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Copyright Nord Ouest Films
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La guerre mondiale n'aura pas lieu. A propos de En guerre de Stéphane Brizé

juil./août 2018

Le dernier film de Stéphane Brizé relate un conflit social au sein d’une entreprise située à Agen. L’histoire est fictive, mais fait écho à bien des situations réelles : malgré les bénéfices, le groupe propriétaire de l’usine décide de délocaliser son activité et de licencier mille cent salariés, dans une région où le tissu industriel s’est défait.

Le conflit local doit se comprendre au sein d’une « guerre » économique mondialisée, où la concurrence ne joue pas en faveur des salariés et des droits sociaux. En l’occurrence, le groupe qui possède cette usine française est une grande multinationale dont le siège est basé en Allemagne.

Cette guerre n’est pas seulement économique : elle implique toute une « superstructure » juridique, politique et communicationnelle. Le conflit local devient national, puis international, et se déplace sur les terrains médiatiques, juridiques et politiques.

Nous reprenons à dessein le vocabulaire marxiste de la superstructure : non que le film réduise le droit et la politique à des outils idéologiques au service du capital, mais les forces en présence sont si disproportionnées que le pouvoir économique semble aussi central que dominant. D’abord, il apparaît que l’entreprise a la loi pour elle (une première décision de justice rabroue les salariés et, lorsqu’un repreneur se déclare, le droit permet au propriétaire de l’usine de préférer sa fermeture et le licenciement des salariés). Ensuite, il est clair que le pouvoir politique est tout à fait relativisé : lorsque l’État français s’offre comme médiateur, le conseiller social de la présidence, malgré sa bonne volonté, ne peut rien contre les choix de l’industriel, au point que l’État finit par apparaître comme un observateur quasi impuissant. Enfin, si rien n’est dit dans le film concernant le contrôle des médias, ce pouvoir économique affiche une indéniable maîtrise dans la « guerre des images ». À l’inverse, que ce soit après l’occupation du Medef ou l’explosion de violence qui suit la négociation ratée, les salariés ne peuvent que constater leur absence de maîtrise en la matière.

Le film nous semble d’autant plus tragique qu’il montre des salariés qui se sentent en guerre (dans la mesure où leurs conditions d’existence sont réellement en jeu), alors même que cette guerre mondiale n’aura pas lieu : d’une part, parce que cette guerre n’en est pas une et, d’autre part, parce qu’elle ne peut avoir un monde pour cadre.

Si la guerre est une relation d’État à État, ces derniers ne peuvent plus intervenir qu’à la marge. Quand bien même on accepterait d’élargir ­l’acception du terme, le film montre que cette « guerre » économique n’aura pas lieu, faute d’adversaires. Après l’échec des discussions avec le patron de l’usine, les salariés se retournent en effet vers le patron national, mais aussi le « patron des patrons » au Medef et, finalement, le directeur général du siège en Allemagne. À chaque fois, le film fait état des difficultés – sinon de l’impossibilité – rencontrées par les salariés pour simplement voir leurs interlocuteurs. Dans cette « guerre » donc, l’adversaire rechigne, se dérobe et semble insaisissable.

Même si les salariés finissent par rencontrer le directeur du siège allemand du groupe, ce dernier n’est que le représentant d’actionnaires qui restent indéfinis et invisibles. C’est pourquoi, si l’on a pu lire que ce film montrait les « invisibles » (les salariés en lutte) de la société française, il nous semble qu’il donne surtout à voir l’invisibilité d’une autre « masse », celle des actionnaires, aussi insaisissables que les flux de capitaux.

Enfin, si « guerre » il y a, celle-ci n’est en rien mondiale : le patron du groupe a beau railler les salariés en lutte (ils vivent dans un « autre monde » selon lui), la question n’est pas de savoir s’il faut être idéaliste ou réaliste, mais si l’on veut vivre dans un monde ou se contenter d’un « environnement » économique. Qu’est-ce en effet qu’un monde qu’on ne peut aménager ? Y a-t-il encore un monde, là où l’on ne veut reconnaître que des faits ? Là où « la loi du marché » (titre d’un précédent film de Stéphane Brizé) se voudrait comparable à une loi de la nature, aussi implacable et indiscutable ? Y a-t-il encore un monde, là où il ne s’agit que de s’adapter et de réagir ?

Les salariés de l’usine d’Agen veulent travailler (ils le répètent sans cesse), c’est pourquoi ils agissent (ils se mettent en lutte). Et l’on pourrait ajouter que Stéphane Brizé, à travers son film, fait œuvre. À cette trilogie propre au monde de l’agir humain, selon Arendt, s’oppose l’étrange refus du monde dans ce que l’on nomme, peut-être abusivement, la mondialisation : la « guerre » économique n’est sans doute pas mondiale – tout au plus est-elle planétaire.

Cette difficulté à faire monde se ressent particulièrement dans l’écriture des dialogues et leur interprétation : on y entend une forme d’incommunicabilité, qui marque paradoxalement le triomphe d’une certaine communication.

Lors de la négociation finale avec le dirigeant allemand du groupe, on sent très vite que la discussion va tourner court. Chaque camp donne ­l’impression de monologuer, et Stéphane Brizé, dans ses panoramiques, filme peut-être davantage le vide entre les interlocuteurs que ces derniers.

Ce n’est pas seulement que la négociation est impossible, c’est surtout que des régimes de parole sans commune mesure semblent se faire face. Les salariés ont une parole : parfois maladroite, elle est néanmoins juste au sens où elle est argumentée et exprime une intériorité, même si elle peut déraper dans le quolibet ou ­l’insulte. En face, les responsables ont des éléments de langage. Eux aussi ont leurs arguments, mais de pure façade : c’est particulièrement notable lorsqu’ils refusent le repreneur pourtant sérieux qu’on leur propose, au motif que cela pourrait donner de faux espoirs aux salariés… Même lorsqu’ils paraissent convaincus par leurs propos, les cadres dirigeants semblent continuer à faire image : ils jouent leur position dominante avec une condescendance dont ils ne semblent pas même se rendre compte. Et lorsque, à leur tour, ils dérapent (le directeur national laisse un instant éclater toute sa morgue dans une phrase terrible), on sent à quel point leur parole soudain les trahit, fait tache dans leur propos. À l’inverse, ­l’insulte des salariés, si elle constitue un dérapage, ne vient rien trahir : ils n’ont bien qu’une parole, car l’insulte ne fait que prolonger, sur un mode maladroit, l’intériorité qu’ils expriment.

Au travail sur les registres de parole s’ajoute celui sur l’image. Il est vrai que le film trouble par ses effets de réel et sa mise en scène inspirée du documentaire. Mais on aurait tort de réduire le film à un jeu d’illusion.

D’abord parce que la distinction du visuel et de l’image, proposée par Serge Daney, fonctionne bien ici. Aux chaînes d’information en continu, qui plaquent leurs commentaires sur les images en les réduisant à des visuels intégralement déchiffrables, le film oppose la profondeur et l’énigme de l’image : ainsi de ce plan, volontairement très long, où Vincent Lindon observe sur un écran une photographie envoyée par sa fille, enceinte. Il promène son regard sur la surface de l’image comme pour voir, à travers elle, la vie qui œuvre dans le ventre de la jeune femme.

Ensuite, le film ne cesse de creuser certaines images, d’introduire une ­distance, parfois une mélancolie, et prolonge, ce faisant, son empathie pour le personnage interprété par Vincent Lindon. Comme lui, la caméra est au centre de l’action, mais, comme lui, elle semble parfois se mettre en retrait, pour observer, écouter ou se laisser prendre par la tragédie qui mine cette lutte sociale.

En guerre met ainsi en valeur la profondeur de l’image, même s’il montre le triomphe factuel de la communication et du visuel.

Benjamin Delmotte

 

Benjamin Delmotte

Docteur en esthétique, il enseigne à l'École des Arts Décoratifs.  

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