Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Flux d'actualités

Nuit debout ravive la parole

mai 2016

#Divers

Dès la sortie du métro, l’ambiance détonne. Bien sûr, cela rappelle les manifestations, lorsqu’un cortège, avant de se mettre en marche, se rassemble lentement. La musique, les vendeurs de bières et de saucisses, des groupes de gens déjà formés, d’autres qui se cherchent en consultant leur téléphone, ce sont là des choses déjà vues. Toutefois, l’effervescence n’est pas ici celle des préparatifs. On ne ressent ni attente, ni impatience. La place n’est pas un point de départ : c’est ici que les choses se passent.

nuit-debout-photos-recc81publique-du-11-avril-2016-le-42-mars-julien-marrant-13

De fait, bien des choses se passent : la foule est relativement dense et mobile, mais les mouvements demeurent fluides et une sérénité joyeuse s’impose. Le grand rectangle de la place est recomposé dans un zonage qui varie selon les jours, quoique des habitudes se sont peu à peu imposées. La statue centrale demeure un monument commémoratif en hommage aux victimes des attentats islamistes. Pied de nez aux illuminés qui prétendent tuer au nom de Dieu, mais aussi aux gouvernants qui, au nom de l’état d’urgence, voulaient interdire les rassemblements, le monument sépare la place en deux grandes zones : vers le nord-ouest se trouve la part la plus festive (musique techno, stands de restauration…), tandis que vers le sud-est, alignées sur les longueurs, différentes architectures légères de cordes,  de tubes et de bâches offrent des abris de fortune aux cantines, à la bibliothèque, à l’infirmerie, au mini « studio » de « TV debout » et de « Radio debout », aux juristes et médecins qui offrent leurs services, aux commissions mises en place… Le point névralgique se situe à la pointe sud-est, où se tiennent les assemblées générales. Deux enceintes diffusent la voix des orateurs de cette agora d’un genre nouveau, improvisée chaque jour, devant un parterre de personnes assises, entouré de personnes qui restent debout, se déplacent ou rejoignent le parterre.

Très rapidement, une fois qu’on s’est habitué à la chorégraphie des signes d’assentiment ou de contestation, le spectacle se déplace tout entier vers l’orateur, ou plutôt se dissout dans l’écoute de sa parole. Car si la Nuit debout offre un spectacle si enthousiasmant, c’est en partie parce que la nuit recouvre bientôt la visibilité du spectacle pour en favoriser l’écoute. Nuit debout ravive la parole, en faisant étrangement reculer le bruit du monde : la parole stéréotypée des médias et des professionnels de la communication est subitement recouverte par l’évidence de cette parole parfois elle aussi stéréotypée, parfois aussi maladroite, parfois même stupide, mais si souvent vivante, spontanée et juste. On peut y entendre de la misère, de la frustration, tout comme du désir ou de l’envie. Cette parole, on le sent, peut traverser l’assemblée, atteindre tout un chacun et faire communauté. Combien de fois s’est-on surpris à réagir, à commenter l’orateur, à parler avec ses voisins ? L’écoute de cette parole, rendue possible par la relativisation du spectacle (les orateurs sont parfois lointains, leur visibilité s’amenuise encore dans l’obscurité de la nuit tombée, la mairie de Paris ayant même coupé un temps les lumières des lampadaires de la place), permet en retour de transfigurer le visible. Autour de soi, dans le plaisir communicatif de cette écoute partagée, le parterre apparaît comme une communauté désirée. Et la place de la République devient une sorte de rectangle abstrait de la réalité, un territoire d’élaboration du possible : dans sa Nuit, Paris perd en réalité, mais pour se « re-possibiliser » et paradoxalement gagner en intensité, sinon en nécessité.

Comment est-il possible que toutes ces personnes, qui sont les mêmes que celles que l’on croise tous les jours dans l’anonymat du métro, les mêmes que celles que l’on a croisées un instant plus tôt, dans le wagon qui nous conduisait place de la République et auxquelles on n’a pas dit un mot, deviennent si soudainement nos proches ? Sans doute est-ce le souci de la parole qui nous rassemble. La sortie principale de la station République, à cet égard, constitue bien une « bouche » de métro : c’est un orifice qui « dégueule » sans cesse une foule de plus en plus nombreuse, celle des personnes qui n’en peuvent plus de se taire, ou qui ne peuvent plus se reconnaître dans la parole dominante. Le flot ininterrompu de parole des assemblées générales est ainsi à l’image du flux de personnes qui sortent de cette bouche de métro : ce que montre la place de la République, c’est ce besoin de jaillir, le besoin d’expression d’un Paris trop longtemps contenu, trop longtemps réduit au silence, et qui ne se satisfait plus des paroles toutes faites.

Benjamin Delmotte