Assaut filmé par une caméra tactique (photo AP)
Assaut filmé par une caméra tactique (photo AP)

À 2000 mètres d’Andriïvka, le chef-d’œuvre de Mstyslav Tchernov

En filmant la traversée de deux kilomètres de forêt par une section ukrainienne afin de libérer un village de l’occupation russe lors de la contre-offensive de septembre 2023, le film documentaire de Mstyslav Chernov pose la question existentielle du sens de ce combat. Il sort en salle en France mercredi 24 septembre.


Il y avait foule ce jour-là devant le cinéma « Jovten », le cinéma le plus célèbre d’Ukraine, une salle de projection iconique et située dans le centre de Kyiv.  Les 400 personnes entrèrent dans la salle en silence, presque solennellement, des femmes et des hommes, aucun enfant, le film étant déconseillé aux moins de 16 ans ; et une présence accrue de gens en treillis, des militaires, le film ayant trait à la guerre, la guerre actuelle, celle qui ravage le pays depuis presque quatre ans.

Ces spectateurs étaient chanceux, les billets s’étaient vendus en un tournemain. C’est que l’Ukraine attendait l’événement depuis plusieurs semaines. L’événement, en l’occurrence : la projection en avant-première de À 2000 mètres d’Andriïvka, film documentaire du réalisateur ukrainien Mstyslav Tchernov. Deux heures plus tard, à la sortie de la projection, la moitié des spectateurs était en larmes, et les autres déglutissaient avec peine. Mais que s’était-il passé pendant cette séance pour que 400 personnes en sortent unanimement et si profondément bouleversées ? C’est que À 2000 mètres d’Andriïvka est un chef-d’œuvre, tout simplement. C’est une pierre blanche dans l’édifice du 7e Art, comme il s’en fait trois par an, ni plus ni moins. Un message, une relation, un témoignage qui marque l’esprit au fer rouge et qui frappe aux tripes.

Nous sommes en septembre 2023, durant la contre-offensive ukrainienne qui vise à reprendre les territoires illégalement occupés par les Russes ; et plus particulièrement, nous sommes sur le front de Bakhmout. À quelques kilomètres au sud de cette ville se trouve Andriïvka, petit village (80 habitants avant la guerre) qu’il s’agit de reprendre. Or, les Russes ont entièrement miné les champs aux alentours. L’unique accès au village se révèle être une bande de forêt, large d’une trentaine de mètres et longue de deux mille, — les deux mille mètres qu’un bataillon de la 3e brigade séparée doit franchir pour atteindre son objectif : Andriïvka.

La plupart des séquences ont été filmées directement par les caméras tactiques embarquées sur les casques des combattants. Les artisans du film sont les soldats eux-mêmes, qui se succèdent, au fil des rotations, pendant l’avancée sur le champ de bataille. À ces vues s’ajoutent celles de Tchernov (toujours par caméras embarquées) et de son photographe, Olexandr Babenko, qui progressent à la suite des soldats dans la bande de forêt. C’est-à-dire que le spectateur se trouve en immersion absolue dans la guerre, avec tout ce qu’elle comporte d’effroi, de panique, de tension, de mort, de rage, d’adrénaline, d’attentes vécues dans des trous de terre. Nous sommes ainsi sur le fil du rasoir, en plein chaudron, nous-mêmes exposés aux grenades et aux balles.

À 2000 mètres d’Andrïivka est une œuvre à vif. Il n’y a pas de mise en scène, il n’y a pas de deuxième prise. Chaque mouvement est le véritable, chaque propos, l’authentique. Les soldats communiquent entre eux lors des combats, ils font connaissance lorsque les unités opèrent leurs jonctions. Ils répondent, aux moments d’accalmie, aux questions de Tchernov, de Babenko, présents avec eux. Les caméras tactiques s’oublient. Nous sommes au niveau de l’œil, et même, plus au-delà, au niveau du front : de la pensée, de la pensée consciente et subconsciente. Il n’y a pas d’acteurs ici. On plonge à l’intérieur de l’histoire personnelle de ces hommes, on entend leurs peurs, leurs espoirs, leurs raisons, leurs doutes, leurs préoccupations (trouée miraculeuse dans cette forêt aux arbres calcinés, le passage « de la cigarette » — vous saurez, en le voyant, de quoi il s’agit) ; aucun héroïsme en toc, aucun mélo, aucune trace d’aucune propagande militariste ou patriotique. Plutôt, un vrai regard d’humains ensevelis dans l’horreur provoquée par l’agression russe. Tout se dit de soi-même, tout se suffit. Les soldats sont tour à tour braves, fatigués, enragés, agonisants, héroïques, tristes, en état de choc. On sourit avec eux, lorsqu’ils font preuve d’humour, alors que la mort flotte tout autour. On apprend leur futur, que Tchernov a appris a posteriori, et qu’il nous livre. Beaucoup d’entre eux mourront dans les mois suivants, pour un autre village, sur un autre front, toujours dans l’horreur, la violence et la boue…

Ce qui pose la question de l’absurdité de ces combats.

Il y a trois mois que l’armée ukrainienne tente de prendre pied dans la bande de forêt. D’ailleurs, est-ce encore une « forêt » ? Tous les arbres sont hachés. Il n’y a pas une feuille, pas un brin d’herbe. Tout est brûlé. Partout du matériel abandonné. Et des cadavres. Au surgissement d’une abeille, l’un des soldats darde sa caméra sur elle, comme s’il découvrait un miracle. Quant à Andrïivka, c’est un village minuscule, et d’ailleurs, le « village » en question n’est plus qu’un champ de ruines. Alors ? … Et cette question, qui vient dans l’esprit de chacun : « Pourquoi ? Tout ça pour ça ? » …

Et dans ce cas, À 2000 mètres d’Andriïvka serait-il un documentaire pessimiste ? Bien sûr, certains échanges entre Tchernov, Babenko et les soldats abordent le déséquilibre flagrant entre l’ampleur des sacrifices consentis et la reconquête de quelques kilomètres de terres ravagées. Et les extraits (en anglais) de commentaires de médias internationaux, injectés en superposition à certains endroits du film, ne sont pas d’un optimisme parfait. Pourtant, aucun soldat n’est désespéré. Tous y croient. Tous ont fait le choix d’être ici. « Peut-être que cette guerre est une bénédiction », juge Fedia, le chef du bataillon, alors qu’il reste 300 mètres avant Andrïivka. « C’est peut-être ce qu’il fallait pour faire table rase, une bonne fois pour toutes, dit-il, pour se débarrasser de tous ces mauvais souvenirs et ces vestiges soviétiques. On reconstruira tout. À notre manière. Et certainement, on vivra à Andrïivka bien mieux qu’avant. »

Aussi bien, À 2000 mètres est-elle une œuvre d’une honnêteté intellectuelle qu’on pourrait penser risquée en temps de conflit, car elle ouvre beaucoup de champs d’interrogations. Pourtant, c’est le contraire, car son honnêteté incarne toute la posture des Ukrainiens contraints à résister à l’invasion, mais sans fanatisme, et toujours extrêmement lucides, jusqu’au bout de leur engagement. Chaque Ukrainien, à commencer par les soldats, sait que la guerre est une expérience irréversible par sa violence et sa terreur. Mais tous savent également ce qui les attend en cas de non-résistance, ou de défaite. En l’occurrence, l’occupation russe, c’est-à-dire la même violence, la même terreur, mais constantes, mais banalisées, omniprésentes et quotidiennes, sans suspens, sans répit, somme toute une vie de colonisés au sein d’un État de nature militaro-fasciste. « La guerre n’est pas si onéreuse que la servitude » disait Vauvenargues…

À 2000 mètres est une œuvre d’une honnêteté intellectuelle qu’on pourrait penser risquée en temps de conflit. 

Et puis, il y a la légitimité. Un certain sens de la justice, rivé aux Ukrainiens, comme à tous les peuples confrontés à l’invasion de leur pays, un réflexe fondamental, plus fort et plus rapide que le droit international. Andrïivka, bien qu’entièrement détruite, appartient à l’Ukraine. Et les champs aux alentours, bien que minés à bloc, et pollués pour des siècles par la guerre, appartiennent également au peuple ukrainien. C’est leur terre. Ils n’ont pas d’autre choix que de la défendre. « Je n’ai jamais voulu être soldat », dit ce même Fedia, le commandant du bataillon, engagé volontaire. « Mais je ne peux pas faire autrement. Je ne sers pas, je me bats. Et la différence est importante. »

Ce documentaire est aussi le récit d’une lutte ancestrale, aux résonances métaphysiques. Sur ce champ de bataille, le bien et le mal s’affrontent de manière exacerbée. Le sens moral du droit et de la justice se dresse face à l’absurdité d’une agression illégitime. (« — Qu’est-ce que vous êtes venus faire ici ? demande un soldat ukrainien à un prisonnier. — Je ne sais pas ce qu’on est venus faire ici, répond le Russe »).

Ainsi la fonction documentaire et l’interrogation universelle se complètent-elles. Ces deux facettes sont servies par les modes de prises de vue, celles des caméras embarquées sur les soldats, en immersion totale, d’une part, tandis que les vues surplombantes filmées par les drones d’observation fonctionnent telle une prise de recul, tel un œil transcendant, réfléchissant sur les destructions dont les hommes sont capables : la bande de forêt, ravagée, les ruines d’Andriïvka, les cimetières infinis, vus du ciel, en fin de film, des plans ingénieusement servis par la musique de Sam Slater, qui auparavant se fondait dans le vacarme de la guerre. Cette musique passait jusqu’ici inaperçue, et la voici, alors qu’on survole la destruction, qui s’invite au premier plan : nouvelle habileté de Tchernov.

Lors de l’avant-première au cinéma « Jovten » étaient présents Mstyslav Tchernov, Olexandr Babenko, mais aussi Fedia, le commandant du bataillon, ainsi que plusieurs autres soldats présents dans le film, dont un, qui a perdu ses deux jambes, et quelques proches des soldats disparus. Le public leur a offert une ovation, à tout rompre, ému jusqu’aux larmes. Cette récompense n’était pas académique. Elle était sociale, elle était humaine. C’était l’hommage d’un peuple à ses soldats, à ses artistes, un acte de cohésion et d’encouragement à surmonter jusqu’aux derniers sacrifices. Au fond, ces applaudissements valent plus que les nombreux prix que ce chef-d’œuvre engrange, et qu’il continuera sans doute d’engranger dans un proche avenir.