Que s’est-il passé le 7 octobre 2023 ?
Les attentats commis par le Hamas en Israël les 7 et 8 octobre 2023 marquent une rupture dans l’histoire du Proche-Orient. Comment engager un travail intellectuel à la mesure de l’événement, qui entraîne déjà une polarisation des opinons publiques partout dans le monde ? À quel renouvellement de nos schémas d’interprétation sommes-nous appelés ? Pour tenter de répondre à ces questions, Esprit a conduit une enquête auprès de quelques intellectuels.
Violences génocidaires
Les massacres commis par le Hamas se caractérisent d’abord par leur dimension antisémite.
Denis Charbit1 – Samedi 7 octobre 2023. Ce matin-là, un abîme s’est ouvert sous nos pas, rompant non seulement avec le cours paisible des choses, mais aussi avec les pics de violence des années récentes, de Rakka à Boutcha, et les massacres qui ont ponctué un siècle de conflit israélo-palestinien. À Kfar Aza, à Be’eri, à Réïm, tous les cercles de l’enfer ont été franchis, le mal y est apparu à l’état pur. L’événement, comme tel, n’a pas de sens ; c’est ce que nous en ferons qui en aura un.
Dans un premier temps, donner des leçons m’est apparu comme une profanation. Toutes les hypothèses (la défaillance des renseignements, la responsabilité de Netanyahou, le fanatisme de ses ministres, en plus de leur incurie, l’ordre de déplacer les troupes en Cisjordanie pour protéger les colons, les accords d’Abraham et la marginalisation de la cause palestinienne) me sont apparues vaines et indécentes. C’était entrer dans le jeu du Hamas que de s’y prêter. Aussi ai-je lu en silence les récits des survivants pour que l’événement me secoue et m’absorbe. J’ai médité sur le mystère de l’âme humaine, capable de sombrer dans la monstruosité, entraînant dans sa spirale infernale tous ces innocents qui, la veille, dansaient, rêvaient et vivaient encore.
Avishag Zafrani2 – Les attentats commis par le Hamas le 7 octobre 2023 s’apparentent à un pogrom, soit à un massacre de civils, auquel s’ajoutent des actes de tortures et de barbarie filmés à des fins de diffusion massive, de terreur et de célébration. Le terme de pogrom indique un type de violence qui s’est déjà exercé contre les populations juives, notamment en Russie, mais aussi en Irak (Farhoud). Le contrat social d’Israël reposait, à l’instar des États modernes, sur la garantie de la sécurité et de la liberté, ce qui revenait à « neutraliser » le pogrom. Par conséquent, le pogrom du 7 octobre a créé une épouvante particulière en révélant qu’Israël demeurait une partie de la diaspora, car toujours exposé aux violences que les Juifs en exil ont endurées. Il y a donc une homogénéisation de la condition juive, depuis le 7 octobre, entre la diaspora et Israël3.
La dimension antisémite du pogrom du 7 octobre est corroborée par la vague d’antisémitisme qui s’est répandue dans le monde, avec des tentatives de pogrom, comme celle à l’aéroport de Makhatchkala au Daghestan, le 29 octobre 2023. La réception du pogrom (y compris sa négation), au lieu de s’arrêter à un sentiment d’horreur, a généré une démultiplication des actes antijuifs. Cela révèle que les obstacles à la résolution du conflit sont en prise avec un antisémitisme irrésolu, un antisémitisme par ailleurs explicitement brandi par le Hamas. De ce point de vue, il est significatif que les médias ne parlent plus du conflit israélo-palestinien, mais de celui qui oppose le Hamas à Israël : il ne peut être résolu qu’avec la neutralisation du Hamas.
Eva Illouz4 – Pour les Juifs, ce massacre est un événement double : il semble porter un conflit territorial vieux d’un siècle à un sommet inégalé dans la barbarie, mais il le fait paradoxalement en projetant les Israéliens dans l’histoire qu’ils avaient voulu surmonter en créant un État, celle de l’antisémitisme. La modernité juive d’après la Shoah se caractérise, d’une part, par la recherche d’une normalité nationale au travers de l’entreprise sioniste et, d’autre part, par la quête de normalisation de la citoyenneté des Juifs de la diaspora dans les sociétés démocratiques. Le 7 octobre marque l’échec de ces deux visées de normalisation. Ce massacre ramène les Juifs au sentiment que leur insécurité ontologique n’a été résolue ni par la nation, ni par la démocratisation des sociétés.
Par une ironie qui n’en finit pas d’étonner, ce sont précisément les plus progressistes qui ont refusé de prendre note de l’horreur du massacre, d’exprimer ne serait-ce qu’une compassion de convenance. Ils ont refusé de le faire parce que c’est le nationalisme juif qui leur pose problème. Ce nationalisme est devenu inacceptable pour deux raisons : premièrement parce qu’Israël contrevient davantage au droit international et qu’il a rendu la vie des Palestiniens de plus en plus impossible, deuxièmement, parce qu’une alliance étrange s’est établie entre les islamistes et les combats postcoloniaux de gauche. Il faut se souvenir que Judith Butler avait déclaré en 2006 que le Hamas appartenait à la gauche internationale parce qu’il était anti-impérialiste, même si elle a toujours condamné la violence5. En 2016, ce même groupe a exécuté un de ses commandants, accusé d’homosexualité. Que s’est-il passé pour qu’une égérie de la gauche internationale adoube ainsi un mouvement terroriste, qui ne représente en rien les intérêts des Palestiniens ? Comment expliquer ce naufrage intellectuel et moral ? Il y a donc une résonance entre la gauche indifférente au massacre des Israéliens – dans le meilleur des cas – et la ferveur millénariste islamiste du Hamas, un mouvement circulaire qui explique le double échec de la normalisation des Juifs. La réaction typique de la gauche a été « c’est terrible, mais… ». Ce « mais » est presque aussi choquant que le silence avec lequel les victimes ont été traitées. Je pense à toutes les pétitions d’universitaires, d’artistes ou d’étudiants qui ont accusé Israël du massacre de ses propres civils. Je pense aux positions choquantes de La France insoumise. Et je pense au silence retentissant des présidents d’universités américaines, qui n’avaient pas hésité à se prononcer après l’invasion de l’Ukraine par la Russie mais qui invoquent désormais la sacro-sainte norme de neutralité pour justifier leur silence.
L’antisémitisme se caractérise par l’exclusion des Juifs de l’humanité.
La question juive revient hanter l’ordre international et le progressisme lui-même au travers du nationalisme juif. Ces événements marquent un tournant dans la conscience juive parce qu’ils font resurgir un antisémitisme nouveau au sein d’un conflit territorial et colonial, qui a désormais une férocité inédite. Cet antisémitisme est peut-être plus effrayant puisqu’il est le fait de ceux qui croient appartenir au parti de l’humanité. Dans ses formes multiples et variées, l’antisémitisme se caractérise par l’exclusion des Juifs de l’humanité. Moi qui me considère de gauche, qui ai travaillé sans relâche pour combattre l’occupation et les inégalités entre Juifs et Arabes en Israël, qui ai rêvé d’un État pour les deux peuples, je suis renvoyée à une histoire que j’avais crue révolue, qui va considérablement compliquer le conflit territorial.
La violence du massacre est telle que l’on se demande s’il est même possible de l’expliquer.
Firas Kontar6 – Je n’ai pas été surpris de la barbarie avec laquelle le Hamas a agi le 7 octobre. La barbarie traverse les frontières : en la légitimant dans un pays, elle se propage ailleurs. Depuis mars 2011, j’ai été témoin du pire en Syrie : exécutions dans des bains d’acide, femmes violées par tout un régiment devant leurs parents, corps d’enfants déchiquetés par des bombes qui ont sciemment visé des écoles et des maternités, familles mourant de faim à quelques kilomètres des sites de l’Organisation des Nations unies.
Le choc pour la population juive israélienne et internationale est profond ; la maison censée être le foyer d’accueil des Juifs a failli à sa mission de protection. Est-ce étonnant ? Depuis vingt ans, Netanyahou a œuvré non pas à construire un foyer, mais une forteresse au milieu du chaos moyen-oriental. Le « dôme de fer », un bouclier de défense aérienne contre les roquettes du Hamas, du Djihad islamique et du Hezbollah, et le mur construit entre la Cisjordanie et Israël sont les signes d’une paix sans justice, imposée par l’oppresseur à l’opprimé. Mais nulle forteresse n’est imprenable. Et Netanyahou, comme d’autres membres de sa majorité, savait que la liquidation du processus de paix allait engendrer des réactions. Bien que le risque terroriste soit présent dans le processus de décisions politique israélien, une attaque de l’ampleur de celle du 7 octobre n’avait pas été considérée possible.
Dan Arbib7 – Il y a dans la barbarie un surplus d’atrocité qui reste inexplicable, sinon en l’occurrence par la haine que suscitent les Juifs. Ce surplus d’atrocité demeurant intraduisible en sens politique, comment les attentats du 7 octobre pourraient-ils s’inscrire dans une lutte, une résistance ou une stratégie politique quelconque ? Cette haine farouche et définitive, irréductible à toute signification politique, rappelle aux Juifs les pires heures de leur histoire. On ne peut pas comprendre la réaction d’Israël ni l’attitude des Juifs si on n’a pas en tête cette mémoire qui saigne : « Je connais bien ce peuple. Il n’a pas sur la peau un seul point qui ne soit pas douloureux, où il n’y ait un ancien bleu, une ancienne contusion, une douleur sourde, la mémoire d’une douleur sourde, une cicatrice, une blessure, une meurtrissure d’Orient ou d’Occident8. » C’est cette meurtrissure qui à chaque fois se réveille, avec toujours le sentiment de la même fatalité ; c’est cette plaie qui s’est à nouveau ouverte le 7 octobre, et d’autant plus douloureusement qu’Israël a vocation à être un refuge pour les Juifs victimes des persécutions antisémites. Qu’un pogrom ait lieu sur son sol – ce sol qui devait les protéger de tous les pogroms ! – constitue pour beaucoup un scandale absolu. Et on comprend qu’Israël ait trop peu confiance dans les nations du monde pour leur déléguer le soin de sa sécurité.
Myriam Revault d’Allonnes9 – L’événement du 7 octobre laisse beaucoup d’entre nous sans voix, à l’inverse de ceux qui ont aussitôt tenté d’en réduire l’horreur en l’« expliquant », autrement dit en le dissolvant dans un processus causal. Or, si l’événement émerge à partir de conditions antérieures, la causalité produit une règle générale, susceptible d’en assurer la prévision. Alors aucune nouveauté ne peut jamais advenir, puisque l’effet est toujours en germe dans la cause. C’est ce qui ressort des commentaires qui ont fait des massacres la conséquence obligée de la politique ultra-droitière de l’actuel gouvernement israélien, de l’occupation et de l’annexion des territoires, de l’occultation par le jeu des grandes puissances de la gravité du problème palestinien, ou encore de la politique du régime iranien, soucieux de faire échouer les accords d’Abraham, etc. Ces commentaires ont aussi répété à l’envi que la riposte israélienne allait, de manière « prévisible », tomber dans le « piège » tendu par le Hamas.
Ces analyses ne peuvent être balayées d’un revers de main et ne sont pas dénuées de pertinence, mais en quoi éclairent-elles l’horreur d’un événement qui n’a pas seulement provoqué la sidération, à la manière du 11 Septembre, mais révélé l’effondrement du lien commun qui soutient l’humanité ? Lors des massacres de la rave-party en bordure de Gaza, des kibboutz de Be’eri et Kfar Aza, quelque chose d’« irrévocable10 » s’est produit, en excédent sur ses causes, en excès sur le disponible de la compréhension et de la représentation. Nous avons ressenti qu’avait été entamé le lien minimal qui soutient l’humanité, qu’avaient été touchées les couches les plus profondes de la solidarité humaine et de la communicabilité des affections. En ce sens, ce qui s’est passé le 7 octobre a un caractère d’offense morale inacceptable, sans commune mesure avec les schémas explicatifs, si pertinents soient-ils.
Suite aux représailles israéliennes, l’explosion de violence concerne les deux parties, qui s’accusent mutuellement de génocide.
E. Illouz – Le 6 octobre, je pensais au conflit israélo-palestinien comme à un conflit territorial et colonial, je m’insurgeais contre le gouvernement fasciste de Netanyahou et les pogroms exécutés par des colons juifs contre les Palestiniens de Cisjordanie. Je voyais les Palestiniens comme un peuple dépossédé de leur terre, utilisés cyniquement par une grande variété de nations, rejetés par les pays arabes, opprimés par les Israéliens, brutalisés par leurs dirigeants indignes. Mais le 7 octobre le conflit change de nature. Si une grande partie des Palestiniens s’identifient aux objectifs du Hamas et cherchent à effacer les Juifs de la surface de la terre, un compromis a-t-il un sens ? Mes points de repère se sont effondrés, sans que cela change ma conviction qu’il faut trouver une solution politique à ce conflit territorial. Le 7 octobre est à la fois l’aboutissement d’un conflit long et un tournant décisif dans son histoire. Si certains Palestiniens veulent la paix, d’autres refusent de faire le moindre compromis et veulent toute la Palestine. Si c’est le cas, la violence va continuer jusqu’à ce qu’un des deux côtés arrive à dominer, expulser, chasser ou tuer l’autre de façon définitive. L’affrontement religieux et millénariste ne permet pas de compromis. Une solution politique est forcément imparfaite, et les fondamentalistes de tous les bords refusent l’imperfection.
Par manque d’imagination, je n’arrive pas à voir quel État palestinien pourrait être créé avec autant de colonies juives en Cisjordanie, qui n’accepteront jamais de partir ou d’être sous domination palestinienne. Les solutions à un État (fédéral, confédéral ou binational) étaient peu probables avant le 7 octobre ; elles me semblent impensables aujourd’hui. Les Israéliens frappent avec une grande férocité parce que c’est leur survie qui se joue, mais les Palestiniens vont aussi se souvenir de cette guerre comme d’un génocide. Comment deux peuples peuvent-ils continuer à vivre ensemble ou côte à côte quand ils s’accusent mutuellement de génocide ? Le combat des mémoires sera implacable.
Une discussion impossible ?
Denis Charbit, qui habite en Israël depuis 1974, explique que le rêve israélien a tourné au cauchemar.
D. Charbit – Si le massacre du 7 octobre est une rupture dans le conflit israélo-palestinien, les renforts qui ont tardé à arriver s’inscrivent, eux, dans une continuité. Le sentiment profond qui nous habite, c’est que le gouvernement nous a lâchés, abandonnés, sacrifiés. Cela fait cinq ans que cela dure : des élections à répétition, la Covid-19, la pègre qui sévit et tue dans le secteur arabe, l’irruption de l’extrême droite à des postes clés du gouvernement, la « réforme » de la justice pour confisquer nos libertés, conduisant à une polarisation du pays, les institutions mises au ban – la police, les fonctionnaires, la Cour suprême, et jusqu’aux volontaires de l’armée de l’air. Riche de son expérience, la société civile a déployé, après le sens de la lutte, le sens de l’entraide.
Le rêve israélien tourne au cauchemar.
Mais ce visage lumineux de la société israélienne, en plein traumatisme, a aussi sa part d’ombre : des dizaines de milliers d’Israéliens se procurent une arme. Aujourd’hui, la « menace existentielle » plane, à cause des otages retenus à Gaza et des soldats qui ne reviendront pas. Avec l’entraide et la solidarité, on la croit maîtrisée, mais aussitôt elle refait surface. Car l’on ne craint jamais que ce que l’on a déjà vécu et imprimé dans son histoire individuelle et collective. C’est pourquoi les Juifs redoutent les pogroms et la Shoah, tandis que les Palestiniens d’Israël craignent le retour de l’administration militaire qu’ils ont connue de 1949 à 1966, voire la Nakba, l’expulsion. Le rêve israélien tourne au cauchemar.
Dans de nombreux pays, certains se sont montrés réticents à condamner les violences du Hamas.
E. Illouz – Le massacre de civils israéliens ne peut pas être séparé de la réaction qu’il a suscitée de par le monde, notamment au sein de ce qu’on peut appeler la gauche postcoloniale, qui considère que le fait qu’un groupe terroriste décapite, kidnappe et brûle vives des familles juives entières est une réponse inévitable au colonialisme et donc compréhensible voire excusable, comme un mal nécessaire à la libération. Il s’agit là d’une incompréhension effroyable du nationalisme juif. Ce nationalisme a certes joué un rôle important à la naissance du problème palestinien11. Mais cela n’en fait pas un colonialisme, à l’instar des impérialismes européens. C’est le nationalisme d’un peuple qui ne peut trouver sa place dans le monde, un peuple dont la différence semble être inassimilable par les autres peuples et envers qui le monde a le devoir moral de trouver une place. Cette place a été Israël. Les deux événements – le massacre du 7 octobre et la réaction du monde – sont empiriquement et analytiquement distincts, mais ils forment de plus en plus un seul événement dans la conscience traumatique des Juifs.
A. Zafrani – L’effroi suscité par les actes du Hamas à l’encontre des civils israéliens a généré, dans un premier temps, une condamnation générale. Mais il y a eu des exceptions. La France insoumise a hésité sur le terme de terrorisme et insisté sur celui de crimes de guerre, légitimant le Hamas comme armée régulière et relativisant ses crimes. L’unité de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale n’a pas résisté aux controverses nées des positionnements des uns et des autres. L’inflation du lexique antisioniste de l’apartheid, du colonialisme et du militarisme contribue non seulement à délégitimer l’existence même de l’État d’Israël (et donc de ses habitants pour qui, dès l’origine, il s’agit aussi d’un État refuge), mais indique aussi de nombreux glissements sémantiques, issus d’une vision dichotomique et réductrice des rapports de force, et puise dans les critiques du colonialisme occidental et de l’apartheid sud-africain, dont les coordonnées ne correspondent pas à la situation israélienne. À gauche, le conflit israélo-palestinien est vu à travers le seul prisme du soutien aux minorités dominées, sans prendre en considération la situation géopolitique, l’histoire complexe de la région et l’histoire politique juive, et parfois sans que le contenu moral des revendications des minorités ne soit interrogé. En outre, si antisionisme et antisémitisme ne se confondent pas a priori, ils se confondent bien a posteriori, étant donné la multiplication des actes antisémites lors des résurgences du conflit.
D. Arbib – Le malheur des Palestiniens est de n’avoir pas de soutien à la hauteur de leur cause. Ils devraient se persuader que leurs meilleurs alliés sont ceux qui militent pour la solution à deux États, et non le Hamas ou tels manifestants qui crient « Palestine libre, de la mer au Jourdain ». Le 7 octobre a fait voir l’infranchissable fossé entre ceux qui ont condamné inconditionnellement les attentats et ceux qui, nuançant, minaudant interminablement, n’ont en définitive rien dit – par clientélisme souvent, par antisémitisme parfois, par idéologie enfin. Pourtant, certains otages du Hamas ne sont-ils pas français ? On a peu entendu demander leur libération. La condamnation des actes du 7 octobre constitue un préalable à toute discussion, même privée : que partager avec qui trouverait à expliquer les femmes éventrées, les enfants décapités, les jeunes filles violées, etc. ? Tout désaccord doit ici se détacher sur fond d’un accord principiel : la condamnation claire et ferme de la barbarie. Cette crise, comme toute crise, nous aura obligés à distinguer entre ceux avec qui la discussion (et donc aussi le désaccord) sera possible et ceux avec qui, pour l’heure du moins, la discussion ne sera pas possible.
La condamnation des actes du 7 octobre constitue un préalable à toute discussion.
La réticence à condamner les violences tient sans doute à une difficulté à les qualifier.
M. Revault d’Allonnes – Il importe peu de savoir si Mélenchon et sa garde rapprochée sont antisémites ou « seulement » en proie à leurs stratégies électoralistes : il suffit de pointer la débâcle morale dont témoignent leur compassion et leur indignation sélectives, leur incapacité à reconnaître comme leurs « semblables » ces centaines de jeunes massacrés lors de la rave-party ou ces habitants de kibboutz (pourtant à majorité de gauche, solidaires des Palestiniens et opposants déterminés à la politique du gouvernement Netanyahou). Ce qui leur fait défaut, c’est la common decency, le fondement sensible de notre appartenance au monde, les valeurs et normes qui soutiennent la possibilité de vivre en commun.
Quant aux intellectuels dits « de gauche », la routine de leur aveuglement les a rendus peu réceptifs aux protestations démocratiques qui ont investi la rue israélienne contre la réforme judiciaire mais aussi contre l’occupation : « L’occupation corrompt » (le slogan a été inventé en 1978 par le mouvement La paix maintenant) ou encore « La démocratie et l’occupation sont incompatibles ». Il est tellement plus confortable de se contenter d’une causalité paresseuse qui dissout l’événement en l’inscrivant dans la dualité oppresseurs/opprimés, colonisateurs/colonisés, afin de le « contextualiser ». On pourra certes condamner sans réserve les meurtres commis par le Hamas et même les tenir pour « injustifiables » à condition de les « comprendre » (entendons : ils sont la conséquence obligée de la colonisation israélienne). On pourra aussi déclarer, face au nombre de victimes civiles entraînées par la riposte israélienne, que toutes les vies se valent. Mais toutes les violences ne peuvent être qualifiées de la même façon, sauf à esquiver la potentialité de l’inhumain au cœur même de l’humain.
Susan Neiman12 – Les maux ne sauraient être quantifiés, mais ils peuvent être distingués. Après avoir correspondu avec l’un des pilotes ayant participé au bombardement d’Hiroshima, Günther Anders a proposé une distinction importante. Quiconque est capable de conduire une enfant dans une chambre à gaz, ou de la brûler vive, a un gouffre au lieu d’une âme. Mais il est plus facile de larguer une bombe sur un enfant que l’on ne voit pas. C’est précisément pour cette raison que ce type de mal, selon Anders, est plus dangereux. Mais qu’est-ce qui nous empêche de dénoncer les deux ?
Récemment, les réflexes allemands de défense d’Israël et de répression de ses détracteurs se sont emballés, donnant lieu à de multiples annulations d’événements culturels13.
S. Neiman – L’insistance de l’Allemagne à expier les crimes nazis en appelant Israël sa Staatsräson – son « intérêt national » – a récemment pris un tour frénétique. La foire annuelle du livre de Francfort a fait l’objet de controverses, notamment suite à l’annulation (le « report ») de la cérémonie de remise de prix à l’autrice palestinienne Adania Shibli14. Son livre a finalement été lu par des auteurs juifs : ils ont compris que la décision de retenir le prix était une erreur politique qui ne fait que conforter l’opinion des musulmans, selon laquelle leur voix est inaudible. Le Slovène Slavoj Žižek a prononcé le discours d’ouverture : tout en condamnant sans réserve les atrocités commises par le Hamas, il a insisté sur la nécessité de les contextualiser. Sans être aussi convaincantes, ses affirmations n’étaient pas très différentes de celles formulées par Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem : si nous voulons un jour défaire le mal, nous devons d’abord le comprendre.
Le fait que l’Allemagne défende inconditionnellement Israël, sans critiquer son gouvernement ou son occupation de la Palestine, ne manque pas de susciter du ressentiment, et pas seulement auprès des musulmans. Suite à de violentes manifestations après qu’un missile a frappé l’hôpital Al-Ahli à Gaza, toute manifestation pro-palestinienne, y compris organisée par des Juifs, a été interdite à Berlin : les bougies déposées sur les trottoirs par ceux qui pleuraient des parents tués à Gaza ont été piétinées par la police. Quelques jours plus tard, considérant que l’interdiction de manifester favoriserait de nouvelles émeutes, la police a décidé d’autoriser certaines manifestations de soutien à la Palestine, qui se sont depuis lors déroulées dans le calme. Pourtant, deux hommes masqués ont lancé des cocktails Molotov sur une synagogue dans le centre de Berlin. Ils ont manqué leur cible et personne n’a été blessé, mais de nombreux Juifs du pays ont peur.
À Berlin, les bougies déposées sur les trottoirs par ceux qui pleuraient des parents tués à Gaza ont été piétinées par la police.
Il n’est donc pas surprenant que des événements publics avec des écrivains, des journalistes et des artistes palestiniens aient été annulés. Ce qui est peut-être plus surprenant, c’est que des voix juives critiques ont été réduites au silence. Deborah Feldman a vu plusieurs invitations à présenter son nouveau livre, Jew Fetish, annulées : jugé « toxique », ce dernier explore les distorsions de l’identité juive dans un pays tellement déterminé à se débarrasser de la culpabilité dont il a hérité qu’il est conduit à considérer les Juifs comme d’éternelles victimes. Même les Juifs qui ne vivent pas en Allemagne ont été affectés. Saskia Esken, coprésidente du Parti social-démocrate au pouvoir, a annulé une rencontre avec Bernie Sanders après que celui-ci a qualifié les attaques israéliennes contre les civils à Gaza de violations du droit international. Ce qu’elles sont, mais pour Mme Esken, il s’agissait d’une « relativisation », qui ne « montrait pas qu’il était clairement du côté d’Israël ».
Le choc des émotions et des idées a créé une grande confusion sur ce que signifie « la gauche » aujourd’hui. Le détail le plus tragique des atrocités commises par le Hamas est qu’un grand nombre de ceux qui ont été assassinés ou enlevés étaient des hommes et des femmes dont la vie était consacrée à l’universalisme, à la justice et au progrès. En attaquant des Israéliens qui ont passé des années à aider leurs voisins gazaouis à obtenir des soins médicaux, le Hamas a révélé sa nature maléfique.
Un conflit international
Les actes terroristes entraînent un certain type de réponses de la part des États qui fragilise les institutions internationales.
D. Arbib – Le terrorisme met à mal le droit international, aussi bien en lui-même que dans la réponse qu’il appelle. Quant à l’Organisation des Nations unies, nul ne va déplorer son existence mais, loin d’être la gardienne du droit international, ne s’est-elle pas déconsidérée en se transformant progressivement en un club de groupes de pression aux intérêts variables ?
E. Illouz – Ce qui ressort, c’est une politique du chaos. Poutine a fait du chaos un principe politique puissant et assez efficace, bien plus efficace que présenter une nouvelle idéologie. La différence fondamentale avec la guerre froide était qu’il y avait deux visions du monde qui s’affrontaient. Aujourd’hui, nous avons une division entre des États qui croient en l’État de droit (ou font semblant d’y croire) et des États quasi terroristes qui bafouent toutes les règles au vu et au su de tout le monde. C’est certainement le cas de la Russie de Poutine et de l’Iran de Khamenei. De façon intéressante, Israël est dans les deux camps à la fois, ou bien entre les deux. Le conflit dans les territoires a considérablement érodé l’État de droit ces dernières années. Divers scandales, comme celui du logiciel espion « Pegasus », montrent qu’une partie de l’industrie technologique israélienne s’est mise au service de forces antidémocratiques dans le monde. La réforme judiciaire de Netanyahou tente de faire sortir Israël des régimes démocratiques pour permettre aux colons d’achever leur projet annexionniste. Mais les manifestations en faveur de la démocratie en Israël de cette dernière année ont essayé d’enrayer ce processus. Je ne sais pas quel Israël sortira de cette guerre. Mais je sais quel Israël a une chance de survivre.
F. Kontar – La chute du mur de Berlin et la démocratisation rapide des pays d’Europe de l’Est avaient été porteuses d’espoir pour beaucoup de populations des pays du « Sud global ». La fin de la guerre froide laissait penser que les valeurs de démocratie, de liberté et de justice portées par le camp occidental sortiraient renforcées et influenceraient la gestion des crises géopolitiques dans le monde. Ainsi, le monde libre (occidental) est intervenu après l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, avec le soutien des pays du Sud, comme le Niger, la Syrie et le Sénégal. Les forces occidentales sont également intervenues en Bosnie après le génocide de Srebrenica. Et le 13 septembre 1993, Rabin et Arafat se serraient la main sur la pelouse de la Maison-Blanche, avançant vers la paix dans le cadre des accords d’Oslo. Dans les années 1990, il y avait un espoir qui ne s’est malheureusement pas traduit par une refonte des institutions internationales, notamment de l’Organisation des Nations unies et de son conseil de sécurité, où les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale et les anciennes puissances coloniales ont une place prépondérante.
Les attentats du 11 septembre 2001 poussent les États-Unis et leurs alliés à mener une longue « guerre contre le terrorisme », dont le bilan est désastreux : le terrorisme islamiste s’est renforcé partout dans le monde ; les interventions américaines en Afghanistan et en Irak ont causé la mort de centaines de milliers de civils et ont plongé ces pays dans le chaos. La fracture Nord-Sud, souvent évoquée quand il s’agit de l’Ukraine ou de la Palestine, ainsi que l’affaiblissement de l’Occident, tiennent à la perte d’influence des valeurs démocratiques. La supériorité morale dont se prévalent les démocraties n’est plus perceptible auprès des populations de ce que l’on qualifie de Sud global. Les populations civiles perçoivent que la vie d’un civil afghan ou irakien n’a pas de valeur en tant que « dommage collatéral » de la lutte contre le terrorisme. Cette situation profite aux autocrates qui, par le biais des médias à leurs ordres, s’en servent pour alimenter la défiance vis-à-vis de l’Occident, en relativisant par la même occasion leurs crimes. La Palestine cristallise cette injustice ressentie par les populations du Sud, ce fossé qui sépare le Nord du Sud, Israël étant intégré au camp occidental : colonisation, apartheid, impunité, indifférence face à l’injustice, inégalités socio-économiques…
S. Neiman – Il est étrange qu’au lendemain du massacre commis par le Hamas, l’Allemagne ait oublié les conséquences du 11 Septembre, car il s’agit d’un moment charnière dans son histoire d’après-guerre. Alors qu’elle avait soutenu toutes les décisions de politique étrangère américaine depuis 1945, en 2002, elle a refusé de soutenir l’invasion de l’Irak, jugeant qu’on ne pouvait pas prendre une décision politique raisonnable sur la base du traumatisme des attentats. L’Allemagne est le deuxième allié le plus important d’Israël après les États-Unis ; elle pourrait donc rappeler aux dirigeants du pays que la poursuite des attaques massives contre Gaza aura des conséquences désastreuses. Après tout, il était possible d’être horrifié par le carnage du World Trade Center tout en étant opposé à la guerre en Irak ; c’était le cas de millions d’entre nous. Sans même faire référence aux droits de l’homme ou à la vie des Palestiniens, elle pourrait également rappeler que les guerres d’Afghanistan et d’Irak n’ont pas seulement coûté des milliards de dollars et la vie d’innombrables civils et soldats, mais qu’elles ont aussi créé des crises au Moyen-Orient dont les effets se font toujours sentir. Dans la plupart des régions du monde, ces guerres ont renforcé une méfiance à l’égard des motivations et des méthodes américaines qui ne disparaîtra pas de sitôt, rendant impossible d’utiliser une expression comme « clarté morale » sans susciter des sarcasmes15.
Le conflit au Proche-Orient s’enracine dans des points de vue et des mémoires différents. Pour les dépasser, il faudrait déposer les armes et imaginer des solutions politiques.
D. Charbit – Si le Hamas parvient à se maintenir dans la bande de Gaza, le blocage diplomatique est assuré pour des décennies. Quiconque soutient la solution à deux États doit, non espérer, mais exiger la neutralisation du Hamas, et donc s’opposer au cessez-le-feu et assumer que les pertes civiles, côté palestinien, soient plus lourdes. Le dilemme est cruel et atroce. La configuration actuelle du système international ne prédispose guère à un arrangement. L’Iran veille, le Hezbollah également, tandis que la Chine et la Russie ne sont nullement bienveillantes. Ce sera donc aux États-Unis et à l’Europe d’endosser ensemble l’écrasante responsabilité d’accompagner les négociations. Celles-ci exigeront d’imposer des sanctions à l’interlocuteur récalcitrant. C’est lorsque les parties paient un lourd tribut qu’elles sont susceptibles de consentir à ce qu’elles avaient longtemps dédaigné. Si négociateurs palestiniens et israéliens laissent passer cette dernière chance, ce sera le chaos.
D. Arbib – L’urgence consiste à dé-théologiser le conflit et, en excluant dans les deux camps les éléments les plus radicaux, à le repolitiser. Tant que la cause palestinienne poursuivra des objectifs relevant d’un absolu théologique (guerre sainte, destruction des Juifs, etc.), tant que les partis religieux en Israël se réclameront de Dieu, aucun accord ne sera jamais trouvé. Entre deux clans dont chacun fait parler Dieu, l’histoire a montré que les massacres sont inévitables. Voilà pourquoi il faut repolitiser le conflit, c’est-à-dire porter au pouvoir, de part et d’autre, des individus modérés, libres d’esprit, relativement affranchis d’impératifs religieux, prêts à déplier une carte et à partager, à la règle et au compas, les territoires disputés.
Entre deux clans dont chacun fait parler Dieu, l’histoire a montré que les massacres sont inévitables.
La chose est-elle impossible ? Les Européens et les Américains doivent y aider. En Israël déjà, les jours de Netanyahou sont comptés ; le formidable élan contre sa réforme de la justice a témoigné des ressources encore vives d’une population attachée à la démocratie libérale. Il n’est pas interdit de penser qu’en Palestine, en Cisjordanie ou à Gaza, émergent des leaders responsables et modérés : il en existe. Mais, d’ici là, l’opération israélienne aura fait de nombreux morts civils – et, devant la mort d’innocents, aucune conscience ne peut trouver la paix. De surcroît, comment une telle opération ne compromettrait-elle pas l’avenir ? Comment le père palestinien ne léguerait-il pas, en mourant, un impitoyable désir de vengeance à son fils ? Quelque opinion qu’on se forge sur la riposte israélienne, quelque interrogation qu’on formule sur sa légitimité et son déploiement effectif, on ne peut pas ne pas trouver tragique une situation où la conduite à tenir relève à la fois de l’inévitable et de l’épouvantable. Ce tragique me hante.
M. Revault d’Allonnes – Dans une lettre à Milena, Kafka écrit : « Ce qui m’arrive est quelque chose de formidable, mon monde s’effondre et mon monde s’édifie… De sa chute je ne me plains pas, il était en train de s’effondrer, je me plains de son édification, je me plains de mes faibles forces, c’est de naître que je me plains, c’est de la lumière du soleil16. » Pour ceux qui en font l’épreuve, l’événement s’annonce comme sa propre origine, car nos pires craintes et nos plus vives espérances ne nous préparent jamais « au paysage inattendu d’actions, de passions et de potentialités neuves17 » qu’il fait émerger. Bien qu’inscrit dans le temps, il rompt avec les séries causales et marque l’avènement du nouveau. Mais il éclaire aussi son propre passé, il le modifie rétroactivement et surtout il y découvre une réserve de possibles. C’est le schéma inverse de celui qui consiste à le déduire d’une causalité antécédente : il ne s’agit plus de comprendre l’événement à partir de ce qui précède, mais d’envisager sa puissance d’ébranlement comme la source d’une remise en sens, d’une refiguration du monde et des relations qui le constituent. « Rien ne sera plus comme avant » : la phrase peut être lue comme l’expression d’une détresse insoutenable et inconsolable, mais elle est également sous-tendue par la capacité humaine à réaliser l’inattendu ou l’infiniment improbable. L’événement modifie le sens du possible. Et s’il s’agit maintenant de nous demander, après le tremendum horrendum, comment nous pouvons vivre ensemble, une telle question est d’abord politique et elle ne saurait être résolue par aucune sorte de violence aveugle et a fortiori de terreur.
S. Neiman – Il ne fait aucun doute que la position précaire d’Israël sur la scène internationale souffrira à chaque escalade de la guerre contre Gaza. Le Hamas ne peut que tirer profit de la multiplication des photographies d’enfants morts, dont les parents ont écrit le nom sur leurs jambes dans l’espoir que les corps puissent au moins être identifiés après que la prochaine bombe aura détruit leur maison. Même ceux qui ne soucient que des vies juives doivent savoir qu’une prolongation de la guerre ne rendra pas Israël plus sûr pour longtemps.
La raison nous fait souvent défaut au moment où nous en avons le plus besoin. Mon espoir a vacillé lorsque les États-Unis, Israël et une poignée de pays vassaux ont voté contre une résolution non contraignante des Nations unies appelant à la « protection des civils et au respect des obligations juridiques et humanitaires ». De nombreux pays violent régulièrement ces obligations. Mais sommes-nous arrivés au point où nous ne pouvons même plus faire profession de les respecter ?
F. Kontar – Quels choix s’offrent aujourd’hui à Israël ? Il est compréhensible que la puissance militaire face à un environnement hostile soit une nécessité et un choix qui s’est imposé à Israël, mais l’environnement hostile n’est plus une menace militaire existentielle pour Israël. Les pays du Levant sont en décomposition : Syrie, Irak, Liban… L’Irak et la Syrie sont les seuls pays qui disposaient d’une capacité militaire apparente. Cette capacité militaire était surtout à la disposition des régimes en place pour se maintenir face aux révoltes de leur population. L’Arabie saoudite ainsi que les pétromonarchies avançaient vers une normalisation des relations avec Israël, délaissant la cause palestinienne. La forteresse que bâtissait Netanyahou avait pour objectif final la liquidation de la question palestinienne, un peuple qui devait se soumettre et se résigner, n’ayant plus comme alliés que le régime iranien, qui a instrumentalisé la cause palestinienne et a voulu faire du Hamas une organisation à sa disposition.
Aller vers un durcissement sécuritaire est une réponse qui s’apparente plus à une vengeance : c’est la voie qu’emprunte actuellement Netanyahou. Sur le long terme, il ne fait aucun doute qu’elle contribuera à renforcer le Hamas et/ou d’autres groupes plus extrémistes. La seule paix durable, dans une solution à un ou deux États, est celle qui apporte sécurité et égalité de droit aux Israéliens et aux Palestiniens.
De la décennie passée émergent, en Irak, en Syrie et au Liban, des populations qui aspirent à vivre en paix, libres et avec dignité. Le temps de l’instrumentalisation de la Palestine par les régimes autoritaires est révolu. Les populations du Levant savent que les régimes syriens, irakiens et le Hezbollah soutenus par l’Iran de Khamenei ont commis des crimes qui n’ont rien à envier à ceux d’Israël. Le rapport au conflit israélo-arabe de ces populations a évolué, leur soutien ira à un État qui offrira aux Palestiniens un État de droit et une citoyenneté à part entière, ce que ces populations demandent avant tout pour elles-mêmes. La révolution syrienne, dont le flambeau est repris aujourd’hui dans la province druze de Soueïda, les manifestations libanaises de 2019 à 2021, tout comme la révolution d’octobre 2019 puis celle de 2020 en Irak démontrent une évolution profonde des sociétés locales. Ces révoltes populaires ont pour revendication une vie digne dans les institutions d’un État de droit. Leur soutien ira à une solution politique qui offrira aux Palestiniens un État de droit et une citoyenneté à part entière. Si l’État d’Israël est capable d’offrir une citoyenneté aux Palestiniens équivalente à celle des Israéliens, il sera soutenu par les populations arabes voisines.
L’autoritarisme au Levant est à terme condamné, les nouvelles structures de gouvernance seront influencées par Israël et son choix de vivre dans un environnement apaisé ou de continuer à s’imposer par la force. Ce choix aura une influence déterminante sur l’avenir de la région. L’ouverture à une paix juste est certainement la meilleure réponse aux régimes qui répriment leur propre population au nom de l’anti-impérialisme et de la lutte pour la libération de la Palestine, l’Iran de Khamenei en tête.
- 1. Professeur de science politique à l’Open University d’Israël, il est notamment l’auteur de Israël et ses paradoxes. Idées reçues sur un pays qui attise les passions [2015], préface d’Élie Barnavi, Paris, Le Cavalier bleu, 2023.
- 2. Philosophe, enseignante à l’Institut catholique de Paris et postdoctorante à l’université Paris-Descartes, membre de la revue K. Les Juifs, l’Europe, le xxie siècle, elle a récemment publié Philosophie du souvenir. Le temps et son double, Paris, Presses universitaires de France, 2023.
- 3. Voir Bruno Karsenti et Danny Trom, « Depuis le pogrom » [en ligne], K., 15 octobre 2023.
- 4. Sociologue, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, elle a récemment publié, avec Dana Kaplan, Le Capital sexuel, trad. par Charlotte Matoussowsky, Paris, Seuil, coll. « Traverse », 2023.
- 5. Voir Judith Butler, “I affirm a Judaism that is not associated with state violence” [en ligne], Mondoweiss, 27 août 2012.
- 6. Militant des droits de l’homme, il a récemment publié Syrie, la révolution impossible, préface de Raphaël Glucksmann, Nantes, Éditions Aldeia, 2023.
- 7. Philosophe, agrégé-répétiteur à l’École normale supérieure, il a notamment publié Descartes, la métaphysique et l’infini [2017], Paris, Presses universitaires de France, coll. « Épiméthée », 2021.
- 8. Charles Péguy, Notre jeunesse [1910], dans Œuvres en prose complètes, t. III, éd. Robert Burac, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1992, p. 53.
- 9. Philosophe, professeur émérite des universités à l’École pratique des hautes études, elle a notamment publié Le Crépuscule de la critique, Paris, Seuil, coll. « Libelle », 2022.
- 10. Hannah Arendt écrit, à propos de l’événement, que « c’est seulement lorsque quelque chose d’irrévocable s’est produit qu’on peut s’efforcer de déterminer à rebours son histoire. L’événement éclaire son propre passé ; il ne peut jamais en être déduit » (Hannah Arendt, « Compréhension et politique » [1953], trad. par Magali Brenas, Jacques Bureau et André Enegrén, Esprit, juin 1980, p. 75).
- 11. Les Britanniques, qui n’arrêtaient pas de louvoyer entre Juifs et Arabes, et les Palestiniens eux-mêmes, qui ont refusé la partition entre deux États proposée par l’Organisation des Nations unies en 1948, y ont également contribué.
- 12. Philosophe, directrice du Einstein Forum, elle a notamment publié Penser le mal. Une autre histoire de la philosophie, trad. par Cécile Dutheil de la Rochère, Paris, Premier Parallèle, 2022. Les propos qui suivent sont extraits et traduits de “Germany on edge” [en ligne], The New York Review of Books, 3 novembre 2023.
- 13. Voir Susan Neiman, “Historical reckoning gone haywire”, The New York Review of Books, 19 octobre 2023. L’autrice y observe que les efforts des Allemands pour faire face à l’histoire criminelle de leur pays et pour éradiquer l’antisémitisme, depuis la fin des années 1980, sont passés de la vigilance à un maccarthysme philosémite qui menace leur vie culturelle. Cette analyse vient nuancer les conclusions de son livre : Learning from the Germans: Race and the Memory of Evil, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2019 [note de la rédaction].
- 14. Son roman Un détail mineur (trad. par Stéphanie Dujols, Arles, Actes Sud, 2020) évoque le viol collectif et le meurtre d’une jeune Bédouine par des soldats israéliens en 1949. L’histoire est vraie et certains des soldats ont été emprisonnés pour ce crime, mais les organisateurs de la foire du livre ont jugé qu’il n’était pas opportun de lui décerner le prix étant donné les circonstances. Eva Menasse, porte-parole de PEN-Berlin dont le père juif a eu la vie sauve grâce au Kindertransport britannique, a protesté contre cette décision : « Aucun livre n’est différent, meilleur, pire ou plus dangereux parce que l’actualité a changé. » Suite à l’annulation, les auteurs syriens ont décidé de boycotter la foire.
- 15. Voir Susan Neiman, Moral Clarity: A Guide for Grown-Up Idealists, Princeton, Princeton University Press, 2009.
- 16. Franz Kafka, « Lettre à Milena du 12 juin 1920 », dans Œuvres complètes, t. IV, éd. Claude David, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1989, p. 926-927.
- 17. H. Arendt, « Compréhension et politique », art. cité, p. 76.