Trois fois deux lettres après le 7 octobre
Michel Valensi est éditeur. Avi Kadosh est membre du kibboutz Nir Am, dans le sud d’Israël à une enjambée de Gaza. Tous deux sont nés le 6 janvier dans les années 50 et en Afrique du Nord, qu’ils durent quitter l’un et l’autre. Le premier vit en Europe, après trois années passées en Israël pendant la deuxième intifada ; le second vit en Israël depuis 1970 et a dû quitter Nir Am après le 7 octobre pour rejoindre Tel Aviv, le temps d’un exil qu’il espère provisoire. Ces six lettres, échangées entre le 17 décembre 2023 et le 20 janvier 2024, témoignent du désarroi face à l’horreur inédite des attaques du 7 octobre perpétrées par le Hamas, avant que ne s’abatte sur la bande de Gaza le feu continu de l’armée israélienne qui voulait y répondre. Sept mois plus tard, sans que la moindre solution ne soit entrevue dans cette partie du monde, livrée à des hommes de pouvoir, obsédés par des stratégies politiques qui rejettent toute possibilité de reconnaissance mutuelle, et dénués de la moindre compréhension humaine désormais, cette guerre de Gaza a fait des milliers de morts, des millions d’égarés et 132 otages, hommes, femmes, enfants, qui n’ont pas encore été libérés.
17 décembre 2023
Cher Avi,
Content d’avoir pu te parler au téléphone et d’avoir eu des nouvelles de vive voix, tant celles qui nous parviennent par les médias nous désespèrent. Il semble qu’en matière de « désinformation par trop plein d’informations » nous ayons atteint un seuil, mais le monde tel qu’il va nous réserve encore des surprises, et il est probable que ce seuil soit à son tour dépassé à force d’images vraies et fausses, de communiqués de téléscripteurs qui semblent sortir des machines non humaines qui aujourd’hui prétendent nous « informer ».
Le communiqué d’avant-hier dit : « Trois otages tués par erreur » qui ont endeuillé Kfar Aza et Nir-Am, ton kibboutz, mais aussi le pays tout entier, qui n’a pas attendu cette horrible nouvelle pour avoir « le cœur brisé », comme le dit le docteur Folamour d’Israël, qui trouve toujours le mot injuste au mauvais moment. « Cœur brisé » devrait être le nom de cette opération militaire qui est en train de tuer la population de Gaza et les otages israéliens sans discernement, et sans vraiment détruire le Hamas. On se demande à quel moment l’état-major de Tsahal prendra la bonne et juste décision d’arrêter le massacre, contre l’avis de Netanyahou, et d’appeler la population arabe à les rejoindre dans une lutte contre un ennemi commun qui, avant même de cibler la population israélienne avec la barbarie et la sauvagerie que l’on sait, assassine chaque jour sur son propre territoire la moindre initiative vers plus de liberté, plus de laïcité, plus d’humanité. Il est très incroyable, alors que les rues d’Israël grondent chaque jour de foules qui accusent et condamnent ses propres responsables et incapables, qu’on n’entende jamais la moindre voix du côté palestinien pour condamner elle aussi ses propres bouchers. Je n’arrive pas à imaginer qu’il n’y en ait aucune et je me dis que cette population vit dans une terreur que l’on a peine à imaginer, même si les images bien choisies par les médias ne les montrent que réclamant vengeance, pleurant sur des corps morts, portant des enfants blessés etc. Ce seraient peut-être ces voix qui feraient taire les canons, d’un côté et de l’autre. Comme celles aussi des Arabes israéliens qui, timidement mais courageusement, s’expriment quelquefois. Comment les faire entendre ? Le silence des journaux est à ce titre, assourdissant.
Ce que tu me dis de votre vie de membres des kibboutzim exilés dans la grande ville, dans des hôtels de transit, et qui reprennent lentement mais sûrement ces discussions infinies et collectives, propres à la vie du kibboutz et qui souvent ne mènent que vers d’autres discussions infinies sur la vie en général, le monde en général etc. nous a énormément émus. C’est vrai qu’en ce moment on a la larme facile et on se sent un peu ridicule face à tant de drames. Tu vas me trouver pédant, bien sûr – et je dois l’être sans doute –, mais m’est venue en mémoire cette phrase d’Hölderlin qui dit à peu près que « là où grandit le danger, grandit ce qui sauve », mais les poètes ont toujours des formules énigmatiques avec lesquelles il faut se débrouiller sans qu’on puisse leur dire de vive voix qu’on aurait bien fait l’économie de ce danger-là et à ce prix-là. Quant au « salut », quand viendra-t-il et d’où viendra-t-il ?
Ces imbéciles sanguinaires auraient-ils senti que c’est encore là que bat le cœur véritable du pays, malgré la droitisation de la vie politique?
Le massacre du 7 octobre a visé la population d’Israël tout entière et c’est la population tout entière qui y répond chaque jour par la solidarité, les larmes et les combats. Il n’empêche que dans l’histoire du kibboutz, qui commence en 1909 avec Degania Alef sur les rives désertes du lac de Tibériade, au milieu de marécages, dans une sorte d’exaltation presque mystique, de ce mysticisme concret dont a le secret l’histoire du peuple juif, le 7 octobre est un tournant. Historique ? Existentiel ? Si on fait le chemin à rebours de cette histoire on se demande comment une expérience absolue de vie communautaire, qui n’est « ni romantique, ni utopiste » comme l’écrivait Buber, mais foncièrement « réaliste et constructive », qu’elle soit fondée sur des principes « mystico-communistes » ou « mystico-anarchistes », peut devenir en un seul jour la cible principale d’un mouvement terroriste dont l’objectif est la destruction d’Israël. Ces imbéciles sanguinaires auraient-ils senti que c’est encore là que bat le cœur véritable du pays, malgré la droitisation de la vie politique, l’impact toujours plus grand des ultra-orthodoxes et des illuminés obscurantistes des colonies dont on pourrait dire, si la situation n’était pas aussi horrible, qu’ils ne valent pas mieux que les fondamentalistes des autres religions ? Je ne le crois pas, mais comme on aimerait pouvoir dire, « fondamentalistes de toutes les religions, réunissez-vous et foutez-le camp loin de ceux qui choisissent la vie ! »
Crois-tu que le kibboutz a été une cible particulière de l’attaque du 7 octobre et si elle ne l’a pas été exclusivement, l’a-t-elle été partiellement ? La question est aussi celle de ses implantations si proches d’une zone qui, depuis 1967, est un volcan politique ? Je te laisse avec ces deux questions et j’espère pouvoir t’entendre bientôt avec d’autres nouvelles.
Embrasse Paulette de notre part et tous ceux qui sont autour de toi !
Amitiés
Michel
22 décembre 2023
Salut Michel
Je voulais te répondre rapidement mais j’ai tardé un peu, et encore un peu… Non pas que je sois « très occupé », mais, de fait, je constate une dimension nouvelle de la notion de temps. Il est possible que le statut d’évacué me dispense du devoir d’accomplir une tâche dans un délai déterminé.
Concernant ma situation en tant qu’Israélien évacué, j’avoue que ces dernières semaines j’ai tendance à rester à l’écart de l’actualité dans le détail, peut-être parce que nous sommes submergés par une quantité trop massive de problèmes. La guerre, les désastres, la répartition du monde entre ceux qui détestent les uns et ceux qui justifient les autres, c’est une chose d’en parler dans un salon ou une manifestation, mais c’est différent quand on le vit au quotidien. Aujourd’hui je suis submergé par des soucis personnels et familiaux qui cherchent leur place dans mon monde de préoccupations. Je ne suis pas le seul évidemment, les soucis s’appliquent aux dizaines de milliers d’Israéliens évacués de leurs foyers, et s’appliquent également aux centaines de milliers de Palestiniens déchirés entre la mainmise cruelle et entêtée du Hamas et les bombardements israéliens. Mais cette réalité, ma nouvelle réalité, soulève de nouvelles questions. Pour la majorité des kibboutz (et pas seulement eux) le souci du peuple palestinien, nos voisins, était partie intégrante de nos vues et actions sociales et politiques de ces dernières décennies.
Le 7 octobre 2023 le rêve est devenu cauchemar à long terme.
Les premiers jours d’octobre, je pensais à mes amis assassinés par dizaines ou kidnappés, eux et leurs enfants, jusqu’à leurs bébés. Au fil des jours j’ai été exposé à des témoignages de source première et, depuis lors, je me sens hanté par la haine et la cruauté des terroristes qui ne se sont pas contentés de meurtres, mais se sont appliqués à détruire des cadavres, à commettre des actes atroces de viols de femmes et d’hommes et des massacres pour le plaisir. Et c’est là aujourd’hui que mes pensées se figent.
Oui, je dois et je veux tenir compte des difficultés des Palestiniens, mais pour citer les fameuses paroles de Hillel l’Ancien – si je ne suis pas pour moi, qui le sera ?
Face aux partisans de la haine, ma position est un peu compliquée.
Le message du 7 octobre a été que le pacifisme n’a de valeur que pour nous-mêmes, la critique sur la base des valeurs humanitaires n’a cours en fait que du côté israélien, tandis que la légitimité de l’État d’Israël est remise en question un peu partout dans le monde, où on est les témoins d’une émergence de débats fondés sur des détails douteux qui consistent à adapter un nouveau récit de notre propre histoire. Un éventuel futur accord des deux peuples n’est toujours pas dans l’agenda des Palestiniens.
Alors, face aux partisans de la haine, ma position est un peu compliquée. Je désavoue la politique du gouvernement israélien actuel, j’aspire à un futur de paix avec nos voisins palestiniens, et je soutiens pleinement le droit d’Israël à assurer l’entière sécurité de sa population. Parce que depuis plus de vingt ans, cher ami, par volonté du Hamas, je ne vis plus en sécurité.
Revenant à ta question de savoir si les kibboutzim étaient une cible particulière du Hamas, je dirais que c’était une étape idéale. Tout d’abord du fait de leurs emplacements le long de la frontière, ces kibboutzim étaient une étape incontournable, mais aussi un défi de longue date. Leur prospérité acquise au prix d’un travail sans relâche, leurs champs agricoles cultivés à courte distance de la frontière de Gaza, c’était ce que voyaient chaque jour les Palestiniens qui cherchaient et trouvaient en permanence des moyens créatifs pour perturber nos vies – par des roquettes ou des obus de mortier ou des tunnels ou tout simplement en lançant des ballons remplis d’explosifs pour brûler nos champs. Mais ne soyons pas naïfs, les implantations agricoles ne sont pas en elles-mêmes à l’origine du volcan politique. Ce volcan en ébullition remonte à la déclaration de l’ONU de 1947, et au refus arabe de la partition en deux États, imposé par la ligue arabe et les États alentours à la population de la Palestine, et ses premières irruptions ont eu lieu avec la création de l’État d’Israël, sans jamais s’apaiser.
Nos kibboutzim ont aussi été une cible commode pour d’autres raisons. Comme toute communauté qui met l’accent sur l’acceptation de l’autre, le kibboutz ne voit pas (ou plutôt ne voyait pas) d’obstacle à l’emploi de travailleurs palestiniens. Rétrospectivement, nous savons aujourd’hui que le Hamas a accumulé des informations assez détaillées sur les résidences de certains membres des kibboutzim. Leurs sources provenaient entre autres d’employés palestiniens qui en connaissaient chaque emplacement. Récupérées sous la menace ou par solidarité idéologique, ces informations ont facilité la tâche des terroristes.
Je ne pense pas que le kibboutz ait été une cible exclusive pour le Hamas, mais il est certain qu’après avoir frappé si durement nos communautés, les terroristes ont clarifié leur message : tout ce qui concerne Israël est un seul et même ennemi – sans distinction. Et là j’ai une pensée particulière pour un ami palestinien de Gaza qui travaillait à Nir Am ; les relations chaleureuses des membres du kibboutz avec Hashem existaient de longue date. C’était, en somme, un ami. Le matin du samedi 7 octobre, Hashem se trouvait dans les champs avec d’autres ouvriers palestiniens. À un moment d’accalmie dans l’après-midi de ce même samedi, on a découvert Hashem et sept ouvriers palestiniens assassinés par les terroristes du Hamas. Bien que Palestiniens, leur « faute » était de travailler avec des Israéliens !
Salutations d’un kibboutznik évacué dans un hôtel à Tel Aviv, évacué temporaire jusqu’au retour de son kibboutz à la vie normale, dans deux mois, six mois, un an ou deux, on ne sait pas encore…
Avi Kadoch
24 décembre 2023
Cher Avi,
Je souhaite de tout cœur que ton kibboutz retourne à la « vie normale » comme tu l’écris, cette vie normale qui continue pourtant de ne pas être « normale » pour beaucoup, même si, depuis Degania Alef, la vie du kibboutz a largement évolué et subi les assauts de l’économie globale et ceux du temps qui passe.
Que les kibboutzim n’aient pas été la cible particulière des terroristes du 7 octobre, c’est probable. Juste une question de proximité, dis-tu. Tu as raison et tu es aux premières loges. Certes, mais cette vie du kibboutz, cette vie à part de la normalité, qu’ils avaient sous les yeux, comme tu le dis, est associée d’une manière viscérale, je crois, à une idée du judaïsme rêvée par les sionistes des origines comme alternative à la disparition de la diaspora entre le ghetto et l’assimilation. Je me demande si ce n’est pas justement cette vie à part de la normalité et qui était prête à accepter et accueillir l’autre, comme tu le dis, qui a aussi été visée ? Et c’est aussi pourquoi ils ont assassiné Hashem et les autres ouvriers palestiniens sans le moindre scrupule, parce que leur cible n’est pas que le Juif, mais tout ce qui ne correspond pas à leur loi scélérate. Cette laïcité sans crainte ni contrainte, cette égalité sans égale entre les hommes et les femmes, cette communauté où la hiérarchie temporaire obéit à des critères qui ne sont pas économiques, de classe ou de pouvoir, mais correspond à une nécessité d’organisation ? N’était-ce pas ça le kibboutz ? S’il s’est éloigné de ses principes fondateurs, n’a-t-il pas, contre vents et marées, conservé et fait évoluer son mode de fonctionnement, en s’attachant toujours à son sens et à son nom sans y renoncer ?
Quand Martin Buber s’est interrogé sur le kibboutz, il s’est bien gardé, probablement par prudence et réalisme, de parler de réussite d’un mode de vie particulier. Il emploie l’expression « non-échec », qui est une belle trouvaille dialectique ! Peut-être craignait-il, en parlant de « réussite », d’attirer le mauvais œil par une sorte de superstition orientale qui l’aurait contaminé à son arrivée en Palestine en 1938. C’est toute la difficulté des « réussites », qui ne doivent pas porter les germes d’un échec programmé à force de trop de « victoires ». C’est peut-être aussi ce que voulait dire Hermann Broch quand il écrivait qu’il fallait remporter la victoire sur la victoire, et sortir victorieux de « l’esprit de victoire et de vengeance ». C’est évidemment une question de brûlante actualité aujourd’hui, avec ce mot de « victoire » martelé jusqu’à l’obsession par Netanyahou, au prix de milliers de morts et qui pourrait conduire à un retentissant échec de l’idée même d’Israël.
Crois-tu que le 7 octobre a définitivement brisé le chaudron de cette « haute alchimie humaine » possible ?
J’imagine que ce dilemme a longtemps été le vôtre et celui du kibboutz en général : « rien de trop », y compris dans la réussite, savoir accepter les limites d’un développement, les implications d’une industrialisation de l’économie au départ agricole etc. et peut-être aussi les limites d’un territoire qu’il faut pouvoir gérer en harmonie avec sa propre communauté et les communautés voisines. Je t’accorde volontiers que ce programme n’est ni dans l’agenda des autorités palestiniennes successives, sans parler des dégénérés sanguinaires du Hamas, ni du gouvernement israélien actuel. Alors ? Hillel l’Ancien, oui : si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Mais tu connais aussi bien que moi la suite de la phrase célèbre : Si je ne suis que pour moi : que suis-je ? La question serait alors : Cet être qui est pour moi et aussi pour l’autre, où est-il ? Si c’est l’être auquel aspire le judaïsme d’Hillel l’Ancien, je me dis que c’est aussi celui qu’a cherché à construire le mouvement des kibboutzim tout au long de son histoire, et il l’a trouvé au quotidien de son expérience, avec les difficultés que cela suppose.
Mais aujourd’hui, qu’en est-il de cette expérience qui ne serait désormais que pour soi, faute d’un autre à qui parler ? Scholem, qui était plutôt pessimiste sur ce point, disait pourtant que « le Grand-œuvre, en Israël, grâce auquel les Juifs se sont eux-mêmes révélés et transformés, est en même temps une expérience de haute alchimie humaine où la haine et l’hostilité se métamorphoseront un jour en compréhension, en respect et en amitié ». Mais il ne donne pas de calendrier ! Crois-tu que le 7 octobre a définitivement brisé le chaudron de cette « haute alchimie humaine » possible ? Le retour à Nir Am sera-t-il aussi un retour qui pourrait être une avancée ?
Bien à toi
Michel
30 Décembre 2023
Bonjour Michel,
Après trois mois d’errance on devient « temporaires permanents », et les questions sur notre futur s’accumulent. Quand, comment, dans quelles conditions et surtout est-ce que nous-mêmes sommes capables de retourner au kibboutz? Ce sont des questions qui surgissent à chaque rencontre. Les questions sont là, les réponses restent en attente.
L’attaque du 7 octobre a touché des milliers d’Israéliens, mais, comme on le sait, les premières victimes étaient principalement les kibboutzim et leurs habitants. Dans cette ambiance d’évacués, ces mêmes kibboutzim vivent aujourd’hui un nouveau chapitre de « communauté en errance », un peu brisés, mais qui assurent tout de même leurs liens par des moyens virtuels et hybrides.
Pour des non-Israéliens qui seraient moins conscients de notre nouvelle réalité de ces derniers mois, il faudrait ajouter que, malgré les conditions d’exil, nous n’abandonnons pas notre langage d’entraide, de solidarité et d’activités collectives. Évidemment, Il ne faudrait pas s’imaginer le kibboutz tel que le considéraient Yitzhak Tabenkin ou Yaakov Hazan1. Les vagues successives de changement nous ont submergés au fil des années, mais nos assises idéologiques contiennent toujours les éléments de garantie mutuelle, même s’ils ont dû s’adapter à l’air du temps et s’assaisonner à la sauce des privatisations. À propos de Buber, je dirai que l’évolution du kibboutz valorise toujours sa conclusion sur le « non-échec » du kibboutz ; si ses propos reflétaient la réalité de son époque, ils apparaissent aujourd’hui comme une sorte de prophétie sur une réussite non entièrement accomplie, mais qui ne mène pas à un échec total. Dans le « non-échec » d’hier et d’aujourd’hui le verre reste toujours à moitié plein, et cette moitié pleine nous permet de maintenir un degré suffisant de stabilité pour assurer notre survie et résilience collectives.
Il est possible que le message des kibboutzim d’accepter et de reconnaître les droits de l’Autre ait dérangé la vision fondamentaliste du Hamas.
Les grandes fonctions directrices du kibboutz n’ont pas été fissurées le 7 octobre, et nous avons su adapter nos outils de communication à la réalité. Pour illustrer cette nouvelle réalité, il faut peut-être rappeler que nos comités de directions et assemblées générales se réunissent régulièrement selon les possibilités. Il est vrai que la présence physique est nécessaire lors d’un débat crucial, mais la réalité nous amène à trouver des alternatives avec d’autres méthodes créatives. De même pour l’éducation de nos enfants, pour des questions sociales et autres, tous ces sujets sont pris en main dans un esprit de responsabilité collective qui reste intact.
Il est possible que notre genre de vie ait été la cible des terroristes du Hamas lorsqu’ils ont envisagé leur attaque. Il est possible que la déclaration répétée des kibboutzim à la frontière de Gaza selon laquelle nous vivions 95 % de paradis et 5 % d’enfer ait poussé le Hamas à chercher à renverser la balance. Il est possible que le message des kibboutzim d’accepter et de reconnaître les droits de l’Autre ait dérangé la vision fondamentaliste du Hamas, qui repousse toute pensée fondée sur des valeurs libérales, jusqu’à agir violemment contre tout indice de rapprochement israélo-palestinien. Mais néanmoins, et ne nous y trompons pas, nous, kibboutz, n’étions qu’un objectif intermédiaire, l’étape nécessaire pour avancer vers leur seul objectif : remettre en question l’existence de l’État d’Israël.
Quelques mots sur tes réflexions à propos de Gershom Scholem. Je pense que ses idées et celles de ses amis du Brit Shalom2, qui prônaient avec ferveur le rapprochement judéo-arabe bien avant la création de l’état d’Israël, reflètent un point de vue à sens unique, qui attend toujours et encore la réaction positive d’un partenaire qui refuse ce rapprochement. La métamorphose et la compréhension ne peuvent pas se concrétiser sans une acceptation réciproque. Le 7 octobre a certainement éteint à nouveau la petite flamme du chaudron alchimique qui aurait pu être là, mais si le chaudron n’est pas brisé il y a toujours de l’espoir. Ceci dit on ne voit toujours pas à l’horizon notre colonne de feu et Il faudra encore du temps, et beaucoup de temps, pour arriver à une victoire sur la victoire, pour citer Hermann Broch.
Le retour à Nir Am et aux autres kibboutzim peut être une avancée surtout dans la détermination de nos limites : ce sont nos frontières et nos communautés de « non-échec » qui continueront leur mode de vie comme ce verre à moitié plein, mais toujours stable. Et si nos idées de respect réciproque trouvaient des partenaires du côté palestinien ce serait certainement une grande avancée.
À propos de Nir Am, j’y suis allé hier quelques heures pour récupérer de nouvelles affaires, et j’ai rencontré des amis du kibboutz qui étaient venus passer une nuit chez eux, en dépit du danger, parce que ça leur manquait…
Amitiés
Avi
5 janvier 2024
Salut Avi,
J’imagine ce que peut être le retour à Nir Am, même provisoire, pour toi et tes amis à qui le kibboutz « manquait ». Quelle force d’attraction peut avoir un lieu, quel qu’il soit, pour qu’on veuille toujours y revenir, qu’on y ait connu le plus grand bonheur ou le pire malheur ? C’est un peu, en miniature, l’histoire même du sionisme, et c’est aussi évidemment l’histoire des Palestiniens, qui fait que, les uns comme les autres, vous avez droit à une terre où revenir et vivre en paix. C’est peut-être aussi ce qui fonde votre destinée commune et le mince espoir de la voir se concrétiser un jour dans une « coïncidence des contraires » comme disent les philosophes. Et c’est peut-être ces signes de ressemblance qui rendent tout le monde nerveux.
Tu as peut-être lu cette lettre d’un arabe israélien dans Haaretz, après le 7 octobre, qui écrit que « les peuples juif et palestinien ont tous deux un droit inaliénable à un État-nation » et qui s’en prend à ces imbéciles de « combattants progressistes de la liberté » qui profèrent aujourd’hui de vieux slogans de criminels qu’on croyait oubliés : « Mais pourquoi chantez-vous “De la rivière à la mer, la Palestine sera libre”, un slogan annihilationniste, et non “Palestine et Israël, côte à côte”? » écrit-il. « Alors seulement, notre espoir, notre salut et notre réveil seront ici en Israël, notre pays, parce que ni les uns ni les autres n’avons une autre terre où vivre, et ni les uns ni les autres n’avons nulle part ailleurs où aller. » Ce sont ces voix qu’on voudrait entendre plus souvent et plus fort encore aujourd’hui.
À quel moment cela a-t-il basculé ? Est-ce la réussite du mouvement qui a causé son déclin, ou la simple usure des hommes, des femmes et de l’institution bureaucratique ?
Je suppose qu’à ses fondements, le kibboutz était à mi-chemin entre un « nulle part ailleurs où aller », et une « autre terre où vivre » sur laquelle inventer un monde différent pour les Juifs (mais sans exclusive), sur des principes d’égalité, de solidarité et de communauté. Ce fut aussi le rêve d’autres peuples du siècle dernier, qui, à leur manière, tentèrent de le réaliser sans y parvenir. C’est peut-être sa dimension microscopique, à l’échelle d’une terre microscopique qui n’est pas encore un État, qui a permis au kibboutz d’aller aussi loin que possible, et probablement plus loin que d’autres, dans la mise en pratique de ces idées.
À quel moment cela a-t-il basculé ? Est-ce la réussite du mouvement qui a causé son déclin, ou la simple usure des hommes, des femmes et de l’institution bureaucratique ? Est-ce une « simple » guerre perdue contre le capitalisme, qui l’a emporté par ailleurs sur presque toute la planète, et détruit tout sur son passage ? Je pense que, de l’intérieur, tu dois avoir une vision plus précise des choses, et je me demande (et te demande) aussi si ce lent déclin du kibboutz parviendra à un moment où, regardant en arrière, sa population renouvelée voudra et pourra revenir à ce qui a motivé celles et ceux qui ont fondé le mouvement : égalité, partage, communauté, mesure et tempérance dont l’actualité s’exprime aujourd’hui dans tous les revendications des mouvements de défense de la terre, quand elles ne sont pas polluées par des slogans rancis. Le moment n’est-il pas justement propice, avec les aménagements inévitables de la modernité ? Le non-échec alors prendrait tout son sens !
Qu’est-ce qui fait qu’une communauté d’hommes et de femmes accepte un jour de renoncer à un mode de vie que lui impose le cours majoritaire des choses ? Je me dis que ce fut le choix des kibboutz à l’origine, et que cette détermination, ancrée dans votre histoire, pourrait, au moment du plus grand danger (comme aujourd’hui), ressurgir. Qu’après le 7 octobre et les évacuations, des kibboutz du Néguev soient restées intactes les « fonctions directrices du kibboutz » et que les « assemblées générales se réunissent régulièrement selon les possibilités » me semblent des éléments très importants et prometteurs. Je m’illusionne peut-être. Comme si l’urgence et l’ampleur du drame avait renforcé les anciens liens. Ce serait la moindre des choses que tous ces morts aient réveillé les vivants pour leur donner la force de faire en sorte que cela ne se reproduise plus jamais. Certes, une précédente génération a déjà dit : « plus jamais “ça” » et pourtant, sous des formes nouvelles, “ça” revient. Mais que cela n’empêche pas les nouvelles générations de Sisyphe d’agir encore pour que “ça” ne revienne pas. Sans relâche. Peut-être faut-il imaginer le Sisyphe juif heureux, comme disait l’autre ?
Bien à toi
Michel
20 janvier 2024
Salut Michel,
Je vois que j’ai pris du retard dans notre correspondance. Ces jours-ci j’ai eu pas mal d’obligations qui ont rempli mes journées et soirées, et surtout ça n’est pas évident de gérer tout ça depuis une chambre d’hôtel.
Après plus de 100 jours en exil temporaire, il est clair que l’idée de retour chez soi est à la base de nos discussions, qu’elles soient privées ou publiques. Tu parles de la force d’attraction du « chez soi », mais même si la formule n’est pas sans rappeler l’histoire du sionisme (ou, si tu veux, aussi de l’identité nationale des Palestiniens), je me méfierais d’une analogie catégorique avec notre situation. Les exilés du 7 octobre ne parlent pas d’espoir de retour, mais attendent plutôt le signal qui leur permettra un retour dans des conditions sécuritaires suffisantes et, ayant été victimes d’actes terroristes meurtriers et d’une extrême violence, l’interprétation de « conditions sécuritaires » est très délicate.
Dans nos kibboutzim proches des frontières de la bande de Gaza, nous n’avons pas d’aspirations nationales spécifiques et nous n’avons aucun désir de nous emparer de territoires qui ne nous appartiennent pas, ni aucun intérêt à humilier nos voisins Palestiniens. Il est très pratique pour les camps extrémistes de s’accrocher aux arguments illusoires de certains politiciens israéliens pour justifier des actes de terrorisme incessants – précisément pour affaiblir toute vision de coexistence ou de dialogue, avec une solution appropriée pour les deux peuples. Dans cette situation, il est difficile de comparer nos aspirations à celles de Palestiniens, qui appellent à un changement de l’ordre mondial et rejettent le droit à l’existence de l’État d’Israël. Il y a des limites au cynisme de masse. Pour certains, les événements du 7 octobre ont été qualifiés de « violents », et la réponse d’Israël a été qualifiée de « crime de guerre » … Le meurtre, le massacre, le viol, l’enlèvement de bébés sont décrits comme « des actes cruels, mais... », et le monde est choqué par la destruction des cellules terroristes qui sont toutefois installées sous les hôpitaux et les écoles. Pour ma part, je suis choqué par ce cynisme qui nous envahit. Que les terroristes du Hamas au pouvoir utilisent consciemment leurs frères palestiniens comme boucliers humains, ou que les Israéliens se défendent pour arrêter le terrorisme, « same same » dirait-on en anglais, et le monde se satisfait d’une condamnation unilatérale d’Israël…
Pour nous, membres de kibboutz, le 7 octobre est aussi le moment où les rêves de réconciliation et de coexistence se sont évaporés et ont laissé place aux cauchemars. Le drapeau de la paix a été brûlé avec des dizaines de corps humains et leurs maisons, la confiance en un avenir respectueux avec nos voisins palestiniens s’est éloignée. Si, dans un avenir proche, nous parvenons à relever un nouveau drapeau de paix, ce sera principalement pour des raisons pragmatiques, d’intérêt personnel, parce qu’il n’y a pas (ou plus) de partenaires réels de l’autre côté. Et si des Palestiniens sont prêts à la coexistence de deux États, alors ils doivent cesser de se cacher, le dire haut et fort et agir.
Voilà donc le kibboutz de 2024. Des communautés prônant l’acceptation de « l’Autre » dans tous les sens du terme, mais devenues plus prudentes quant à la question palestinienne. De manière presque naturelle, vu les circonstances, j’ai souligné l’aspect politique, mais cette tendance de revirement se reflète aussi dans les autres domaines de la vie au kibboutz. Au départ, le kibboutz avait tenté de réaliser des idéaux nés principalement d’idées théoriques. Par la suite, il s’appuyait sur les théories pour justifier son fonctionnement et son organisme, et aujourd’hui des miettes d’idéologie sont éparpillées dans des normes réglementaires. Si le principe du Contrat Social suffisait autrefois à maintenir notre vie commune, aujourd’hui tout nouveau changement est soumis à des accords juridiques. En fait, le kibboutz évolue avec le temps et ce n’est pas obligatoirement un signe de disparition, mais plutôt d’adaptation. Je me souviens des paroles d’un sociologue, Stephen Cole, qui disait qu’il fallait distinguer entre les changements « au sein » de l’organisation et les changements « de » l’organisation. De mon point de vue je dirais que les changements dans le kibboutz, même ceux considérés comme radicaux, sont des changements « au sein » de l’organisation : le kibboutz reste kibboutz malgré tout.
Je dirais que notre espoir et désir face aux Palestiniens est de faire en sorte qu’il n’y ait pas de vaincu.
Le discours collectif est toujours notre plateforme ; les concepts peuvent changer, mais l’essence de la garantie mutuelle reste toujours notre fondement directeur. Et là, dans cette période d’exil temporaire, où tout semble complexe et compliqué, le fil conducteur collectif prouve sa force et sa pertinence. Depuis le 7 octobre, nous sommes témoins du caractère essentiel de la collectivité qui se fonde sur la bonne volonté de chacun d’entre-nous, même si nous sommes dispersés à travers le pays, une communauté qui lutte pour agir et combattre ensemble jusqu’à ce que nous rentrions chez nous, avec toutes les règles connues du jeu de la vie au kibboutz. C’est précisément dans cette période de graves difficultés pour la majorité de la population que l’importance de la résilience communautaire – qui est une conséquence de nos modes de vie collectifs – est désormais évidente.
Dans les mois ou les années à venir les kibboutzim en exil temporaire retourneront à leur « chez soi » d’origine et à leur vie régulière de communauté collective. Après notre expérience et tous les défis sur notre parcours, nous serons certainement témoins de nouveaux changements, mais l’essence communautaire restera le pilier de base : collectivité, responsabilité mutuelle et aussi respect de l’Autre et coexistence, ces critères sont là et ne nous quittent pas. Alors, nous saurons de nouveau répondre à l’appel pour évoquer un compromis avec nos voisins Palestiniens, souhaitant tout de même l’émergence d’un leader palestinien sensé. Pour notre part, le temps que cela prendra dépend du temps et de la possibilité de retourner chez nous dans des conditions sécuritaires et sécurisantes. D’une façon un peu plus simpliste que Broch je dirais que notre espoir et désir face aux Palestiniens est d’arriver non pas à remporter une « victoire sur la victoire », bien utopique, mais de faire en sorte qu’il n’y ait pas de vaincu, et pour cela il faut accepter l’étape du compromis. Elle arrivera le jour où nos dirigeants s’apercevront que la condition primordiale d’un dialogue est d’arriver à dialoguer.
Amitiés et bonjour très chaleureux à Patricia.
Avi
- 1. Il s’agit de deux membres du mouvement des kibboutzim, tous deux originaires de Biélorussie et qui émigrèrent en Palestine l’un en 1912, l’autre en 1922, où ils participèrent à la fondation des kibboutzim et eurent des responsabilités politiques au sein des partis travaillistes, avant de suivre chacun des trajectoires différentes et opposées, l’un (Tabenkin) vers le parti du Grand Israël (droite), l’autre (Hazan) vers le Meretz (à la gauche des Travaillistes).
- 2. Sur le Brit shalom, l’Alliance pour la paix, voir les textes de Gershom Scholem dans Le Prix d’Israël, L’éclat/poche, 2017.