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L’entrée d’étudiants dans la section allemande de l’université de Bologne, la Natio Germanica Bononiae, miniature de 1497.
L'entrée d'étudiants dans la section allemande de l'université de Bologne, la Natio Germanica Bononiae, miniature de 1497.
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Pour une université européenne ?

Entretien avec Jean-Marc Ferry

Dans le cadre de la recherche « Passé et avenir de la civilisation européenne » initiée en 2017 au collège des Bernardins, un groupe de travail pluridisciplinaire animé par Antoine Arjakovsky et Jean-Baptiste Arnaud a été amené à formuler, dans l'ouvrage Retrouver le goût de l'aventure européenne, « Dix propositions pour un avenir personaliste de la civilisation européenne »1. Dans cet entretien, Antoine Arjakovsky invite le philosophe Jean-Marc Ferry à réagir à la deuxième proposition, la création d'universités européennes fondées sur un enseignement transdisciplinaire.

Antoine Arjakovsky : Parmi nos dix propositions pour l'Europe figure, en deuxième place, « la création d’universités européennes fondées sur un enseignement transdisciplinaire  ». À rebours du paradigme positiviste, ces universités proposeraient une nouvelle épistémologie, centrée sur les personnes plutôt que sur la coupure entre « les mots et les choses  », selon l’expression de Michel Foucault. À l’heure où les idéologies libérales et communistes traversent une crise profonde, il apparaît notamment indispensable de refonder le droit, la science politique et économique, Pensez-vous que de nouvelles universités européennes puissent emprunter cette direction ? 

Jean-Marc Ferry : Accordons nous déjà sur le sens que vous donnez au « paradigme positiviste ». Je suppose qu’il s’agit de la préférence donnée aux sciences dures sur la littérature, l’histoire, la philosophie, et les sciences humaines en général. On a souvent considéré que l'excellence dans ces matières était la marque d’héritiers, issus de la bourgeoisie, si bien que l’on s’est fait un devoir de sélectionner l’étudiant le moins possible sur des disciplines si marquées socialement. Cette politisation du débat a manqué d'une réflexion essentielle, qui permet de relier trois questions. Premièrement, la question pédagogique : quelle pondération entre les études « positivistes » et les études «  humanistes » et par lesquelles commencer un cursus ? Deuxièmement, la question épistémologique : à quel ordre de compétence ou d’intelligence chacun des deux types d’études fait-il appel ? Je dirais : plutôt une compétence de type analytique, dans le cas des études positivistes, et plutôt une compétence de type herméneutique, dans le cas des études humanistes. Troisièmement, la question anthropologique : en privilégiant un type plutôt qu’un autre, dans la sélection des «  excellences  », quel type d’individu, voire quel type d’humanité favorisons-nous, et lequel sacrifions-nous sur l’autel de la performance ? Après tout, il n’est pas évident, par exemple, qu’il faille sélectionner les étudiants de première année de médecine par ces sciences « analytiques  » que sont la physique, la chimie, la biologie, au détriment des sciences « herméneutiques » qui, comme l’étude des langues anciennes, naguère requise en faculté de médecine, exercent à la compréhension de textes, le mot «  texte  » pouvant s’entendre en un sens large. Une vraie réflexion en profondeur, qui articulerait ces trois questions, n’a pas vraiment eu lieu.

Antoine Arjakovsky : En quoi une réflexion sur la personne permet-elle de dépasser la vision positiviste du monde ? Comment définissez-vous les différents niveaux de conscience grammaticale des êtres humains ?

Jean-Marc Ferry : Si la « vision positiviste » renvoie fondamentalement à une attitude, disons, instrumentale, où toute réalité tend à être considérée du point de vue de ce que l’on peut en faire, tandis qu’on ne tient pour réel que ce qui est tangible, alors une réflexion sur la personne met en lumière, si j’ose dire, toute la zone d’ombre que projette une telle attitude. Celle-ci rencontre, en effet, la réalité sous l’aspect de « choses » qui ont une utilité ou un prix, plutôt que de « personnes »  qui possèdent une dignité. Cette vision songe plus à la façon de disposer des personnes qu’à la manière d’entrer en communication avec elles. Quant au credo ontologique du positivisme, la réduction de la réalité à l’existence tangible, matérielle, revient à dénier une effectivité à l’esprit en tant que tel et, dans le même temps, à des valeurs fondamentales de l’humanité telles que la vérité et la liberté ; ce qui, d’ailleurs, le met en contradiction avec son souci de vérité. Précisément, accorder la réalité à l’esprit, la liberté, la vérité, c’est faire signe vers un niveau de conscience « grammaticale » — j’assume volontiers le qualificatif — qui ne s’en tient pas à l’empirie ou au factuel, et prend au sérieux les exigences « contrefactuelles », à commencer par celles de la moralité.

Antoine Arjakovsky : À quoi pourrait ressembler, selon vous, une université pleinement européenne capable d’intégrer ces différents niveaux de conscience ?

Jean-Marc Ferry :  L’essentiel, pour une « université pleinement européenne », serait de parvenir à développer la compétence communicationnelle des élèves, compétence qui doit permettre à deux personnes qui n’appartiennent pas à la même culture nationale ou régionale, qui ne parlent pas la même langue, qui n’ont pas les mêmes croyances, convictions ou visions du monde, de pouvoir interagir et se comprendre. À cet égard, l’importance de l’apprentissage et de la familiarité avec la grammaire de nos manuels, celle de la différenciation verbale, avec sujet, verbe, complément, et tout ce qui l’accompagne, n’est certainement pas à sous-estimer. Cette grammaire, disait Hegel, en tant que directeur du Gymnasium de Nuremberg, est « la philosophie élémentaire  », ses syntagmes sont « les voyelles de l’esprit  », et l’on ne saurait jamais assez la priser. C’est cette grammaire qui, au fond, permet la traduction des langues les unes dans les autres, et, par extension, la communication des cultures malgré les barrières linguistiques. Mais, outre l’apprentissage des langues et la maîtrise grammaticale qui lui est indispensable, développer une bonne compétence communicationnelle, c’est faire l’apprentissage du décentrement, de l’aptitude à voir les choses sous un angle différent. C’est acquérir ce que Kant avait pu nommer une pensée « élargie » ; et, de là, apprendre à s’entendre, tout simplement, à savoir se concerter avec succès, c’est-à-dire à se montrer régulièrement apte aux compromis et, même à la formation de consensus, sans unanimité de convictions.

Antoine Arjakovsky : Comment ces nouvelles universités européennes pourraient-elles contribuer à donner une vision holiste du monde réel ?

Jean-Marc Ferry : En posant cette question, vous prenez le risque de passer pour un nostalgique des sociétés traditionnelles, et pour un contempteur des sociétés modernes, que l’on dit volontiers « individualistes » par opposition aux sociétés prémodernes, que l’on qualifie de « holistes ». Mais il est vrai que l’esprit de la communauté n’a jamais cessé de travailler nos sociétés. Celles-ci sont parvenues, en Europe, à sauver ou sauvegarder cet esprit, dans la forme de la nation. La globalisation, ainsi que l’horizon – ou le spectre, selon le point de vue que l’on adopte – de la constellation post-nationale, nous posent la question de sa survivance, voire de sa recomposition, souvent problématique, sous la forme de « communautés hébergées  » au sein de la grande société. Pensons, dans un ordre de barbarie décroissant, aux bandes structurées par la violence et la drogue, puis aux sectes, aux confréries et aux congrégations diverses, et enfin à ces riches cités fermées et sécuritaires, démocratiques à l'interne mais refusant d’inclure un quelconque étranger. Cependant, il y a sans doute une bonne façon de requérir ce que vous nommez une « vision holiste du monde réel  ». C’est celle qui ferait appel à une conscience élargie de la solidarité civique. Aujourd’hui, la mondialisation est surtout vécue comme une menace, et l’Union européenne est soupçonnée d’en être le cheval de Troie. On lui reproche alors de ne pas « protéger », tandis qu’un peu partout les nationalismes affleurent. Face à un risque réel de subversion des États par les marchés, du public par le privé, confrontée à ce dilemme que lui pose la globalisation (adaptation économique pure et simple ou tentative de reconquête politique), l’Europe est aujourd’hui à la croisée des chemins.

  • 1. Antoine Arjakovsky, Jean-Baptiste Arnaud, Retrouver le goût de l’aventure européenne, Bayard, 2019. Voir aussi Antoine Arjakovsky, Histoire de la conscience européenne, Salvator, 2016.

Antoine Arjakovsky

Historien et directeur de recherche au Collège des Bernardins, il a notamment dirigé une Histoire de la conscience européenne (Salvator, 2017). Il est également l'auteur de Pour une démocratie personnaliste (Collège des Bernardins, 2013).

Jean-Marc Ferry

Professeur en sciences politiques et en philosophie (Université libre de Bruxelles), et titulaire de la chaire «  Philosophie de l’Europe » à l’université de Nantes, il a publié en 2013 L’Idée d’Europe(PUF).