions ». L’appel à la dignité des animaux, violée par l’action des êtres humains, permet-elle de mieux défendre leur cause ? Le concept de dignité provient de la philosophie critique de Kant et a donc le sens de ce qui est « supérieur à tout prix ». Mais pour étendre aux animaux ce que Kant réservait à la seule humanité, il faut cette « attention morale à l’égard des vies concrètes » que les philosophes kantiens récusent par principe. À l’inverse, l’écoféminisme permet de voir la dignité de la vie humaine et animale qui reste masquée par le capitalisme extractif mondial. Cette dignité morale, avec les formes de solidarités interespèces qui autorisent sa reconnaissance, est, selon les autrices, favorisée dans certains sanctuaires animaliers, qui ont une valeur d’exemplarité pour la société dans son ensemble.
- 1. Sur cette critique du conséquentialisme, voir Clare Mac Cumhaill et Rachael Wiseman, Le Quartet d’Oxford. Quand Elizabeth Anscombe, Philippa Foot, Mary Midgley et Iris Murdoch réinventaient la philosophie [2022], trad. Rémi Clot-Goudard et Clotilde Meyer, préface de Manon Garcia, Paris, Flammarion, 2024, ainsi que le compte rendu de l’édition originale par Camille Braune dans Esprit, avril 2023.