La vie à la lisière. Être ukrainien aujourd’hui de Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko

Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko livrent avec La vie à la lisière un « reportage philosophique » né de leurs voyages à travers l’Ukraine en guerre, où se tissent témoignages, réflexion humaniste et méditation sur la place centrale de l’Ukraine dans l’Europe contemporaine.


« Ce livre est né de nos voyages à travers l’Ukraine. Comprenant que nous pouvions tout perdre, nous avons exploré la géographie de notre pays ; réalisant que l’ennemi voulait nous priver de notre mémoire, nous avons sondé les profondeurs de notre histoire. » Tel est l’incipit de La Vie à la lisière, ouvrage écrit par Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko, couple d’universitaires ukrainiens, professeurs à la faculté Mohyla de Kyiv, respectivement de littérature française et de philosophie. Durant la révolution de 2014, Tetyana et Volodymyr séchaient leurs propres cours pour se rendre avec leurs étudiants sur la place Maïdan. L’invasion à grande échelle de leur pays par la Russie a démultiplié leur engagement civique. Depuis février 2022, ils ont accompli quelque quarante voyages à travers l’Ukraine. Grâce à des levées de fonds, ils ont financé une soixantaine de voitures destinées à l’armée, qu’ils apportent eux-mêmes sur le front. Membres actifs de l’organisation PEN Ukraine (Volodymyr en est le président), ils acheminent également des livres aux bibliothèques publiques situées dans les zones exposées.

Défendre la culture (« la culture est la colonne vertébrale de l’existence et de la survie » écrivent-ils), aider l’armée (« Nous [les Ukrainiens] craignons davantage de perdre nos racines que nos membres »), mais aussi prendre conscience de la réalité des destructions et recueillir les témoignages de leurs compatriotes : tels sont les moteurs de ces déplacements humanistes. « Humanistes », en effet, ainsi que les auteurs se définissent eux-mêmes, d’un humanisme fondé sur la vie, la dignité et la transmission : « Ce qu’il y a de merveilleux dans la langue, en plus de sa capacité à créer, c’est sa capacité à transmettre. » Humanistes également par leur sensibilité artistique et littéraire, par leur recours au dialogue, à l’échange, par leur espoir solaire et leur attachement aux mots.

Les livres portant sur la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine sont désormais nombreux, et l’on s’en réjouit. Mais La Vie à la lisière brille par son caractère unique. Ce « reportage philosophique » se situe entre le récit et l’essai. Il s’agit de retrouver la portée des mots amputés par la guerre, de les penser à l’aune des tragédies recueillies. « Le fatalisme », « les enfants », « le temps », « le ciel », ou encore « la beauté » : il y a trente-neuf mots pour autant de chapitres, où s’entremêlent témoignages et réflexions. Ainsi les auteurs, à Izioum, dans la région de Kharkiv, rencontrent-ils Mykhaïlo, survivant d’une frappe ayant coupé son immeuble en deux, frappe dans laquelle périrent ses trois petits-enfants (quatorze, neuf et trois ans), sa fille, son gendre, son épouse et la tante de celle-ci. Dès lors, Mykhaïlo est « recraché sur une rive nouvelle », celle de «  l’après-vie », une « proximité maximale avec la mort », mais aussi « un retour, une palingénésie, une renaissance de ses cendres, une renaissance de la terre ». Précisons que le mélodrame et l’apitoiement sont absolument absents de ce livre. Rien ne serait plus étranger à la manière d’« être ukrainien aujourd’hui ». Il ne s’agit pas davantage de vitupérer l’ennemi – au contraire, les pages évoquant le problème comportemental de la Russie sont remarquablement lucides et merveilleusement vierges de haine – et encore moins d’établir la liste des crimes de guerre commis par les Russes ; d’ailleurs, comment cela eût-il été possible en seulement 292 pages ?

La « lisière », bien sûr, c’est le front, la ligne de démarcation, la digue qui retient l’agresseur, non sans au passage nous sauvegarder, nous autres, Européens. « La vie à la lisière, c’est la lisière de la vie elle-même, l’endroit où la vie se bat avec acharnement pour se défendre et défendre chaque millimètre lui appartenant. » Or, la « lisière » – ou l’Ukraine – ne saurait se résumer à une zone des confins, à une barrière périphérique, vouée à essuyer les plâtres et contenir l’expansionnisme de Moscou. Depuis 2022, la place de l’Ukraine en Europe a changé. Désormais, « ce qui se passe à la lisière détermine tout le reste. La lisière n’est pas la périphérie d’un centre – elle est centre. Son rythme est celui du cœur. Elle pompe le sang dont dépend tout l’organisme. » En effet, il s’agit bien d’irrigation, d’échange de fluide vital entre l’Ukraine et nous. Cela est particulièrement vrai dans le domaine de la pensée, les auteurs cités dans l’ouvrage étant autant ukrainiens qu’italiens, anglais, allemands ou français. Ainsi ce « reportage philosophique » fait-il preuve d’une rare générosité intellectuelle. Autant de raisons d’aller vers ce livre. Autant de clés contre le mensonge et la destruction.

Gallimard, coll. « Témoins », 2026
292 p. 22 €